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HISTOIRE
D’ UNVOYAGE
AUX ISLES MALOUINES,
ma
Fait en 1763 & 1764 y
AVEC
DES OBSERVATIONS
’ 'yjfà
5 U R
LE DETROIT DE MAGELLAN
ET SUR
•Vv:t- P
LES PATAGONS,
Par Dom Pernetty, Abbé de l'Abbaye de
Burgel , Membre de l' Académie Royale des Sciences
& Belles-Lettres de Prujje ; Ajfocié Correfpondant
de celle de Florence , & Bibliothécaire de SaMajeJlé
le Roi de Prujje.
NOUVELLE ÉDITION.
Refondue & augmentée d'un Difeours Préliminaire , de Remarqua
fur l'HiJloire Naturelle , &c.
A. O
TOME PREMIER.
’
A PARIS ,
C Saillant & Nïon, Libraires, rue Saint:
Clip/' de-Beauvais ; "V> 0 > À'
^ Delalain , Libraire , rue & à côté de ■
C Comedie Françoife.
M. D C C. L X X.
AVEC APPROBATION ET PRIVILEGE DU ROI,
MM
I
l l J
AVIS
DES LIBRAIRES.
Z ’ Auteur de cet Ouvrage efiimé,
réfidant à Berlin , & occu-
pant fon loifir à des travaux plus
importans ; un Homme de Lettres
connu a bien voulu Je charger de
veiller fur celte fécondé Edition , &
de la rendre digne du Public . Voici
en quoi confie fon travail.
Le Difcours Préliminaire , avec
les notes , efl tout entier de l’Edi-
teur.
Il a ajouté dans le cours de l’Ou-
vrage beaucoup d' obfervauons fur
VHiftoire Naturelle , la Phyfque ,
&c. & ordinairement ces articles
nouveaux font entre deux crochets.
Enfin , d a refondu prej
IV
entier le Voyage , rapportant fous
des Chapitres particuliers , ce qui
étoit épars dans les deux volumes ,
& dijlinguant l’ Hijloire qui inté-
rejfe tout le monde , du Journal qui
iiintérejfe que les Navigateurs. Tel
ctoit , au refie , le deffeïn de Dom
Pernetty lui-même ; & ce font des
raifons dont il a rendu compte dans
la Préface de la première Edition ,
qui dom empêché de l’exécuter.
DISCOURS
ï
DISCOURS
P RÉ LIMINAIRE.
L'Ambition des particuliers n’eft
point la même que celle des Rois ;
l’une afpire à tout envahir, l’autre
fe borne à tout connoître.
Telle eft l’aâivité de l’efprit
humain , que plus l’horifon de fes
idées eft grand , plus il cherche
encore à l’étendre. Colomb fe
trouve à l’étroit dans Gènes , &
il parcourt l’Europe ; bientôt il
fe croit à l’étroit dans l’Europe ,
& il va découvrir le Nouveau
Monde.
La paffion pour les découver-
tes s’irrite par celles qu’on a déjà
faites , comme
Tome /.
l’amour phylique
2 DISCOURS
par de légères jouiflances.
Dans le temps de la conquête
de cette Amérique, dont le génie
feul de Colomb foupçonnoitl’exif-
tence , il fe fit une efpece de ré-
volution dans l’Europe , par rap-
port aux mœurs ., à l’efprit & au
gouvernement ; la même fermen-
tation fe fait fentir parmi nous ,
aujourd’hui que nous fommes fur
le point de découvrir ces vafte's
contrées fituées au-delà des poin-
tes méridionales du Monde con-
nu , dont on évalue l’étendue à
huit millions de lieues quarrées ,
& qui forment un contre-poids
immenfe dans la balance du globe.
Si jamais il y eut une occafion
favorable pour pénétrer dans le
Monde Auftral , c’efl: maintenant
que l’Europe efl: fûre de l’exiften-
PRÉLIMINAIRE . %
Ce & de la pofition des Ifles Ma-
louines ; & ce feroit un grand fer-
vice à rendre à la Navigation , au
Commerce & à la Philofophie ,
que d’étendre fes recherches dans
ces régions , & de tenter d’ajoûter
une cinquième partie à l’Univers.
Alexandre défiroit qu’il fe formât
des Mondes Nouveaux , afin d’a-
voir la gloire de les dompter ; les
vœux du Roi de Macédoine ont
été accomplis en faveur des Sou-
verains modernes ; il ne tient qu’à
eux de pénétrer dans un Monde
Nouveau, & d’effacer Alexandre,
non en domptant les Etrangers
qui l’habitent, mais en les rendant
heureux.
Le voyage exaâ & intérefiant
dont je fuis l’Editeur , ne conduit
pas fimplement à la reconnoif-
A i j
4 DISCOURS
fance de ces IflesMalouines qu’on
n’a trouvé habitées que par des
araignées à grandes jambes & des
grelots , & dont même la Cour
de France vient de faire ceffion à
la Couronne d’Efpagne ; il eft
d’une utilité plus générale , foit
pour les Souverains , foit pour
tous les hommes qui penfent, par
la facilité qu’il donne de pénétrer
dans les Terres Auftrales , & de
vérifier ce que tant de Voyageurs
ont écrit fur l’exiftence de ces
Géants du Pôle qu’on nomme les
P ata go ns.
Pour ne rien laifîer à délirer fur
cette matière curieufe , importan-
te , & neuve encore , malgré tant
de Voyageurs qui s’y font appe-
fantis, je vais luppléer au filence
de Dom Pernetty fur trois objets :
PRÉLIMINAIRE. f
les anciennes notions fur les Ifles
Malouines; les idées juftes qu’on
peut fe former des Patagons, &
les recherches à faire dans le
Monde Auftral.
N’ayant que desV oyageurs pour
guides dans cette carrière , on ne
peut y marcher qu’avec la plus
•grande circonfpe&ion ; il faut pe-
fer leurs témoignages , les compa-
rer entr’eux ; & lors même qu’ils
font unanimes, les faire céder à ce-
lui de la raifon : car dans l’examen
d’un fait évidemment abfurde ,
l’autorité d’un feul Philofophe de-
vroit l’emporter fur le fuftrage du
genre humain.
Il y a des préjugés qui femblent
inféparables des voyages; telle eft
l’opinion où l’on eft que l’on ne
rencontrera que du merveilleux ;
A iij
g DISCOURS
on s’accoutume alors à le voir ou
il n’eft pas, & quelquefois à le
feindre.
Un V oyageur fe croit aufii obli-
gé depoufer les préjugés de fa
Nation : fi elle efi: en guerre avec
des Puiflances maritimes , il ne
parlera de leurs colonies qu’avec
le fiel de la haine ; fa partialité per-'
ccra jufques dans l’idée qu’il don-
nera des divers gouvernemens.
Un Danois parlera d’un Roi étran -
ger comme d’un demi-dieu; un An-
giois en fera à peine un homme.
Il y a aufii des préjugés perfon-
nels aux Voyageurs , & dont on
doit fe défier : tel efi: l’enthoufiaf-
ine pour quelques talens , qui en-
gage des Ecrivains refpe&ables à
tout rapporter à cette idole de leur
imagination ; le Négociant perce
PRÉLIMINAIRE. 7
trop dans Paul Lucas ; on recon-
noît trop l’Antiquaire dans Spon,
& le Naturalise dansTournefort.
Il feroit à fouhaiter que tous
les Voyageurs reffemblaflent à
Dom Pernetty; qu’ils nepoufaf-
fent comme lui aucun préjugé ;
qu’ils vifient bien les objets , afin
de les faire bien voir , & fur-tout
qu’ils écrivifient avec ce ton de
candeur & de vérité qui annonce
la confiance de l’Ecfivain , & qui
l’infpire à fes Leâeurs.
Des premières découvertes des IJles
Malouines.
Tout le parage entre la côte
Magellanique & le premier méri-
dien , étoit mal connu jufqu’à la
fin du fiecle dernier ; Magellan qui
A iv
8
DISCOURS
a donné fon nom au plus terrible
détroit qui foit dans les mers des
trois continens ; Sharp qui a par-
couru prefque toute la mer du
Sud , & le Chevalier Drack qui
en 1680 mit à Ton zénith le cer-
cle polaire , virent les Mes Ma-
louines , mais ils n’y abordèrent
pas ; & comme ces Navigateurs
enfevelis dans les brumes, empor-
tés par les courants , & jouets des
plus violentes tempêtes , ne te-
noient qu’une route incertaine ,
leur voyage n’a été d’aucune ref-
fource à ceux qui les ont fuivis ;
peu importe qu’ils aient reconnu
des Mes , ou qu’ils n’aient vu que
des nuages.
Il paroît par le Uoyage de la
mer du Sud de Frezier, ouvrage
traduit dans prefque toutes les
PRÉLIMINAIRE. 9
langues de l’Europe , ce qui ne
fait que la plus petite partie de
fon mérite , que les Ides Maloui-
nes n’ont été vraiment découver-
tes qu’au commencement de ce
fiecle par des vaiffeaux de S. Malo
(æ) ; & s’il eft vrai, comme on l’a
(a) Voici le texte de Frezier. « Si j’ai fup-
» primé dans ma Carte des terres imaginai-
» res, j’en ai ajouté d’effeélives par les 51 de-
» grés de latitude , auxquelles j’ai donné le
» nom d ’ljles nouvelles , pour avoir étédécou-
» vertes depuis l’année 1700 , la plupart par
» les vaiffeaux de S. Malo. Je les ai placées ,
» fur les Mémoires du Maurepas & du Saint-
» Louis, vaiffeaux de la Compagnie des Indes,
» qui les ont vues de près ; & même ce der-
» nier y a fait de l’eau dans un étang , que j’ai
» marqué auprès du port S. Louis. L’eau en
» étoit un peu rouffe & fade , au refte bonne
» pour la Mer. L’un l’autre ont parcouru
» différens endroits ; mais celui qui les a cô-
toyées de plus près , a été le Saint-Jean-
vBaptifte, commandé par Doublet du Havre,
» qiÿ cherchoit à paffer dans un enfoncement
» qu’il voyoit vers le milieu. Mais ayant re-
10
DISCOURS
cru depuis Colomb , que defcen-
dre dans une région inconnue, ce
» connu des Ifles baffes prefque à fleur d’eau ,
» il jugea à propos de revirer de bord. Cette
» fuite d’Ifles font celles que Fouquet de Saint-
» Malo découvrit , & qu’il appella du nom
» d’Anican fon Armateur. Les routes que j’ai
» tracées, feront voir le giffement des terres ,
» par rapport au détroit de le Maire , d’où
» fortoit le Saint-Jean-Baptiffe , lorfqu’il les
»vit ; & par rapport à la Terre des Etats ,
» dont les deux autres avoient eu connoiffan-
»ce, avant que de les trouver.
» La partie du Nord de ces Terres , qui eft
» ici fous le nom de Cotes de l' Ajfomption , a
» été découverte le 1 6 Juillet de l’année 1708,
» par Poré de Saint-Malo , qui lui donna le
» nom du Vaiffeau qu’il montoit. On la
» croyoit une nouvelle Terre éloignée d’envi*
» ron cent lieues à l’Eft des Ifles nouvelles
» dont je parle ; mais je n’ai point fait de diffi-
» culté de la joindre aux autres , fondé fur des
» raifons convaincantes.
» La première , c’eft que les latitudes ob-
» fervées au Nord & au Sud de ces Ifles , & le
» giffement des parties connues, concourent
» parfaitement bien au même point de-réu-
» nion, du côté de l’Eff, fans qu’il refte du
1 1
PRÉLIMINAIRE.
foit en prendre pofleffion , on ne
peut pas plus nous difputer la do-
» vuide entre deux. La fécondé, c’eft qu’il
« n’y a point de raifon d’eftimer cette côt£ à
» l’Eft des Illes d’Anican. Car M. Gobien du
» Saint Jean, qui a bien voulu me communi-
» quer un extrait de fon Journal , eftime
» qu’elle eft au Sud de la riviere de la Pla-
» ta ; ce qui étant pris à la rigueur ne pour-
» roit l’éloigner à l’Eft que de deux ou trois
» degrés , c’eft-à-dire 15 ou 30 lieues. Mais
» la diverfité des eftimgs eft toujours une mar-
» que d’incertitude. La première fois qu’ils
» virent cette côte , en venant de Tille Sainte-
» Catherine (auBrefil), ils Teftimerent par
» 329 degrés ; & la fécondé, en venant de la
« riviere de Plata , oii les vents contraires les
>> avoient contraints d’aller relâcher , après
» avoir tenté de paffer le Cap Horn, ils la
» jugèrent par 322 degrés, & fuivant quel-
» ques-uns 3 24 fur les Cartes de Pieter Goos,
» dont nous avons fait remarquer les erreurs
» page 28. Ainli on doit y avoir peu d’égard.
» Cependant, comme ils y avoient de la con-
>> fiance , ils fe crurent fort loin de la- terre
« ferme, & fe comptant trop à PEU, ils cou-
« rurent auffi 300 lieues trop à l’Ouefi: dans la
» Mer du Sud , de forte qu’ils fe croyoient
12
DISCOURS
mination fur ces Ifles , qu’aux Ef-
pagnols celle qu’ils ont acquife fur
» courir fur la Guinée , lorfqu’ils atterrirent
» à Ylo. Mais la troifieme & convaincante
» c’en que nous & nos camarades avons dû
» palier par-deflùs cette nouvelle Terre, fui-
» vant la longitude où elle étoit placée dans
» la Carte manuscrite ; & qu’il eft moralement
» impoffible qu’aucun navire n’en eût eu con-
» noilfance , étant longue d’environ 50 lieues
» E. St E. & O. N. O. Ainfi il ne relie, plus
» aucun lieu de douter que ce ne fût la partie
» du Nord des Illes Nouvelles , dont le temps
» découvrira la partie de l’Ôueft , qui eft en-
» core inconnue.
» Ces Mes font fans doute les mêmes que le
» Chevalier Richard Hawkins découvrit en
» 1593, étant à l’Eft de la Côte déferte , par
» les 50 degrés. Il fut jette , par une tempête,
» fur une Terre inconnue ; il courut le, long
» de cette Ille environ 60 lieues, & vit des
» feux , qui lui firent juger qu’elle étoit ha-
>» bitée ».
Je ne tranfcris ce long texte de Frezier que
pour avoir occafion de placer des remarques
judicieufes de Dom Pernetty qui le reûifie.
Il faut obferver au fujct de ce Poré de S.
Malo dont parle Frezier, que ce Capitaine ne
P RÉ LIMINAIRE. 15
la moitié du Nouveau Monde.
Depuis la première découver-
connoiffoit pas la fituation exa&e des côtes des
Patagons , ni celle des IflesMalouines ; ou qu’il
avoit mal fait fon point. En effet ces Mes ne
font qu’à 90 ou xoo lieues du détroit de Ma-
gellan: comment auroient-elles donp été éloi-
' - 1 * -»s à l’Oueft de la côte de
nommée par Poré ? S’il
avoit eu connoiffance de la polition des Mes
Malouines, il auroit vu clairement, par la lati-
tude & la longitude de la côte qu’il parcouroit,
qu’elle ne pouvoit être autre que celle de ces
Mes.
Remarquons en fécond lieu que l’eftime
du fieur Gobien du Saint -Jean eft erronée,’
puifqu’il met cette côte de l’Affomption au Sud
de Rio de la Plata ; & que Dom Pernetty y
étant defcendu comme lui , &c au même en-
droit fuivant la Carte de Frezier , fon eftime
lui donna environ 64 degrés & demi de lon-
gitude Occidentale , méridien de Paris ; &
l’embouchure de Rio de la Plata, 5 6' 30"; ce
qui rejette l’endroit de la ç,ôte où les deux Na-
vigateurs abordèrent , 8 degrés plus au Sud-
Oueft ; & fait à peu près l’erreur que l’Auteur
du Voyage de l’Amiral Anfon (page 78) , attri-
14 D 1 S C O Ü R S
te , les Navigateurs de toutes le£
Nations qui y ont abordé , ont
voulu avoir la gloire de leur don-
ner un nom ; cette efpece defou-
veraineté flatte les Marins comme
* les Agronomes le font du droit
de nommer des étoiles.
Je ne parle point de Hawkins,
qui dès l’an 1593 donna, dit-on ,
aux Ifles Malouines le nom de
Virginie ; mais vers 1714 M. Fou-
bue à la Carte de Frezier , fur la pofition de la
côte des Patagons.
Enfin au fujet de ces Ifles que le Chevalier
Hawkins apperçut en 1593 par les 50 degrés
à l’Eft de la côte déferte des Patagons , il n’elt
pas probable qu’elles foient la partie Septen-
trionale des Ifles Malouines ; M. de Bougain-
ville courut cette côte au moins 60 lieues com-
me Hawkins, & n’y apperçut aucun feu, ni au-
cune apparence d’habitation, quoiqu’il n’en
fût allez fouvent éloigné que d’une demi-lieue,
ou une lieue.
PRÉLIMINAIRE . iç
quet de Saint - Malo les appella
Anican , du nom de Ton Armateur;
l’Amiral Roggewin , qui en 1711
cotoya la principale du côté de
l’Orient, lui donna le nom de Bel-
gie Auflrale ; quelques Capitaines
Anglois les ont fait connoîtrefous
le nom Rifles de Falkland ; nos
Armateurs les ont quelquefois ap*
p elle es I [les Neuves de Saint-Louis ;
& il paroît que l’Europe aujour-
d’hui confent à leur laifîer le nom
Rifles Malouines.
Auprès de la grande Ille Ma-
louine du côté du Nord , font
trois petites Mes rangées en trian-
gle , qu’on a quelque temps con-
fondues avec celles que M. de
Bougainville a reconnues ; mais il
paroît que ce font les Mes Sébal-
1 6 DISCOURS
des (J?) marquées avec exa&itude
( b ) Au refte, Dom Pernetty douta quelque
temps fi ces Ifles , qu’il reconnut , étoient
vraiment les Ifles Sébaldes de la Carte de Fre-
zier ; voici'ce qu’il en dit dans une note du Dif-
cours préliminaire de la première édition.
« Nous découvrîmes trois files d’environ demi-
» lieue de long , a|Jez élevées, & placées à peu
» près en triangle , comme on dit que le font les
» files Sébaldes. Cette reffemblance de pofition
» &de figure nous les fit prendre d’abord pour
» elles ; mais enfuite ayant découvert auprès
» d’elles quelques files plates & prefqu’à fleur
» d’eau , nous jugeâmes que ces trois files n’é-
» toient pas les' Sébaldes , mais des files un
« peu avancées de la grande des Malouines ,
» & nous eûmes lieu de nous confirmer dans
» cette opinion. Si ces trois files étoient en
» effet les Sébaldes, elles ne feroient éloignées
» de la grande file que de deux lieues , & non
» de 7 à 8 , comme le dit Frezier. Voyez la
» Carte de notre route le long de la côte. Ce-
» pendant , dans les deux voyages de l’Aigle,
» & defla flûte du Roi l’Etoile , qui ont recon-
» nu après nous ces trois files, en allant des
» files Malouines au détroit de Magellan , les
» Capitaines n’ayant pas trouvé d’autres files
dans
PRELIMINAIRE. 17
dans la belle Carte du détroit de
Magellan , dreffée par M. de Vau-
gondy , pour l’intelligence de l’hif-
toire des Terres Auftrales.
L’Amiral Roggewin paroît un
des Navigateurs qui avant Dom
Pernetty , a jette le plus de lumiè-
res fur la vraie pofition des Ifles
Malouines (c) ; il reconnut que
ce qu’on avoit pris pour un vafte
continent, n’étoit qu’une grande
Ifle d’ environ deux cens lieues de
» que ces trois , ils les ont regardées depuis
» comme étant les Sébaldes ».
(c) Son voyage a été écrit en François par
un Allemand , embarqué fur fa flotte , & fut
imprimé à la Haye en 1739 » en 2 vol. in- 12.
La flotte qu’il commandait étoit deftinée par
la Compagnie hollandoife des Indes Orien-
tales , à la découverte du Monde Auftral. Le
voyage de Roggewin eft peut-être le plus cu-
rieux de tous ceux qui ont été entrepris pour
reconnoître ce troifieme Continent.
Tome I. B
iS- DISCOURS
circuit. I! cotoya toute la partie
Orientale , la jugea inhabitée , pa~-
ce qu’il n’y vit ni feu ni navire; &
s’il n’avoit craint de perdre le
temps favorable pour doubler le
Cap de Horn, il feroit defcendu
dans cette contrée pour la vifî-
ter; l’unique a£le de louveraineté
qu’il exerça, fut de lui donner le
nom de Belgie , parce qu’elle fe
trouve dans une latitude corref-
pondante à celle des Pays-Bas ;
mais cet événement ne parut pas
à la Compagnie de Batavia un titre
fufEfant pour envoyer fes Ami-
raux prendre pofleffion des Ides
Malouines.
Les Anglois ont aufli partagé
avec les Hollandois la gloire de
reconnoître les Ifles Malouines ;
ils paroiflent tous y avoir été con-
PRELIMINAIRE. i 9 *
duits en cherchant une prétendue
îfle Pepys, que Cowley en 1686
crut découvrir (d ) , où il y a , dit-
(u') Toute la relation du Capitaine Cov/ley
paroît erronée à Dora Pernetty , & il eft aifé,
dit-il , de 9’en convaincre par la leûure de fon
voyage. Cet Anglois dit que « le gros temps
» L’empêcha de dej cendre , & quilne put mettre
» fa chaloupe à la mer. S’il a vu cette terre , en
» effet, ce n’eft donc qu’en paffant, comme
» plufieurs Navigateurs ont fait de beaucoup
«d’autres Ifles & Terres qui nous font encore
« inconnues , tant pour la qualité & les pro-
« duûions du terrein , que pour la véritable
« pofition de leurs côtes. Piiifque ce Capitaine
« n’y eft pas defeendu , comment peut-il dire
« que c’eft un lieu commode pour faire de
» l’eau ? Il n’y a peut-être point d’eau douce.
« Quant au bois, nous y avons été trompés
» fur les apparences; en courant la Côte des
» Mes Malouïnes , nous avons cru en voir ,
« 6 C après y être defeendus , ces apparences
« ne nous ont donné en réalité que desglajeux;
« efpece de jonc ou plante à longues feuilles,
» plattes & étroites , qui s’élève en motte de
« trois pieds au moins , & dont les feuilles en
» touffes font , en s’élevant au-deffus de la
» motte , une hauteur de fixa fept pieds. »
20
DISCOURS
on, des bois & de l’eau douce en
abondance , & dont le principal
port eû. alTez vafte pour conte-
nir raille vaiffeaux (<?), Me que
les meilleurs Navigateurs font ten-
tés de mettre dans le rang de l’Me
Atlantique de Platon & du beau
pays d’El-Dorado.
Woods Rogers, dès le com-
mencement de ce iiecle , comman-
(e) Cette Ifle Pepys , fuivant l’Amiral An-
fon , ell à quarante-fept degrés de latitude
Sud ; &, fuivant le Doéleur Halley, à qua-
tre-vingts lieues du Cap-Blanc fur la Côte des
Patagons. Le Capitaine Cowley la nomma
ljlidi Pipys en l’honneur de Samuel Pepys,
Secrétaire du Duc d’Yorck , qui fut depuis
Jacques II, & qui pour lors étoit grand Amiral
de l’Angleterre. Le Chefd’efcadre Biron , dans
fon voyage autour du Monde ; & M. de Bou-
gainville , dans deux voyages aux Mes Ma-
louines , ont vainement cherché cette Ifle Pe-
pys , qui ne fut probablement , pour le Capi-
taine Cowley , qu’un nuage ou un grand banç
de glace,
PRELIMINAIRE, it
<da une petite efcadre chargée de
reconnoître la mer du Sud ; il
avoit pour fécond Capitaine le cé-
lèbre Médecin Dower, & pour
Pilote Williams Danîpier , qui s’é-
toit déjà immortalifé par deux
voyages autour du monde ; Ro-
gers courut la côte N. O. des Ifles
Malouines, & détermina leur por-
tion ; mais il jugea mal de leur
étendue (J").
(/) Suivant le récit de l’Amiral Anfon ,
« Rogers courut la Côte de N. E. de ces Ifles en
» 1708 ; il vit qu’elles s’étendoient environ la
» longueur de deux degrés , qu’elles étoient
» compofées de hauteurs qui s’abaifloient en
» pente douce les unes devant les autres ; que
» le terrein en étoit bon 8c couvert de bois ;
» 8c que , fuivant les apparences , il n’y man-
» quoit pas de bons ports. »
Dom Pernetty redrefle ici le Capitaine Ro-
gers. « Si cet Anglois , dit-il , n’a couru que
» la Côte N. E. des Ifles Malouines , comment
» peut-il favoirfi cçs Ifles ne s’étendent qu’en-
Biij
22
DISCOURS
George Anfon, mort comblé
de gloire en 1762, & dont la cen-
dre auroît dû être placée à Weft-
minfter, à côté de celle des grands
hommes & des Rois , navigea fort
près des Ides Malouines; l elégant
rédaèleur de fes Voyages propofa
même au Gouvernement Anglois
un plan de commerce fur ce fujet ,
qui prouve letendue de fes vues
» viron la longueur de deux degrés ? Nous n’a-
» vons couru qu’une partie des côtes de la
» grande Ifle , & nous avons trouvé qu’elle
» s’étendoitdeplus de trois degrés, depuis l’Eft
» jufqu’au Nord-Oueft. Nous avons remarqué
» qu’elle eft en effet compofée de hauteurs qui
» s’abailfent en pente douce les unes devant les
» autres ; mais le terçein ne nous a jamais paru
» couvert de bois , quoique nous l’ayons co-
» toyé de fort près : nous avons même tou-
» jours douté qu’il y en eut, parce que nous
» n’avons pu en découvrir pendant le féjour
» que nous y avons fait , tant au premier
» voyage qu’aux deux fuivans »,
PRELIMINAIRE. 23
politiques (g - ), 6ç le Chef d’Ef-
cadre Byron dans fon voyage au-
(g) « J’ai prouvé , dit-il , que toutes nos en-
» treprifes dans la mer du Sud courent grand
» rifque d’échouer , tant qu’on fera obligé de
» relâcher au Brefil ; ainfi tout expédient qui
» pourroit nous affranchir de cette nécefiité ,
» eft sûrement digne de l’attention du Public ;
» & le meilleur expédient à propôfer , feroit
» donc de trouver quelqu’autre endroit plus
» au Sud , où nos vaiffeaux pufl’ent relâcher ,
» & fe pourvoir des chofes néceffaires pour
» leur voyage autour du Cap Horn. Nous
» avons déjà quelque connoiffance imparfaite
» de deux endroits , qu’on trouveroit peut-
» être , en les faifant reconnoître , fort pro-
» près à cet effet. L’un eft l’Ifle Ptpys ; le fe*
» coud eft aux Ifles de Falkland , fituées au
»> Sud de l’Ifle Pepys. L’un & l’autre de ces
» endroits eft à une diftance convenable du
» Continent ; & à en juger par leurs latitudes ,
» le climat y doit être tempéré. Il eft vrai qu’on
» ne les connoît pas affez bien pour pouvoir
» les recommander comme des lieux de ra»
» fraîchiffement à des vaiffeaux deftinés pour
la mer du Sud : mais l’Amirauté pourroit les
» faire reconnoître à peu de frais; il n’en coû-
» teroit qu’un voyage d’un leul vaiffeau : ôc. fi
Biv
■14 DISCOURS
tour du Monde en 1 764 , a été fur
le point de l’exécuter (/z),
» un de ces endroits fe trouvoit, après cet exa-
» men , propre à ce que je propofe , il n’eft
« pas concevable de quelle utilité pourroit être
» un lieu de rafraîchiflement, auffi avancé vers
» le Sud, & auffi près du Cap Horn. Le Duc&
» la Duchefle de Brijlol ne mirent que trente-
» cinq jours , depuis qu’ils perdirent la vue des
» Ifles de Falkland , jufqu’à leur arrivée à l’Ifle
-> de Juan Fernandez , dans la mer du Sud ; &
» comme le retour en eft encore plus facile , à
** caufe des vents d’Oueft qui régnent dans ces
» parages , je ne doute pas qu’on ne puiffe faire
*> ce voyage des Ifles de Falkland à celle de
*> Juan Fernandez , aller revenir , en un peu
» plus de deux mois ».
(Ji) Voici ce qui efl: dit dans la relation de By-
ron , au fujet des Ifles Malouines. « L’Ifle la
» plus confidérable eft fituée au Nord du Port
» Egmont. Nous y defeendîmes , attirés par
» fa fituation , & nous eûmes le plaifir, du
» haut d’une montagne fort élevée, de jouir
» d’un point de vue admirable : on a beaucoup
» de peine à monter fur le fommet de cette
» montagne ; mais on en eft bien dédommagé
» par la vue agréable de toute l’étendue du
» Port, des trois palfages qui viennent y abou»
PRE LIMINA IRE. 'if
Ce voyage deByron eft pofté-
rieur à celui de Dom Pernetty
qu’on va lire. LesAngloisavoient
pris des précautions extraordinai-
res pour les préparatifs de cet ar-
mement , qui a excité l’attention
» tir, de nosvaiffeaux que nous voyions à l’an-
» cre , & de toute la mer qui environne cette
» Ifle & les Mes voifines , jufqu’au nombre de
» cinquante , tant petites que grandes , & qui
» nous parurent toutes tapiffées de verdure.
» Le 23 Janvier , le Commandant , accom-
» pagné des Capitaines & des principaux Offi-
» ciers , defcendit dans l’Me ; on fixa auflltôt
» un poteau fur le rivage, au haut duquel on
» attacha le pavillon de l’Union ; & dès qu’il
» fut déployé , le Chef d’efcadre déclara que
» toutes ces Mes appartenoient à Sa Majefié
» Britannique , & qu’il en prenoit pofl'ef-
» fion au nom de la Couronne d’Angleterre.
Voyage autour du Monde , fait fur le vaijftau
de guerre le Dauphin , &c. page 1 3 1 , &c.
L’Auteur , dans tout le cours de cette relation ,
ne nomme point les Mes Malouines ; & j’aime
mieux le croire un mauvais Géographe, qu’un
Politique mal-intentionné.
25 DISCOURS
de toute l’Europe ; mais il eft dé-
montré que M. de Bougainville
avoir pris pofleftion des Ilîes Ma-
louines , dans le temps que le Dau-
phin , monté parByron, étoit en-
core fur le chantier ; & il n’y eut
peut-être jamais de droit plus in-
conteftable que celui de la France
fur cette région : car fes Armateurs
font les premiers qui y aient abor-
dé ; fes Hiftoriens font les pre-
miers qui l’aient décrite ; & ce qui
eft encore plus intéreffant pour
l’humanité, elle ne l’a point enle-
vée à des hommes , mais à des in-
feéles malfaifans ou inutiles , à des
araignées & à des grelots.
D om Pernetty, qui a obfervé
en Philofophe les Ifles Malouines,
eft perluadé qu’elles faifoient au-
trefois partie de la contrée des
PRELIMINAIRE. 27
Patagons& de la Terre de Feu. Je
penfois comme lui même avant de
l’avoir lu ; il efl certain qu’on voit
dans toutes les parties de l’U ni vers
t des traces de ces grandes révolu-
tions du globe : la Sicile a été au-
trefois unie à l’Italie , l’Efpagne à
l’Afrique , & la France à la Gran-
de-Bretagne : l’Ifle de Finlande pa-
roît clairement avoir été féparée
du Groenland , & récemment le
Profeffeur RufTe Kracheninnikow
a démontré que le continent de l’A-
mérique tenoit autrefois à l’Afie
par le Kamfatka ( i ) : des érup-
(i) Suivant le récit de cefçavant Etranger,
le Continent de l’Amérique s’étend du Sud-
Oueft au Nord-Eft prefque partout à une
égale diftance des côtes du Kamfatka , & les
deux côtes femblent parallèles, fur -tout de-
puis la pointe des Kouriles , jufquV,
Tchoukotfa. Il n’y a que deux degrés e-:. du mi
i$ DISCOURS
tions de volcan , des tremblement
de terre , quelquefois même le feul
effort des eaux de la mer fuffifent
pour déchirer ainfi la terre , & fé-
parer violemment les hommes que
l’intérêt tend fans ceffe à réunir.
Cette obfervation convient par-
ticuliérement au continent Auf-
tral ; la Terre de Feu tirefon nom
de fes volcans : cette région auffi-
entre ce dernier Cap & le rivage de l’Amé-
rique correfpondant. On voit , par l’afpeft des
côtes, qu’elles ont été féparées avec violence ,
& les Ides , qui font entre deux , forment line
efpece de chaîne comme les Maldives. Les
habitans de l’Amérique correfpondante à l’ex-
trémité Orientale de l’Alie , font de petite
taille , bafanés & peu barbus , comme les
Kamtfckadales , &c. Voyez les preuves de
cette opinion dans l’ouvrage même de Krache-
ninnikow , traduit au fécond volume î/2-4 0 . du
Voyage en Sibérie de l’Abbé Chappe. Ces
preuves font trop fortes , pour ne fervir qu’à
î’appui d’un fyftême.
PRELIMINAIRE. 29
bien que la Terre des Etats femble
entièrement compofée de roches
inaccefïibles , fufpendues prefque
fans bafe , entourées d’aby mes af-
freux, & couronnées d’une neige
éternelle. D’un autre côté , à quel-
ques lieues de l’endroit de la gran-
de Ifle Malouine où a abordé M.
de Bougainville , on voit par la
pofition des montagnes, par les
crevaffes qu’on y rencontre , &
par le défordre des lits de pierre
de taille , que cette contrée n’eft
devenue une Ide que par l’effort
d’un tremblement de terre (A ) ;
(k) « Un autre motif m’engage encore à
» croire que les Ifles Malouines tenoient jadis
» à la Terre des Patagons. On ne voit point
>> d’arbres aux Ules Malouines, 8c toute la
» côte de l’Eft des Patagons , 8c de la Terre de
»Feu, en eft dépourvue jufqû’à environ 2.5
# lieues en avant dans les terres , où l’on com-
3 o DISCOURS
ce grand événement n’a pu être
configné dans des Hilloriens ;
mais pour le Philosophe il eft écrit
dans le livre de la Nature.
Au refte nous ne connoidons
les Ides Malouines que depuis le-
poque où elles ont été arrachées
avec violence du continent ; ainfi
ce que les Navigateurs nous ont
appris jufqu’ici ne fert tout au plus
qu’à perfeéhonner la théorie de la
terre ; mais que l’Efpagne y en-
voie une Colonie , que les Arts
» mence à trouver des arbres. Depuis-là juf-
» qu’à la côte , on ne rencontre que quelques
» arbuftes & des bruyères. On en trouve de
» femblables aux Ifles Malouines. Les décou-
» vertes que les Anglois , qui s’y font établis
» plus à l’Oueft , pourront faire dans cette
» partie , nous éclaireront davantage fur tous
» ces articles. Les Efpagnols fubftitués à nos
» François dans l’établiffement de l’Eft, nous
» mettront au fait de l’autre partie ».
PRELIMINAIRE . 3 *
naiflent dans Ton fein , que cette
contrée ferve de point d’union
entre le Nouveau Monde & le
Monde Auftral , & alors commen-
cera Ion Hiftoire.
DES GEANTS
de la Patagonie.
Les Ifles Malouines ne font ré-
parées que par un détroit de cette
pointe de l’Amérique Méridio-
nale qu’habitent les Patagons , con-
trée finguliere où la nature s’aba-
tardit dans les végétaux, & fe re-
levé avec avantage dans l’efpece
humaine ; qui produit des Géants ,
des Plantes fans vigueur & des
quadrupèdes dégénérés. "
C’eft un phénomène aflez fin-
gulier , que depuis qu’il y a des
p DISCOURS
hommes policés &.des livres, on
ne fe Toit jamais accordé fur l’exif-
tence des Géants ; c’eft fur-tout
par rapport aux Patagons que ce
problème a paru long-temps info-
luble aux Philofophes ; pendant
cent ans les Navigateurs de toutes
les Nations s’accordèrent à dire
que la pointe de l’Amérique Mé-
ridionale produifoit des Colofies:
dans le fiecle fuivant les Marins
n’y virent plus que des hommes
ordinaires ; & des Naturalises , du
fond de leur cabinet , aflurent au-
jourd’hui que les Patagons, comme
voifins du Pôle ne doivent être
que des pygmées.
Cette queftion fi curieufe pa-
roît maintenant décidée par la
relation autentique du Commo-
dore Byron, & par celles qu’on
lira
PRELIMINAIRE. 3Î
lira à la fuite du Voyage de Dom
Pernetty : mais pour fatisfaire tou-
tes les claffes d’hommes qui rai-
fonnent , voici d’autres preuves
qui ferviront à juftifier la nature
contre les idées étroites de fes dé-
îraâeurs ; Il après cela , dit le cé-
lébré F ontenelle ? '2e P. Baltus veut
croire encore que le diable rend
des oracles, il ne tiendra qu’à lui.
De temps immémorial on croit
en Amérique qu’il y a dans fa
partie Méridionale une race de
Géants redoutable par fes violen-
ces & par fes crimes ( /) : car dans
( / ) Voyez fur -tout YHifioire du Pérou.
de l’Ynca G'arcilaffo , liv. 9 , chap. 9. Je fçai
qu’il fe trouve dans fon récit bien des fables :
par exemple , il dit que ces Géants avoient les
yeux larges comme le fond d’une affiette ; que
chacun d’eux mangeoit autant que cinquante
hommes ; qu’ils tuoient les femmes dont ils
Tome ï. C
34 DISCOURS
tous les fîeeles on aobfervé qu’or«
dinairement être le plus fort figni-
fie être le plus injuftei
Magellan , le premier Marin qui
navigea fur les côtes de la Pata-
gonie , vit de fes propres yeux
quelques-uns de ces Géants fi re-
doutés dans le Nouveau Monde
(tfz), mais fon artillerie les con-
vouloient jouir , &c. L’Ynca n’a pas mieux
obfervé les proportions de fes Géants , que
Mahomet, celui de fon ange qui avoit loi-
xante-dix mille têtes : mais de ce que les Pé-
ruviens ont exagéré , il ne s’enfuit pas qu’ils
n’ont rien vu.
( [m ) Le récit du Chevalier Pigafetta , qui
étoit fur le vaiffeau de Magellan , & qui a ré-
digé fon Voyage, eft trop bien circonflancié ,
pour qu’on puiffe croire fon Auteur dupe ou
fripon. « Un Géant vint à nous , chantant ,
» danfant & jettant de la pouffiere fur fa tête.
» Le Capitaine ordonna de faire la même chofe.
» Ces geftes raflurerent le fauvage. Il vint à
» nous dans une petite Ide, donnant à notre
» vue les plus grandes marques de furprife ;
PRE LIMINAIRE. 35
tint, & le tonnerre des Européens
fufîît pour faire trembler les Ti-
tans de l’Amérique*
*> il levoit un doigt vers le Ciel $ voulant dire
» que. nous en venions. Nos gens lui alloient
» à peine à la ceinture. Magellan lui fit donner
à manger & à boire* On lui préfenta un mi-
h roir , il fut fi effrayé d’y voir fa figure , que
» d’un faut qu’il fit en arriéré , il jetta quatre
» de nos gens par terre. Ses compagnons pa-
b roiffoient avoir dix palmes , environ fept
» pieds ; on leur fit figne de venir aux vaif-
» féaux : alors ils firent remonter leurs femmes*
» dont ils paroiffoient jaloux , fur des animaux
» faitS comme des ânes , & les renvoyèrent*
» Une autre fois fix de ces fauvages parurent
» fur le rivage , faifant figne qu’ils vouloient
» venir aux vaiffeaux ; ce qui nous fit grand
» plaifir. On envoya l’efquif pour les prendre*
» Ils montèrent fur la capitane, où le Général
» leur fit fervir une chaudière de bouillie affez
» grande pour raflafier vingt matelots. Ils la
» mangèrent toute entière ; auffi le plus petit
» d’entr’eux étoit-il plus haut que le plus grand
» de nous. Dès qu’ils eurent mangé , ils de-
» mandèrent qu’on les remît à terre. Ces peu-
» plesn’ont point de maifons fixes : ils font des
Cij
I
DISCOURS
Un demi-fiecle après Magellan,
Drake, Je premier Anglois qui fit
le tour du Globe , & le même qui
fut dévoré tout vivant par des
Crabbes , vit fur la côte de la Pata-
gonie huit Géants, près de,qui les
Européens les plus grands ne pa-
roilfent pas plus hauts que des
Lapons (ri).
» cabanes de peaux , qu’ils tranfportent à leur
» gré d’un lieu à un autre. Ils vivent de chair
» crue & d’une racine, nommée en leur langage
V w/j^.Leprifonnier que nous avions fur’ notre
» bord, mangeoit en un repas une pleine cor-
» beille de biicuit , & buvoit tout d’un trait
v> un demi feau d’eau. Ils ont les cheveux
» coupés en rond comme des Moines & la tête
» liée d’une corde de coton , dans laquelle ils
» paflent leurs fléchés. » Voyez la traduflion
françoife du Journal de Pigafetta , Chevalier
de Rhodes , adreflée au Grand-Maître Villiers
de l’Ifle- Adam.
(«) Du moins tel eft le récit d’ArgenfoIa
dans fon Hijloire des Moluqucs , livre 3. Cet
Auteur ajoute que le volume du corps des Pa-
PRELIMINAIRE. 37
Vers l’an 1592, , le Chevalier
Cavendish traverfa le détroit de
Magellan , il attefta avoir vu fur
la côte Américaine deux cadavres
de Fatagons qui avoient quatorze
palmes de long ; il mefura furie ri-
vage la trace du pied d’un de ces
Sauvages , & elle fe trouva qua-
tre fois plus longue qu’une des
fiennes ; enfin trois de fes Mate-
lots manquèrent à être tués juf-
ques dans la mer par les quartiers
de rochers qu’un Géant leur lança
(0) : voilà le Polyphème de l’O-
tagons ne faifoit point tort à leur agilité ; ils ne
couroient pas , ils voloient.
(0) Voyez la relation d’Antoine Knivet
dans la colleftion de Purchafs , tome IV , liv.6.
L’Auteur des Recherches philofophiques fur les
Américains dit , tome z , page 105 , que ,
du temps de Cavendish , l’opinion fur l’exif-
tence des Géants étoit tiniverfelle, & que Kni-
C iij
DISCOURS
dyflee rajeuni ; maisheureufement
pour le Patagon , il ne fe trouva
point d’UlyiTe dans le vailTeau.
Tous les Voyageurs qui, dans
le feizieme fiecle, parcoururent la
mer du Sud, parlèrent de l’exif-
tence des Géants du cercle An-
tar&ique comme d’une vérité re-
connue. Le Corfaire Efpagnol
Sarmiento (y) s’accorde fur ce
vet ne l’adopta que par la crainte des Autoda-
fés, Je ne vois pas d’abord comment une opi-
nion cefferoit d’être vraie , parce qu’elle eft
reçue des Inquiliteurs. De plus , la crainte des
Jacobins pou voit bien empêcher Knivet de
dire ce qu il avoit vu, mais non le forcer à
dire ce qu’il n’avoit pu voir. L’Hiftorien du
voyage de Cavendish n’avoit befoin que de
taire la vérité , &non de dire un menfonge.
00 « L’équipage vit bientôt paroître une
» troupe de Géants fans armes ; ils s’appro-
» cherent de notre chaloupe , & aufïitôt l’en-
« feigne defcendit à terre avec des foldats . . .
» Dix Efpagnols environnèrent adroitement
PRELIMINAIRE. 39
fujet avec le Capitaine Anglois
Richard Hawkins & avec les
» un des fimvages & le prirent , malgré fa réfif-
» tance ; les autres coururent auffitôt à leurs
» armes, & revinrent fi promptement fur nous,
» que nous eûmes à peine le temps de rentrer
» dans la chaloupe L’Indien , que nos
» gensavoit pris , étoit Géant entre les autres
» Géants , & refl’embloit à un Cyclope. Ses
» compatriotes étoient hauts de trois aulnes ,
» gros & forts à proportion On fit , quel»
» ques jours après , une autre defcente ; mais
» l’artillerie effraya les Géants: ils s’enfuirent
» avec légèreté , & on auroit cru qu’ils alloient
» aufli vite que la balle d’une arquebufe. Hif.
toire de la conquête des Moluques de Léonard
d’Argenfola , liv. 3. Il faut cependant fe dé-
fier deSarmiento , qui vivoit dans le fiécle de
la Chevalerie , & qui avoit l’efprit vifionnaire
de Dom Quichotte.
( q ) « Il faut fe défier des habitans de la Côte
» de Magellan : on les appelle Patagons : ils
» font cruels , perfides , & de fi haute taille,
» que plufieurs voyageurs leur donnent le titre
» de Géants. » Voyez l’abrégé de fa relation
dans le Compilateur Purchafs , tome 4, liv. 7.
chap. 5.
4 o DISCOURS
Amiraux Hollandois Olivier de
Noort (?) & Sebald de Wert(/*);
♦
( r ) « Nous prîmes fur la Côte du Détroit de
» Magellan quatre fauvages & deux filles que
» nous menâmes à bord : l’un d’eux apprit
» bientôt le Hollandois , 8c nous inflruifit de
» l’Hiftoire de fon pays Il y a dans l’in-
» térieurdela Patagonie une Nation nommée
» Tirerncnen , dont les individus ont dix à douze
» pieds de hauteur : ils viennent faire la guerre
» aux peuples voilins , parce qu’ils font man-
» geurs d’autruches: pour les Géants , nous
»> conje&urâmes qu’ils font Antropophages. »
Voyez le recueil de Purchafs , tome i, liv. 2,
chap. 5.
. (/) « Le Vice-Amiral rencontra près de la
» baie Verte, fept canots avec des Sauvages
» qui avoient dix à onze pieds de hauteur
» On les laiffa venir jufqu’à la portée du fufil ;
» enfuite les Hollandois ayant fait une déchar-
» ge , on en tua quatre ou cinq , & le relie
«épouvanté s’enfuit vers la terre ; là ces
» Géants arrachèrent de leurs mains des arbres
>> qui paroilïbient de l’épaiffeur d’un empan ,
» &c en firent des retranchemens Mais le
» Vice- Amiral abandonna ces hommes fangui-
» naires à leur propre fureur , 8c aima mieux
PRELIMINAIRE ; 4 t
8 c on ne voit pas même que le
petit nombre des Philofophes de
ce tems-là , révoquaient en doute
.cette fingularité de la nature ; le
peuple citoit fur ce fujet les Na-
vigateurs de toutes les Nations ;
les Théologiens, Goliath ; & les
beaux efprits, qui de tout temps
ont voulu concilier l’Hiftoire avec
la Mythologie , Polyphème 8 c les
Titans.
Du feizieme fiecle il faut fauter
tout d’un coup au dix-huitieme ,
pour trouver des témoignages fur
la dature coloifale des Patagons.
En 1704, les Capitaines Haring-
» s’en retourner à bord que d’aller les combat-
» tre ». Voyez la traduûion françoife du voya-
ge de Simon de Cordes 8c de Sebald deAVert
dans le Recueil de la Compagnie des Indes ,
Tome 2 ,
42. DIS COURS
ton & Carman , commandant
deux Vaifleaux François , l’un de
S. Malo, & l’autre de Marfeille ,
virent une fois fept Géants dans
une baie du détroit de Magellan ,
une fécondé fois fix , & une troi-
fieme une troupe de deux cents
hommes, mêlée de Géants & de
Sauvages d’une taille ordinaire ;
les François eurent une entrevue
très-pacifique avec ces Géants ( 7 ) a
Le judicieux Frezier qui fit en
1 7 1 z le voyage de la mer du Sud ,
rapporte pour confirmer ce trait ,
le témoignage d’une multitude
d’anciens Navigateurs ( u ), & il eft
.(0 Voyez PHiftoire des Navigations aux
T erres Auftrales du favant Préfidentde Broffes,
tom. z, pag. 329.
(«) Et il termine fes citations par cette ré-
flexion fi fimple tk fi naturelle. « On peut
PRELIMINAIRE. 45
difficile detre Pyrrhonien quand
ce célébré Marin ne l’eft pas.
Le Capitaine Shelwock qui fit
en 17191e tour du Monde, con-
firma les récits de Magellan , de
Cavendish , & de Frezier : quel-
ques années auparavant un Capi-
taine de Vaiffeau Marchand nom-
mé Raynauld , avoit vu fur une des
♦> croire fans légéreté qu’il y a dans cette par-
» tie de l’Amérique , une Nation d’hommes
» d’une taille très - fupérieure à la nôtre ; le
» détail des temps & des rlieux , & toutes les
» circonftances qui accompagnent ce qu’on en
» dit , femblent porter un caradere de vérité
» fuffifant pour vaincre la prévention naturelle
» qu’on a pour le contraire : la rareté du fpec-
» tacle a peut-être caufé quelqu’exagération
» dans les melures de leur taille ; mais fi on doit
» les regarder comme eftimées , plutôt que
» comme prifes à la rigueur , on verra qu’elles
«different très-peu entr 'elles». Voyez le Voya-
ge de M. Frezier, édit, de 1731, pag. 76 &C
fuiv.
44 DISCOURS
côtes du détroit de Magellan des
hommes de neuf pieds de haut ,
qu’il avoit mefurés lui-même auffi-
bien qu’une partie de fori équipa-
ge : le Lieutenant de Frégate ,
Duclos-Guyot,& le Commandant
d’une flûte de Roi , la Giraudais ,
revirent encore en 1766 ces
Géants , dont ils mefurerent le
plus petit qui avoit au moins cinq
pieds fept pouces (V); mais per-
sonne n’a porté cette vérité hido-
rique jufqu’à la démondration ,
comme le Chef d’Efcadre Byron
(y), qui en 1764 & 1765 fit le (*)
(*) L’extrait des voyages de ces Naviga-
teurs François fe trouvera dans cet ouvrage.
(y) Voici quelques traits de la relation
de cet Officier Anglois ; on obfervera en la
lifant qqe le pied dont on fe fervoit pour me-
furer les Patagons , étoit le pied d’Angleterre
PRELIMINAIRE. 45
tour du Globe fur les traces des
*
qui a près d’un pouce de moins que notre pied
de roi. « En approchant de la côte , des mar-
»* ques fenfibles de frayeur fe manifefterent
» fur le vifage de ceux de nos gens qui étoient
» dans le canot , lorfqu’ils apperçurent des
» hommes d’une taille prodigieufe. Quelques-
»uns d’entr’eux, pour encourager peut-être
» les autres, obferverent que ces hommes gi-
» gantefques paroiffoient auffi étonnés à la vûe
« cîe nos moufquets , que nous l’étions de leur
» taille.
» Le Commodore dépendit à terre avec in-
» trépidité fit affeoir ces Sauvages , & leur
» diftribua des colifichets Leur grandeur
» étoit fi extraordinaire, que même alîîs , ils
» étoient prefque auffi hauts que l’Amiral de-
» bout Leur taille moyenne parut de huit
» pieds , & la plus haute de neuf pieds & plus....
»La ftature des femmes eft auffi étonnante
» que celle des hommes , 8c on remarque dans
» leurs enfans les mêmes proportions.
» Leur langage n’eft qu’un jargon confus
» fans mélange de Portugais 8c d’Efpagnol
» Ils regardoient fréquemment lefoleil enfigne
» d’adoration Leurs chevaux a voient en-
» viron feize palmes de haut,& paroiffoient fort
» rapides ; mais leur grandeur n’étoit point
■ 4 6 DISCOURS
Dampier , des Gemelli & des
Anfon*
» proportionnée à celle des cavaliers qui les
*» montoient ». V oyage autour du Monde *
traduction Françoife , pag. 73 6c fuiv. juf-
qu’à 86.
L’Editeur du Voyage de Byron , confirma
ces anecdotes par le témoignage de deux Offi-
ciers de fon vaiffeau qui lui permirent de pu-
blier leurs relations. « Les Patagons , difent
» ces Officiers dans la préface de l’Ouvrage que
» j’analyfe , ont pour la plupart neufpieds;ils
»> font bien faits , quarrés , 8c d’une force pro-
»digieufe. Les deuxTexes ont la peau cou-
» leur de cuivre , portant de longs cheveux
» noirs, 6c font vêtus de peaux de bêtes fau-
» vages Us paroiffoient voir avec plaifir
» le Lieutenant Cummins , à caufe de fa gran-
it de taille, qui eft de fix pieds dix pouces;
» quelques-uns de ces Indiens lui frappèrent
» fur l’épaule, 6c quoique ce fût pour le catef-
» fer , leurs mains tomboient avec tant de pe-
» fanteur que tout fon corps en étoit ébranlé ».
Les femmes des Patagons carefferent auffi le
Commodore Byron ; mais lespoliteffes qu’el-
les lui firent efluyer , furent encore plus ex-
preffives ; elles badinèrent , dit l’Hiflorien An-
glois ,Ji férieufement avec moi , que j'eus beau -
PRELIMINAIRE. 4 f
Je 11e cherche à en impofer
à perfonne ; je fçais que la plu-
part des Voyageurs qui traverfe-
rent le détroit de Magellan dans
le dix-feptieme fiecle, ne virent
dans la Patagonie que des hom-
mes d’une taille ordinaire ; ils en
conclurent alors que leurs prédé-
ceffeurs avoient été des fourbes
ou des vifionnaires ; les Scepti-
ques s’empreflererït d’adopter une
opinion qui les difpenfoit de-
tre crédules , & l’exiftence des
Géants fut bientôt mife au rang
des menfonges imprimés *
Il me femble qu’on s’eft trop
prefle de déclamer dans le dix-
feptieme fiecle contre les Voya*
coup de peine à ni en dêbarrajfer. Ce trait n’eft
point dans la tradu&ion Françoife.
48 DISCOURS
geurs du feizieme ; Wood & Nar-
borough qui ne virent en Patago-
nie que des hommes comme eux,
peuvent très-bien être véridiques,
fans que Pigafetta , Hawkins , &
Knivet foient des impofteurs : on
n’a jamais foutenu que tous les
peuples de la pointe de l’Améri-
que Méridionale euffentune taille
cololfale. Que diroit-on d’unHif-
torien qui ne voyant en Laponie
que des Suédois, des Danois &
des Ruffes, traiteroit de vifion-
naires les Voyageurs qui alïurent
que les Lapons font les nains de
l’efpece humaine ?
Les Géants de la Patagonie ne
forment qu’une Nation particu-
lière , qui fans doute n’ed: pas fort
étendue , parce que tous leurs voi-
fins femblent intéreffés à les exter-
miner ;
PRELIMINAIRE . 49
.miner ; il eft même probable qu’ef-
frayés par les defcentes des Euro-
péens dans leurs contrées , ils fe
retirèrent au fiecle dernier dans
l’intérieur du pays , ce qui empê-
cha nos Navigateurs de les ren-
contrer ; Narborough & les au-
tres Marins ennemis des Géants ,
ont beaucoup d’autorité quand ils
racontent leurs avantures , mais
fort peu quand ils critiquent celles
des autres ; ils ont bien obfervé ,
& mal raïfonné ; ils peuvent être
.d’excellens Pilotes , mais à coup
fur ils font de mauvais Logiciens.
Ajoutons qu’un témoin. qui dit
j’ai vu , eft plus croyable que cent
autres qui difentye ti ai rien vu ;
ce principe eft vrai toutes les fois
qu’il ne s’agit pas de faits évidem-
ment contradictoires avec les loix
T drne 1 . D
5 o DISCOURS
éternelles & invariables de la na-
ture.
L’Auteur plus ingénieux qu’e-
xaft des Recherches Philofophi -
ques fur les Américains , a été la
dupe de Ton imagination i quand
il a confacré un chapitre entier
de Ton Ouvrage , à répandre Ton
pyrrhonifme fur l’exiftence des
Géants ; on voit que la crainte de
parler comme le refte des hom-
mes, a conduit fa plume. Il pafle
en revue tous les Voyageurs qui
ont traverfé le détroit de Magel-
lan , aftoiblit le témoignage des
uns par des plaifanteries (f ) 9 ce-
({) La plupart au refte portent à faux; on peut
en juger par celle-ci. « Corneille deMaye , qui
» a rédigé le routier de la navigation de Spil-
» berg , crut diftinguer de loin fur les collines
» de la terre del Fuego un feul homme coloflal,
PRELIMINAIRE, ji
lui des autres par des injures ( a ) ;
ôc quand le Leâeur fe trouve au
» occupé à iauter d’une hauteur à l’autre avec
» une adreffe inimitable: . . . .on peut l’accufer
» d’avoir eu une illufion d’optique en regardant
» les collines ; il aura pris la pointe d’un rocher,
» ou le tronc d’un arbre pour un homme , faute
» de s’être muni de bonnes lunettes ». Rech.
phil. tom. i , pag. 298 & 299, comme fi on
pouvoit fe tromper au mouvement des Géants!
Comme fi la pointe d'un roc , ou. un tronc d'arbre
pouvoient fauter d’une hauteur à L'autre avec une
adrejje inimitable.
(a) « L’Italien Pigafetta, qui fans fonélion
» &c fans caraûere , avoit fait la courfe fur le
» navire de Magellan, donna à fon retour les
» plus grands détails fur les prétendusTitans de
» cette contrée On ne fçauroit être ni plus
» crédule, ni moins éclairé que cet Ultramon-
» tain , 8 c ce feroit faire tort à fes lumières ,
» que d’accorder la moindre confiance à des
» fables fi groffieres ». Rech. philof. tom. 1 ,
pag. 289 & 290.
« L’héroïque Sarhiiento étoitun vifionnaire
»....& l’homme de fon tems le plus ignorant
» en Géographie ». Ibid. pag. 293.
« On peut juger après cela du crédit que mé-
» rite le Journal du Commodore Byron , qui
Dij
5 i DISCOURS
bout de fa r déclamation , il efl: tout
furpris qu’à la place d’un calcul
de probabilité , on lui ait donné
une fatyre ; & au lieu de recher-
ches philofophiques , un recueil
d’épigrammes.
Je voudrois bien fçavoir par
quelle bizarerie on voudroit que
dans les trois continents, l’efpece
humaine fût néceffaireinentrédui-
» pour fe prêter aux vues du Miniftere anglois,
» a bien voulu fe déclarer auteur d’une Rela-
» tion que le moindre Matelot de fon efcadre
» n’auroit ofé publier Ce conte de Gar-
» gantua fut débité à Londres en 1766. Le Doc-
» teur Maty , lï connu par fa petite taille & fon
» Journal Britannique , fe hâta extrêmement
» d’y ajouter foi , 6 c de divulguer cette fable
» dans les pays étrangers ». Ibid. pag. 306 &
307. Voilà à peu près de quelle façon raifonne
l’auteur des Recherches Philofophiques : on
s’apperçoit qu’il a cherché non à éclairer, mais
à fe faire lire.
PRELIMINAIRE. 55
te à la plus exa&e uniformité? N’y
a-t-il pas à l’embouchure du Séné-
gal des Albinos qui ne reffemblent
prefque en rien aux hommes d’Eu-
rope ? Le Hottentot, avec Ton ta-
blier ; le Ceylanois,a vec Tes groffes
jambes;leNegredeManille,avecfa
queue , doivent-ils être rangés dans
la même claffe qu’un Perfan ou un
Géorgien? Pourquoi n’yauroit-il
pas des Géants en Patagonie, com-
me il y a des Pigmées en Laponie
& à la baie d’Hudfon ?
La Nature n’a peut-être qu’une
loi ; mais cette loi lui fuffiü pour
régir l’efpece humaine des trois
Mondes, pour produire des co-
lofles'ôc des nains , pour faire naî-
tre un Kalmoukôc une femme de
Géorgie ; pour ôrganifer un Ne-
Diij
5 4 . DISCOURS
gre dupide d’Angola & un Mom
tefquieu.
Cette vade plage qui borde le
détroit de Magellan, aufîi-bien que
la Terre de Feu qui lui répond,
femblent au rede former une ef-
pece de Monde à part ; le fol y
ed nud &,mêlé de talc , de nitre &
de coquillages fodiles ; l’amas de
toutes ces matières hétérogènes y
compofe des collines en pic, qui
ne font jamais tapiffées de verdure.
D’énormes rochers couronnés de
glaçons , paroiffent fufpendus dans
les airs, & forment un tableau fu-
blime , mais affreux ; quand le ciel
n’ed pas ferein, il n’ed voilé que
par d’affreux nuages ; tous les
vents y font impétueux ; les cal-
mes de la mer n’y font inter-
PRELIMINAIRE. 55
rompus que par les tempêtes.
Pourquoi dans des climats qui dif-
ferent fi fort des nôtres , chercher
des hommes qui nous reflemblent?
Il feroit abfurde de nier qu’on ne
voie de temps en temps dans l’Eu-
rope même des individus dé taillé
coloflale ; les Tranfaffions Philo-
fophiques de la Société Royale de
Londres-, parlent du crâne d’un
Géant de douze pieds l’Abbé
( b ) Voyez numéro 168&169. Ilya dans
le Roman philofophique de Telliamed un trait
bien plus extraordinaire. Le Conful de Mail-
let prétend que , dans le fiecle dernier , on
trouva àfix lieues de Salonique, dansunvafte
tombeau , un corps humain de quarante- cinq
coudées de longueur. Duïquenet, alors Con-
ful de France , avec l’agrément du Pacha de la
Province , fit enlever les offemens du Géant,
& on en tranfporta une partie à Paris dans la
Bibliothèque du Roi. La tête du cadavre co-
loflal fut fufpendue à Salonique au haut de la
Div
5<5 DISCOURS
de fa Caille prétend avoir mefuré
au cap de Bonne-Efpérance un
Hottentot , haut de fix pieds fept
pouces & dix lignes ; & on a vu
à Paris en 175 6 un homme de fept
pieds cinq pouces. Il eft vrai que
porte delà marine, pour perpétuer la mémoire
de ce prodige ; mais fort grand poids la fit tom-
ber quelques années après , & elle fut brifée.
Le crâne feul étoitfivafle, qu’avant qu’on ex-
pofât la tête , il pouvoit contenir dix-feptcens
livres de bled. Telliamed , tom. 2 , pag. 220.
Au relie , il faut beaucoup fe défier de ces
fquélettes énormes qu’on donne pour des ca-
davres humains. Le Chevalier Hans Sloane a
prouvé dans une excellente differtation , que
ces prétendus Géants n’étoient que des débris
d’éléphants, de baleines & d’hyppopotames;
c’efl ce qu’il penfe en particulier du fquélette de
quarante-fix coudées qu’on rencontra , fuivant
Pline , dans une caverne en Crete , & d’un au-
tre de foixante coudées trouvé , à ce que dit
Strabon , en Mauritanie , & que le peuple prit
pour le corps de cet Anthée qui fut étouffé
entre les bras d’Hercule dans les temps hé-
roïques j c’eft-à-dire dans le tems des fables.
PRELIMINAIRE. 57
parmi nous ces variétés de l’efpece
humaine font accidentelles; on ne
voit point de famille entière dont
laflaturefoitcoloffale;&un Géant
Européen , eft moins regardé com-
me un individu d’une race particu-
lière, que comme un monftre.
M aïs qu’eft-ce qu’un monftre ?
Eft-ii bien vrai que la nature trou-
ble elle-même l’ordre invariable
de fes loix ? Les combinaifons des
ëlémens de l’animalité , qui nous
paroiffent vicieufes , le font-elles
en effet ?• & la variété des formes
change-t-elle l’effence des êtres ?
Dès qu’un être refpire , dès qu’il
croît , dès qu’il peut fe multiplier ,
il ne doit point être placé hors de
la grande échelle des êtres ; mais
le peuple des Philofophes, qui fait
le Monde, aime à le déranger. Il eft
58 DISCOURS
probable qu’un monftre n’eft ja-
mais l’ouvrage de la nature , mais
feulement celui des Naturalises.
Un Géant fur-tout ne fut jamais
tin monftre; la taille duPatagon,
plus élevée du double que la nôtre;
le volume de fon corps huit fois
plus confidérable ,n’occafionnent
aucun defordre dans fon économie
organique. Qu’un homme de dix
pieds s’uniffe à une femme de
même taille, voilà un peuple, &
la nature eft juftifiée.
On pourroit même porter plus
loin les co-njeâures ; on pourroit
foupçonner que la puiffance géné-
ratrice eftdans fa vigueur chez les
Patagons, tandis que chez nous
elle effc dans fa décrépitude: mais
cette opinion ne paroît point à fa
place à la tête d’un Voyage ; on
PRELIMINAIRE. ^
efl tenté de Te défier de la vérité
quand on la voit appuyée par des
fyftêmes.
DU MONDE AUSTRAL .
J’entends fous le nom de Monde
Auftral , toute la partie du globe
fituée au-delà des trois pointesMé-
ridionales du Monde connu : c’eft-
à-dire au-delà du Cap de Bonne-
Efpérànce, des Ifles Molucques, &
du détroit de Magellan , contrées
immenfes qui renferment huit à
dix millions de lieues quarrées , Ôt
qu’on connoît moins par les rela-
tions des Voyageurs que par les
conjeâures des Philofophes.
Tous les hommes qui ont étu-
dié avec foin la théorie de laTerre,
fçavent que cette vafle étendue
du globe qu’on nomme le Monde
&> DISCOURS
Auflral , ne peut être occupée feu-
lement par l’Océan ; la terre efl
prefque une fois fpécifiquement
plus pefante que l’eau ; & s’il n’y
avoit pas dans l’hémifphere An-
tarâique une mafTe de terre incon-
nue , qui répondît à celle de l’hé-
mifphere Ar&ique, le mouvement
de rotation du globe feroit gêné ,
& notre planeteperdroitfon équi-
libre.
Il efl difficile de croire que les
Anciens n’aient pas foupçonné l’e-
xiflence du Monde Auflral ; les Af-
tronomes d’Egypte & de Baby-
lone , les grands Navigateurs de
la Phénicie , & les Sophifles de la
Grece , parlent fans ceffe du globe
de la Terre, & de fa diflribution
en cinq zones ; ils avoient une
notion confufe d’un hémifphere
PRÉLIMINAIRE. Si
Auftfal qu’ils nommoient Antich -
thon , & qu’ils croyoient féparé
de nous par un Océan imperméa-
ble. Voilà à peu près fur quoi nous
fondons nos raifonnemens fur l’é-
quilibre de la Terre : l’efprit phi-
lofophique depuis deux cents ans ,
n’a ajouté que très-peu de chofes
à la ruade des idées anciennes fur
cette partie de l’Adronomie.
Audi quand le célébré Mau»
permis , dans fa lettre au Roi de
Fruffe fur le progrès des Sciences ,
propofa la découverte du Monde
Audral , perfonne ne prif fon idée
pour un paradoxe ; on rit du
Géomètre qui après avoir applati
le Pôle , donnoit un plan pour
percer le noyau de la Terre (V) ,
( c ) Œuvres de Maiïpertuis , tome z }
page 365.
6i DISCOURS
mais on approuva (es vues ingé-
nieufes pour en parcourir la fur-
face.
Le Préfident de Brodes , échauf-
fé d’abord par la leâure de cette
lettre , & enluite par fon patrio-
tifme , donna quelque temps après
fa fçavante Hiftoire des Terres
Auftrales ; & on ne lui oppofa
point ce doute de l’ignorance que
j’appelle le pyrrhonifme de la cré-
dulité. On ne remplit pas, il eft
vrai , fes projets ; mais il en ed de
même de toutes les grandes entre-
prifes ; il y a ordinairement des
îiecles d’intervalle entre le génie
qui propole & le hazard qui exé-
cute.
Le Monde Audral femble com-
pofé aujourd’hui d’une prodigieu-
se quantité d’IHes grandes ou pe-
PRÉLIMINAIRE. 63
tites *, mais il eft aflez probable
qu’auîrefois il ne formoit qu’un
feul continent. La Nouvelle Hol-
lande, qui eft au Sud des Moluc-
ques , eft féparée des Ifles de Sa-
lomon, moins par une mer que
par des rochers, des bancs de fa-
ble & un archipel ; il y a une au-
tre chaîne d’Ifles entre celles de
Salomon ôc la Terre de Quiros ;
enfin Ferdinand Gallego a recon-
nu une fuite de côtes , inconnues
avant lui, depuis la terre de Qui-
ros jufqu’à la Terre de Feu : or s’il
y a eu un temps où la Terre de
Feu étoit réunie à la Nouvelle
Hollande , on peut hardiment en
conclure que le continent Auftral
étoit plus étendu que nos deux
Mondes.
Il feroit encore plus aifé de
<S 4 DISCOURS
prouver que le Monde Auflraî
tint autrefois à l’Amérique par le
pays des Patagons : on voit par
îinfpeéHon du détroit de Magel-
lan, par le parallélifme des deux
côtes , & par la. conformité des
deux climats , qu’il fut un temps
où la Terre de Feu faifoit partie
du Nouveau Monde; elle en a été
féparée fans doute par une de ces
révolutions phyfjques qui chan- ,
gent la face du globe,. & en dé-
îruifant les Nations anéantiffent
la trace de leurs défaftres
L’Amérique d’un autre côté tint
probablement autrefois à l’ Afie par
le Kamfâtka : ainfi au berceau du
Monde les trois continents purent
n’en faire qu’un ; & fi jamais la
Terre , par l’irruption de l’Océan ,
fe trouve partagée en une multi-
tude
PRÉLIMINAIRE . 6 $
tude innombrable d’Ifles , ce fera
un ligne manifefte de fa décrépir
tude.
Il eft prouvé que le premier
Navigateur moderne qui ait péné-
tré aux T erres Auftrales , eft Amé-
rie Vefpuce, qui parut dans ces pa-
rages en 1501; par une bizarrerie
finguliere des événemens, ce Flo-
rentin qui avoit donné fonnom au
Nouveau Monde trouvé par Co-
lomb , ne put le donner au Monde
Auftral, dont perfonne ne lui dil-
putoit la découverte.
Vers 1 5 04, un Normand nom-
mé BïnotPaulmyer de Gonnevüle
(</), cherchant Tur les traces de
( d ) La date de l'année eft fixée par ce dil-
tique qu’on grava fur une croix plantée aux
Terres Auftrales , &C dont toutes les lettres nu-
Tome I. E
66 DISCOURS
Gama la route des Indes Orien-
tales , fut affaiili d’une terrçpête vio-
lente qui le jetta dans le continent
Auftral. Il relia fix mois dans ce
pays inconnu, & emmena enfuite
en France Effomerik, fils du Roi
Arofca : c’eft l’arriere-petit-fils de
cet Effomerik qui a compofé la
relation finguliere du Capitaine
Gonneville ; ainfi ce voyage efl
un double monument en faveur
de T exiilence du Monde Aullral.
Depuis cette époque Magel-
lan, Saavedra , Drake, Cavendish,
Mindana, Quiros , Spilberg , Bou-
vet, Anfon, & une multitude d’au-
mérales réunies forment le nombre de 1 504.
hIC faCra paLMarlUs posUIt gonIVILLa blrtotUs ,
greX , foCIUs , parlterq. UtraqUe progenles.
Hiftoire des Terres Auftrales , tome 1 ,
page u 2 ,
#
PRÉLIMINAIRE. 67.
très Marins de toutes les Nations,
découvrirent différentes parties
des Terres Auftrales (c); & les
Rois mêmes qui ont refufé de s’y,
établir , n’ont pas ofé les contre- •
dire*
Comme dans ce fiecle il n’y a
prelque plus d’étincelles de cà
génie ardent qui , du temps des
Colomb & des Gama , faifoit exé-
cuter les grandes chofes, & ne
voyoit dans le péril que la gloire
• de le furmonter, on n’a pas man-
qué d’exagérer beaucoup les diffi-
cultés de la navigation aux Terres
Auflrales ; & cette opinion effi
( e ) L’analyfe dé tous eés voyages formé
les deux tiers des deux volumes irz-4 0 . du Pré-
fident de Broffes fur l’Hiftoire des Terres Aiif-
traies. Il y en a de très-curieux , &c ceufê
qui ne le font pas font encore utiles.
Eîj
68 DISCOURS
maintenant la plus répandue , par-
ce quelle favorile la pareffe de
l’efprit , & le difpenfe de la peine
de l’examen.
Mais ce font les hommes qui
font timides , & non la. nature qui
efl: infurmontable ; malheureufe-
ment comme homme de Lettres,
je ne puis que faire foupçonner
cette vérité qui feroit démontrée
par lesDrake , les Magellan & les
Anfon.
On oppofe pour la Nouvelle
Guinée , le péril de naviger dans
un archipel entrecoupé de dé-
troits, & embarraffé de courans,
comme fi les mêmes difficultés ne
s’étoient pas rencontrées, & n’a-
voient pas été furmontées dans
l’archipel des Maldives.
On fe récrie contre la férocité
PRÉLIMINAIRE. 6 9
des Auftraliens ; cette accufation
efl-elle fondée ? n’avons-nous pas
vu les Efpagnols égorger les Amé-
ricains , & dire enfuite qu’ils
étoient antropophages. Les Auf-
traliens féparés de nous de temps
immémorial par d’immenfes aby-
mes , n’ayant ni notre luxe , ni nos
befoins , doivent être d’autant plus
humains qu’ils font plus près de la
nature.
Le plus grand obdacle qu’on
oppofe , regarde ces hautes mon-
tagnes de glace qui arrêtent les
navires , & les empêchent de na-
viger proche du pôle. On a re-
connu en effet que le froid efl plus
grand dans la partie Antar&ique
du globe que dans la nôtre ; les
mers y font glacées à des latitudes
tempérées dans notre Europe , & «
Eiij
DISCOURS
en particulier la Terre des Etats,
efl impraticable neuf mois de l’an-
née , quoiqu’elle fort aufïi éloi-
gnée de fon pôle qu’Edimbourg
l’eft du fien ; mais il eft prouvé
qu’il ne gele point dans la haute
mer, & les glaces même qu’on
rencontre , doivent être un nou-
vel encouragement pour le Navi-
gateur , parce qu’elles annoncent
le voilinage des Terres & l’embou-
chure des grands Fleuves . au refie
fi l’hyver dans ces parages efl plus
froid que dans notre zone tempé-
rée , l’été y efl aufii beaucoup plus
ardent ; ainfi il ne faut que cinq
ou fîx jours pour faire Tondre les
glaçons & rendre la mer libre,
jL’unique attention des Marins de-
vroit être de partir à propos des
*dcux Mondes connus , pour arri-*
PRÉLIMINAIRE. 7 s
ver à celui qui ne l’eft pas. Mau-
pertuis propofoitde partir en dif-
férentes faifons du cap de Bonne-
Efpérance ; M. de Buffon vou-
droit qu’on tentât d’arriver aux
terres Auftrales par la mer Pacifi-
que, en partant de Baldivia ; mais
il me femble que depuis la décou-
verte des Ifles Malouines, le nœud
gordien a été coupé , & qu’il n’y
a plus de conje£fures à propofer.
Cette navigation conduiroit
peut-être à une des plus belles en-
treprifes de l’efprît humain : ce fe-
roit de faire le tour du globe non
dans la dire&ion de l’Equateur 5
mais dans celle du Méridien (jQ.
(/) En traverfant le pôle , on découvriroit
les phénomènes les plus finguliers fur la figure
de la terre , fur l’ofcillation du pendule, fur
la pefanteur, & fur la variation de l’aimant : nu
E iv
7 1 DISCOURS
Je ne parle point ici du com-
merce avantageux qu’on pourroit
faire dans les terres Âuftrales, dont
les végétaux , les fofïiles , & les ani-
maux même , font probablement
d’un ordre nouveau pour nous.
Il s’agit ici d’être utile au genre
humain, & non à quelques Né-
gociais d’une Compagnie des
Indes.
Ne feroit-il pas infiniment avan-
tageux pour l’humanité d’étudier
la Philofophie des Auflraliens ; de
voir fi cett^ indolence animale
qu’on leur reproche eft l’effet d’un
fyftême raifonné ou du tempé-
rament ; & d’examiner fi le titre
tel voyage fait par des Philofophes pourroit
bannir à jamais les qualités occultes , qui , mal-
gré les Boyle &c les Newton , régnent encore
dans noire Phyfique.
PRÉLIMINAIRE. f 3
de Sauvages que nous leur don-
nons , doit désigner leur férocité
plutôt que l’énergie de leur na-
ture.
• L’entiere découverte du Monde
Auftral eft donc de la plus grande
importance , pour la plus faine
partie des hommes. Les Philofo-
phes ontpropofé l’entreprife, les
Marins en ont rendu le fuccès au-
moins vraifemblable ; mais c’eft
aux Rois à l’exécuter.
m
HISTOIRE
AUX ISLES MALOUINES
INTRODUCTION.
A paix ayant été conclue au
moyen de la ceflion que la
France avoit faite du Canada
à F Angleterre , Moniteur de Bou-
gainville , Chevalier de S. Louis , & Co-
lonel d’infanterie , fe pf opofa de dédom-
mager la France de cette perte, par la
découverte des Terres Auftrales , & des
Mes qui fe trouveroient fur la route. La
lefture du Voyage de T Amiral Anfon ,
autour du Monde , fixa fes idées pour la
reçonnoiflance des Mes Malouines. 11 fit
part de fon projet au Miniftere, qui l’ap*
j6 His toire d’un Voyage
prouva. Pour l’exécuter, M. de Bougain-
ville fit conftruire à fies frais , une frégate
& une corvette à S. Malo , fous la direc-
tion des fieurs Guyot du Clos , & Ché-
nart de la Gyraudais, qui dévoient les
commander fous fes ordres; & quand il
fut fur le point de partir, je reçus les ordres
du Roi , par une lettre de M. le Duc de
Choifeul , Miniftre de la Marine , pour
m’embarquer avec lui ; un tel choix ne
pouvoit que me flatter, & je faifis avec
empreflement cette occafion de me ren-
dre utile à ma patrie.
Je partis de Paris le 17 Août 1763. Le
15 , nous nous tranfportâmes au Port de
. Saint-Servant ( a ) pour affifter à la céré-
monie du baptême de nos frégates : elle
fe fit avec tout l’appareil ufité dans de pa-
reilles circonflances; & les deux navires,
pendant la Meffe , firent deux falves gé-
nérales , une pour Dieu , & une autre
pour le Roi.
Le premier Septembre, nos équipages
& nos provifions furent tout-à-fait embar-
qués ; & , dès cinq heures du matin , un
(a) On le nomme Solidor ; c’eft le lieu où l’on c»i#f
truit les navires.
AUX ÏSLES MaLOUINES. 77
vent du Nord-Oueft s'étant élevé , nous
quittâmes la rade de Solidor. La frégate
F Aigle, fur laquelle je montai , étoit de
vingt canons & renfermoit cent hommes
d’équipage. Elle étoit commandée par
le fieur Duclos-Guyot , de Saint-Malo ,
Capitaine de brûlot : ce navire avoit à fa
fuite la corvette le Sphinx , de quarante
hommes d’équipage , montée de huit ca-
nons & dë fix pierriers, & commandée par
le fieur Chénart de la Gyraudais, de Saint-
Malo , Lieutenant de frégate : la petite
efcadre étoit fous les ordres de M. de
Bougainville.
Nous n’attendions qu’un vent favorable
pour appareiller , lorfqu’on forma des dif-
ficultés à l’Amirauté de Saint-Malo fur
notre départ. M. de Bougainville fit à l’inf-
tant partir un courier , pour informer le
Miniftre de la guerre : ce courier , qui
étoit fon domeftique , fit tant de diligence ,
qu’il fut de retour à Saint-Malo avec la ré-
ponfe , la cinquante -neuvième heure
après fon départ. Libres alors de toute in-
quiétude , nous profitâmes d’un vent de
Sud-Sud-Oueft, & le 8 de Septembre ,
nous fîmes voile pour les Illes Maiouines.
78 Histoire d’unVoyagë
t- .... ’..i n.- 1 :..
CHAPITRE PREMIER.
Route fur Mer jufquau pajfage de la ligne .
D ès le troifieme jour de notre départ,
la mer devint grofle -, la pluie & la
grêle tombèrent avec violence ; cepen-
dant il n’y eut point de vraie tempête,
8c le navire ne fut point endommagé.
Je profitai de mon loifir pour tenter une
expérience fur une drogue de M. Seguin,
deftinée à préferver l’eau de corruption
dans les voyages de longcours. Un Chi-
mifie avoit donné une autre compofition
à M. de Bougainville pour la même fin.
C’étoit une pâte grifâtre , qui fembloit être
compofée de terre glaife & de poudre
d’antimoine crud. Quelques-uns difoient
qu’il y entroit un mélange de Mercure.
M. de Bougainville , ne me l’ayant mon-
trée qu’à bord de la frégate , je n’ai pas
effayé d’en faire l’analyle. Pour celle de
M. Seguin , comme je fçavois que l’efprit
de felen formoit l’effence, & quelle ren-
doit l’eau propre à prévenir le fcorbut, ou
J
AUX ÏSLES MaLOUINES.
même àle guérir, je n’héfitaipasà en faire
l’effai : on verra dans la fuite ce qui ré-
fulta de cette expérience.
Il y avoit dans le vaiffeau , fous le titre
de palfagers , deux Acadiens qui furent
fur le point de mettre la difcorde dans
notre petitefociété ; ils refufoient , fous
les plus mauvais prétextes , d’aider à la
manœuvre ; 8c dans un moment d’orage ,
lorfque le péril rend tout le mondé aéhf 8c
induftrieux , on en trouva un qui fetenoit
les bras croifés fur le gaillard , 8c regar-
doit tranquillement l’embarras des Mate-
lots 8c des palfagers. M. de Bougainville
ne put s’empêcher de lui en faire des re-
proches. L’Acadien fe retira fous le pont
lans répondre , 8c ayant ralfembléfon
époufe , fon pere 8c deux autres familles
Acadiennes , il voulut leur faire palfer fon
mécontentement j il leur fit entendre qu’ils
ne s’étoient embarqués que fous le titre
de palfagers, 8c non pour faire la manœu-
vre, 8c qu’il eût mieux valu pour eux être
refiés en France , que d’être expofés fans
celfe à fubir de pareilles vexations.
Les familles Acadiennes , qu’un efprit
turbulent 8c faélieux cherchoitainfi à fou-
$b Histoire d’un Voyage
lever, étoient établies à Saint-Servant &c
à Saint-Malo , depuis que les Anglois nous
avoientenlevé l’Acadie. Le Roi leurdon-
noit une Tomme par tête, à-peu-près comme
aux troupes réglées ; & ces familles n’a-
voient guères d’autre reffource que cette
efpece de folde & le travail deleursmains.
M. de Bougainville leur avoit propofé de
les prendre à fon bord , de les tranfporter
dans un pays où il leur donneroit des terres
en propriété , & mille autres avantages’
qu’ils ne pouvoient efpérer en France. 11
leur avoit même fait faire des avances en
effets & en argent. Sur le rapport qu’on
lui fitdes difcours du fougueux Acadien ,
il dit : il n’y a qu’à les remettre tous à terre,
& les renvoyer à Saint-Servant ; puifque
la mifere leur plaît , qu’ils aillent y vivre
miférables.
L’Acadien & fon pere , inftruits des in-
tentions du Chef d’efcadre demandèrent
à retourner à Saint-Servant -, & dès l’après-
midi , on débarqua près de Saint-Caft.le
pere, le fils & fon époufe , avec tout ce
qui leur appartenoit : M. de Bougain-
ville eut même la générofité de leur laiffer
les avances d’argent qu’il leur avoit obte-
nues
aux Isles Mal ouin ès. 8*
nues du Roi. Les deux autres familles de-
mandèrent avec inftance de refier dans
le vaiffeau : on remarqua même qu’elles
furent ravies d’être délivrées de ces efprits
inquiets & remuants. La femme avôit une
humeur un peu acariâtre ; le mari en étoit
fi jaloux, qu’ilnelaquittoit prefque pas un
inflant ; il obfervoit jufqu’àfes moindres
gefles , & auroit infailliblement troublé la
bonne intelligence dont dépendoit notre
bonheur. Cette union fi defirée s*efl main-
tenue entre lesdeuxfamilies qui ont fait le
voyage avec nous , & que nous avons
débarquées & établies aux Ifles Maloui-
nes. Elles étoieut compofées , l’une du
mari, defonépoufe, de deux enfans, l’un
garçon âgé de trois ans , l’autre fille âgée
d’un an , & des deux fœurs de la femme ,
l’une âgée de vingt ans , l’autre de dix-
fept. La fécondé famille confifloit dans le
mari , la femme , un garçon de quatre ans ,
&lafœur de la femme, âgée de feize ans.
La femme étoit prête d’accoucher ,
lorfque nous fommes partis de ces Mes ,
pour retourner en France. Jamais Colo-
nie ne fut fondée fous de meilleurs auf-
pices.
Tome I. F
8z Histoire d’un Voyage
Le i 8 Septembre , les vagues étant
calmées , & le vent ridant à peine la fur-
face de la mer , nous defcendîmes à Fille
Agot pour y tuer des lapins; mais les chaf-
feurs parcoururent en vain la plaine pen-
dant trois heures. Pour moi qui ne pou-
vois aller qu’à la découverte des plantes ,
je m’occupai à herborifer. Vers l’heure
de midi, lafaim commença à fe faire fen-
tir ; comme on n’avoit encore rien tué ,
on pritie parti d’aller demander à dîner au
Prieur de i’Abbaye de Saint Jacut : on
nous reçut avec magnificence; & , après
le repas , nous eûmes encore la liberté de
charger notre canot cle» légumes du jar-
din.
Le lundi 25 , on tendit un hameçon à
deux crochets , & à peine l’eut-on jetté à
la mer, qu’on prit un poifïon du poids de
trente livres C[ui avoit la forme & la cou-
leur d’un Maquereau. Sa chair étoitfolide
comme celle du Thon; elle.en avoit auffi le
goût. Nous trouvâmes ce poifîon excel-
lent ; il eft un peufec , mais moins que la
Bonite : on le nomme Grande-Oreille .
L’hameçon avec lequel on le prit efi:
d’uneformeparticuliere. lleftcompofé de
AUX ÏSLES MaLOUINES. 83
deux crochets de fer de la grofleur d’utl
tuyau de plume à écrire , accollés l’un à
l’autre. On Couvre la tige de ces deux
crochets réunis avec de l’étoupe , en lui
donnant la forme d’un fufeau : on couvre
cette étoupe d’une toile blanche , forte,
& d’une plaque de plomb; on y ajufte
enfuite deux ou quatre plumes blanches ;
de maniéré qu’ellesfoient placées comme
des nageoires étendues. Ën cet état > l’ha-
meçon repréfente à-peu-près un poiffon
volant. Le bout de la tige efl tourné en
anneau, dans lequel on paffeun fil de lé-
ton un peu moins gros, & long d’environ
deux pieds & demi ; on jette le tout à la
mer , attaché à une ficelle grofie comme
le petit doigt , & longue d’environ fix
braffes.Cette ficelle efi attachée d’un côté
à barrière du navire & de l’autre à l’hame-
çon qui fuit le fillage du vaifieau.
L’ennui du voyage étoit charmé de
tems en tems par la vue de quelques
vaiffeaux. Le 26 , nous en apperçûmes
de loin quelques-uns ; mais ils n’appro-
cherentpas affez de nous , pour que nous
puflions diftinguerà quelle Nation ils ap-
partenoient ; on jugea feulement qu’ils
Fij
S 4 Hi s toi re d’un Voyage
revenoient de la pêche de la morue au
grand bancde Terre-Neuve.
Le lendemain , nous en découvrî-
mes un autre qui s’approcha du Sphinx :
il étoit du port d’environ trois cens ton-
neaux, fans batterie , & monté d’un équi-
page de cinquante hommes ; il alloit à
Bayonne &revenoit de Terre-Neuve.
Le x O (Sobre , la mer étant fort groffe,
nous apperçumes un navire démâté , &
cette humanité que le befoin rend encore
plus néceffaire aux marins qu’au refte des
hommes, nous engagea à aller au-devant
de lui , pour lui donner tous les fecours
qui dépendroient de nous. Nous lui avons
parlé à dix heures. C’étoit un navire mar-
chand Hollandois qui venoit de Curafol ,
& qui ayant reçu un coup de vent à cent
lieues des Bermudes , avoit été obligé de
couper fon mât d’artimon & fon grand
mât. Nous lui demandâmes s’il avoit be-
foin de quelque chofe -, il nous répondît
qu’il avoit cinq dames Françoifes à fon
bord qu’il menoit en France $ mais qu’il
ne pouvoit mettre fon canot à la mer.
Alors nous lui fîmes entendre que nous
en partions , que nous n’y retournerions
pas de plufieurs mois& que nous ne pou-
AUX ISLES MALOUINES. 85
vions pas nous charger de ces dames ;
mais que fi on avoit befoin d’agrêts , ou
d’autres provisions , on pouvoir en four-
nir. L’interprete a répété qu’on ne pou-
voit mettre le canot à la mer. Elle étoit en
effet affez grofie; & n’ayant pas ofé y
expofer le nôtre , nous avons eu le regret
de ne pouvoir être utile à ce navire qu’en
lui Souhaitant un plus heureux voyage.
Le 5 Octobre , la vue d’un autre vaif-
feau nous jetta dans de juftes allarmes.
Nous étions dans les parages où les Sale-
tins font quelquefois leurs courfes , &nous
fçavions qu’ils avoient en mer une frégate
nommée YOiféau, de trente-fix canons &
de trois cens hommes d’équipage, que les
AngloisavoientvendueauxSaletins.Ceux-
ci en avoient donné le commandement à
un Capitaine Provençal, renégat, homme
de mer & brave. Ils avoient auffi une cor-
vette de douze canons & de cent hommes
d’équipage. En conféquence , le Com-
mandant de nos deux frégates donna
fes ordres , pour quelles puffent agir de
concert , en cas d’attaque. L’ordre du
combat étoit défigné; les canons & les
armes étoient en état ; chacun fe mit au
F iij
%6 Histoire d’un Voyage
pofte qui lui étoit marqué , & nous vo-
guâmes avec confiance. On étoit convenu
que , fi c’étoit la frégate Saletine, le Sphinx
arboreroit pavillon Anglois , & paroîtroit
faire tous fes efforts pour fe retirer fous le
canon ennemi. Nous devions en confé-
quence arborer pavillon François, & faire
piine de pourfuivre le Sphinx en lui tirant
descoupsde canon , comme pour lui dire
d’amener. Lorfque la frégate Saletine fe
feroit trouvée entre le Sphinx & nous ,
le Sphinx devoir arborer pavillon Fran-
çois , & lâcher toute fa bordée ; de façon
que les corfaires fe feroient trouvés entre
deux feux. On efpéroit, par cette ma-
nœuvre , fuppléerau nombre & maltraiter
les Saletins par un combat vigoureux ,
au point de les ohliger à fe rendre.
Nos équipages montroient un air* gai
& déterminé. Ils avoient en effet beau-
coup de confiance dans la fcience & la
bravoure de nos Capitaines & des autres
Officiers , avec lefquels ils avoient fait
des co.urfes dans la guerre derniere, & en-
levé, à l’abordage, quelques navires An-
glois.
A mefure que nous approchions du na-
vire que nous avions découvert, oh ‘ crut
AUX ISLES MALOUIN ES. 87
reconijoître qu’il étoit de conffru&ion An-
gloife. Mais nous fçavions que les An-
glois en avoient vendu plufieurs auxSale-
tins ; & comme il ne mettoit point de pa-
villon, nous crûmes que ce pouvoit être
un navire Saletin qui venoit à la décou-
verte. Alors nous lui tirâmes deux coups
de canon à différents intervalles & nous
avançâmes fur lui : enfin quand il fut
proche de nous , il arbora pavillon An-
glois , & on reconnut que le Capitaine
étoit de Guernefey , & qu’il avoit fervi de
Pilote-côtier aux Anglois , lorfque dans
la derniere guerre , ils avoient fait leurs
defcentes à Cancale & à Saint-Caft. On
lui fit, en langue Françoife , les queffions
ordinaires ,fçavoir d’où il étoit, d’oùil ve-
noit , où il alloit , & comment il nommoit
fon navire. Il ne répondit rien. M. de Bel-
court prit le porte-voix , lui fit les mêmes
queffions en langue Angloife , affaifonna
fon difcours de termes énergiques , en
ufage chez les Marins , & dit au Capi-
taine qu’il auroit mérité qu’on l’eût coulé
à fond , pour avoir tant tardé à mettre
fon pavillon. Poifr-lors, l’Anglois répon-
dit, & s’excufa fur ce que ion pavillon
Fiv
88 Histoire d’un Voyage
s’étoit trouvé embarraffé dans fes raar-
chandifes. C’étoit un navire marchand à
deux mâts qui venoit de Lisbonne , &
alloit aux Açores. Pour celui-là , nous ne
lui fouhaitâmes pointun heureux voyage.
Le 1 3 , nous prîmes un Pilote & trois
Bonites. On en trouvera la figure au natu-
rel , Planche I , fig. 8 . Le premier de
ces poifl'ons n’avoit que huit pouces de
long; les autres pefoient chacun aumoins
vingt livres.
[ Le poifîon qu’on connoît fous le nom
de Pilote , eft une de ces efpeces de Ré-
mora , célébré chez les Poètes de l’anti-
quité ( je ne dis pas chez les Naturalises )
par la propriété d’arrêter un vaiffeau ,
lorfqu’il vogue à pleines voiles. Pour la
Bonite , c’eft un poifTon fort fain & fort
délicat dans les mers d’Europe. Il n’en eft
pas de même fur les côtes d’Afrique. Sa
chair eft un aliment très-dangereux. Ce-
pendant les Negres de la côte d’Or ado-
rent la Bonite qui les empoifonne ].
Les Naturaliftes prétendent , fans doute
fur le rapport ‘de quelques marins , que
le Pilote précédé toujours le Requin , &
que c’eft pour cette raifon qu’on a donné
aux Isles Mal O’UINES. 89
à ce poiffon le nom de Pilote , comme s’il
dirigeoit la route de l’autre. J’ai obfervé
quelquefois un ou deux Pilotes devant
ou auprès de chaque Requin que nous
avons pêché -, mais nous avons vu fou vent
des Pilotes fans Requin , comme des Re-
quins fans Pilotes.
Le Pere Feuillée, page 173 , confond
le Pilote avec le Succet , & ne fait qu’un
poilfondes deux. « Les Requins , dit-il,
» font accompagnés de petits poiffons ,
» qui leur font inféparables , & qui aiment
» mieux périr avec eux que de les aban-
» donner ; ils font toujours placés fur leur
» corps , à une telle diftance , que les
» Requins ne les fçauroient prendre -, ce
» qui leur a fait donner le nom de Pilotes.
» Nous ne prîmes aucun Requin , fans
» avoir trouvé de ces petits poiffons col-
» lés fur leur dos, parle moyen d’une pel-
» licule jaunâtre, cartilagineufe , de figure
» ronde qu’ils ont au-deffus de leur tête ,
» laquelle a une infinité de petits trous rem-
» plis de fibres , qui leur fervent , félon
» toutes les apparences, à tirer de la peau
» du Requin quelque fubftance pour leur
» nourriture ».
ço Histoire d’un Voyage
Ce voyageur ne donne que trois rangs
de dents au Requin , dont l’un , dit-il , efl
compofé de dents triangulaires, & plus lon-
gues que les autres ; j’ai compté fept rangs
de dents toutes mobiles & triangulaires
dans la gueule de tous les Requins que
nous avons pris. Les Succets n’avoient
pas non plus le fuçoir rond , mais de
figure longue arrondie , tel qu’il eftdans
la Planche. [ On voit dans la fig. n le
côté du fuçoir qui efl furda tête. La
fig. iz repréfente le poilfon du côté du
ventre. Le Succet, qui a fervi de mo-
dèle à cette gravure , étoit long de fept
pouces ].
Le 14 , la corvette le Sphinx réveilla
notre attention en mettant pavillon blanc
au mât de mifene * ce qui étoit un lignai
convenu, de connoilfance de Terre. Ou
reconnut en effet bientôt fille de Palme,
la plus feptentrionale &la plus occiden-
tale des Mes Canaries. Elle nousparoilfoit
à environ quinze ou dix-huit lieues de dis-
tance , telle qu’elle eft repréfentée dans
la figure de la première Planche.
Nous en découvrions en même temps
une autre plus auSud Ouefi préfentant à*r
peu-près la figure B.
AUX ÏSLES MaLOUINES. 91
La connoiffance de ces terr s fe, vit à
corriger nos points. Nous reconnûmes
que nous étions d’environ vingt lieues plus
à l’Oueftque notre eilime , &le Journal
de notre navigation fut réformé.
Cependant nous nous appercevions de-
puis long-temps que le Sphinx n’étoit pas fi
bon voilier que nous -, fa marche lente &
mefuréeavoit retardé notre route au-moins
de cent lieues. Nous n’avions pas voulu
nous en féparer plutôt , pour nous prêter
unfecoursmutuel,encas que nouseuffions
rencontrédes Saletins -, mais dès que nous
nous vîmes hors des parages omis croifent,
nous prîmes le parti d’aller devant , foit
pour arriver plutôt au rendez-vous , foit
afin que tous les rafraîchiffemens dont la
corvette pourroit avoir befoin , fe trou-
vaffent prêts à fon arrivée , & que notre
féjour ne fût pas prolongé. Nous donnâ-
mes un lignai au Sphinx. Aufiitôt nous
fîmes force de voiles , & , fur le foir
nous l’avions déjà perdu de vue.
Il y avoit déjàlong-tems que nous étions
arrivés audégré de latitude , où , fuivant
tous les Navigateurs , on doit trouver les
vents alizés -, & , au lieu d’eux , nous ne
$2 Histoire d’unVoYage
voyions régner que des vents foibles &
variables ; quelquefois même nous étions
furpris par des calmes. M. de Bougain-
ville fe récrioit beaucoup fur la confiance
avec laquelle les Hydrographes affurent
que les vents alizés ne manquent jamais
dans ces parages : il fe promettoit bien
à fon retour à Paris de donner un Mé-
moire à l’Académie des Sciences , pour
démontrer leur non-exiftence. Pendant
qu’il formoit ces projets , nous étions ar-
rêtés par un calme faftidieux -, le ciel n’é-
toit pas troublé par le moindre nuage , ni
lafurface de la mer par lè vent le plus lé-
ger: ces tems , fi vantés par les Poètes,
font ledéfefpoir des Navigateurs.
Nous tâchâmes de nous confoler , en
pêchant des Bonites , des Dorades & des
Thons. Le 22 , on nous préfenta environ
une dixaine de poiffons volans , qui , en
voulant paffer fur la frégate , avoient
donné dans les voiles, &étoient tombés
dedans le navire. On lesfervità dîner , &
nous'les trouvâmes très-délicats. J’en ai
confervé un pour le peindre au naturel ;
on en trouvera la figure , PL I^fig . 4.
Cepoiffon eft, dans ces parages , d’un
AUX ISLES MaLOUINES. 93
beau bleu fur le dos , qui s’affoiblit ou
s’éclaircit infenfiblement jufqu’au bas du
ventre , quieft d’un bleu argenté. Ses deux
ailes font deux nageoires allongées qui
s’étendent en longueur, dans le plus grand
nombre , jufques à la queue , dans d’autres
jufqu’à la moitié du corps feulement ,
quoique tous les poiffons de cette efpece
foient de même forme , de même grof-
feur & de même longueur : celui dont on
voit ici la figure , avoir environ dix pouces
de l’extrémité delà tête à celle de la queue.
[ Cet être amphibie , que la nature fem-
ble avoir fi fort avantagé , en lui procu-
rant la facilité de vivre dans deux élé-
mens , eft par lui-même très-malheureux.
Il compte pour ennemis tous les oifeaux
de proie , tous les poiffons voraces & les
hommes. Il ne peut ni voler , ni nager
fans péril de la vie -, aufli fon efpece fe dé-
truit tous les jours , & maintenant on ne
le trouveplus qu’entre les Tropiques ].
Un Thon de foix ante-douze livres que
nos Matelots péchèrent vers ce tems-là ,
me donna occafionde faire une remarque
finguliere d’Hiffoire naturelle. En l’exa-
minant de près , j’apperçus fur fes oreilles
9 4 Histoire d’u n Vo y a g e
quelques animaux quiy étoient pour ainfi
dire collés. On en voit la figure de gran-
deur naturelle dans la Planche I , fig. 5 &
6. La figure D eft la furface du corps de
l’animal , qui étoit comme un compofé
de cordesà boyaux prefque tranfparentes.
Deux petits points noirs, placés au-deflus
de la gueule B, formoient fies yeux. 11 fie
tient cramponné au moyen de deux jam-
bes C , & de deux autres beaucoup plus
menues D.
Jepuifaidel’eaude mer, & je la mis
dans un gobelet de verre bien lavé, pour
y conferver cet animal en vie , & y voir
Tes mouvemens J’apperçus dans cette eau
un point noir que je pris d’abord pour un
atômede pouffiere.Lorfque je voulus l’en-
lever avec le bout du doigt, jevisl’atôme
prétendu fuir mon doigt & nager entre
deux eaux. J’obfervai fes mouvemens ,
& je reconnus un être vivant , dont la
fixuélure extérieure étoit, dans fa gran-
deur naturelle , telle qu’on la voit dans la
PL I , fig. y. C’étoit une efpece de cy-
lindre formé par dix anneaux fi légers &
fitranfparens', qu’il falloit placer le gobe-
let entre la lumière & l’œil de l’oblerva-
AUX ISLES MALOUINES. 9^
teur pour l’appercevoir. Il nageoit au
moyen de deux filets alongés BB , & de
deux autres prefque imperceptibles C,qui
en fe raccourcifîant &reprenant leur lon-
gueur naturelle, imprimoient au cylindre
annelé le mouvement d’un appeau de
caille ou d’un foufflet à poudre. Le corps
A étoit violet vers C & d’un brun clair
vers BB.
Enfin, le 24, nous trouvâmes ces vents
alizés , fi nécefîaires à ceux qui navigent
dans ces parages. Ce font les plus favo-
rables pour les vaifleaux quipartent d’Eu-
rope pour l’Amérique méridionale , les
Ifles du Vent & le Golfe du Mexique.
Le lendemain , nous eûmes connoifi
fance d’iine terre ; c’étoit une des Ifles du
Cap -Verd, nomméeBona-Viftaou Bonne-
Kifîe , ou Bonn&-Vye ( a ). Elle efl: fituée
aüNord-Eftde celle de San-Jago , 1 a plus
grande & la plus peuplée de toutes -, fa
( a ) Elle eft comme les autres , abondante en che-
vaux fauvages , en chevres , & en plufieurs autres ani-
maux, malgré fon terrein pierreux 8c ftérile. Elle fe
montre de fort loin , à caufe de fes montagnes blanches j
6c voilà l'étymologie de fon nom.
o 6 Histoire d’u n V o y a g ë
forme nous a paru , de l’endroit où nous
l’obfervions , telle qu’on la voit , Plan-
chel,fig. 9 .
Le z 6 , nous apperçûmes l’ïfle de Mayo,
ou de May ; le terrein en eft pierreux &
ftérile : on y voit cependant quantité de
taureaux , de vaches , d’ânes & de chè-
vres ; elle produit aufii beaucoup de fel:
fon air eft chaud &mal fain.
Le 30, nous perdîmes par un accident,
un des gens de l’équipage. Sur les huit
heures du.matin , Pierre Lainez, Mouffe
de Saint-Malo , âgé d’environ douze ans ,
ayant paffé à l’avant du navire , tomba à
la mer, fans que l’on s’en apperçût. Nous
filions alors quatre nœuds , &nous avions
ventlargue. Dès qu’on foupçonna l’acci-
dent , onjetta à la mer un grand banc de
bois , qui étoit fur le gaillard d’arriere , &
plufieurs planches., pour donner à ce
Mouffe la facilité de s’accrocher & de
pouvoir fe foutenir fur l’eau, en attendant
que l’on pût aller le chercher. Tout l’é-
quipage fe mit en mouvement ; on car-
gua une partie des voiles ; on mit les au-
tres vent deffus vent dedans , & l’on fit
toutes les manœuvres pour mettre en tra-
vers
AUX ISLES MALOUINES. 97
«vers & arrêter le navire dans fa courfe.
Les uns montèrent au grand mât , d’au-
tres fur nos dunettes , pour obferver &
découvrir l’endroit où pourroit être ce
Mouffe. On mit enfuite le canot à la mer,
quoiqu’elle fût fort agitée. Six Matelots
robulles & le Maître delcendirent dans
le canot , & cherchèrent ce Mouffe juf-
qu’à une demi-lieue du navire , mais
inutilement. Après environ trois quarts
d’heure , on rappella le canot, qui revint
à bord avec beaucoup de peine. On le
rembarqua , & nous continuâmes notre
route.
On fit enfuite l’appel de l’équipage
pour fçavoir quel étoit l’homme qui man-
quoit ; car on ignoroit encore que c’étoit
Lainez. Il fut lefeul qui ne fe montra pas*
On procéda alors à l’inventaire de fes
hardes ; la vente monta à une cinquan-
taine d’écus. M. de Bougainville acheta
prefque tout , & en fit préfent aux Mouf-
fesles plus pauvres & les plusinduftrieux.
Le même jour , une centaine de Mar-
fouins, dont on trouve la: fi gu re , Planche II,
fig. 1 , s’approchèrent de nous à une par-
lée de piftolet. Ils fembloient n’être ve-
Tome 1% G
«)8 Histoire d’un Voyage
nus que pour nous divertir. Ils faifoient*
des bonds finguliers hors de -l’eau. Plu-
heurs , dans ces cabrioles , fautoient au
moins de trois à quatre pieds de haut ,
& tournoient jufqu’à trois fois en l’air ,
comme font fur les théâtres de la foire les
Italiens les plus exercés aux voltiges. On
;er delà quelle eft la force de ce
Marfouin eft mis par les Natura-
lises dans la claffe des Baleines. Cepen-
dant il y a un peu loin d’un poiffon de
cinq à Sx pieds à ces coloffes organilés qui
ont deux cens pieds de long & qui régnent
fierement dans les mers glaciales. Tous
les êtres feroient-ils fujets à des dégéné-
rations qui formeroient dans la fuite des
variétés confiantes : parexemple , le Per-
fan eft-il un Patagon abatardi , & le La-
pon un Perfan dégénéré ? ].
Il y a de différentes efpeces de Mar-
fouins j les uns ont le dos gris prefque
noir , 8de ventre d’un gr;s beaucoup plus
clair ; d’autresfontd’un gris prefque blanc ,
ce qui leur a fait donner le nom de Mar-
j'ouins blancs. Nous en prîmes dans la fuite
un du poids de cent livres : il avoir la tête
peur jug
poiffon.
f Le
aux Islès Mal oui ne s. 99
faite, non comme le grouind’un cochon,
mais prefque femblable à la tête d’un oi-
feau : elle étoit revêtue d’une peaii épaiffe
& grife , & le bec étoit armé d’un bout à
l’autre de dents aigues , blanches & de
la forme de celles du brochet. Ce poiffon
a voit une ouverture fur la tête [ Planch. II j
fig. i ; A , par laquelle il lançoit de l’eau ,
après quoi il en fortoit de l’air qui rendoit
un fon femblable au grognement d’un co-
chon : fa queue étoit difpofée horifontale-
ment * contre l’ordinaire des autres poif-
fons , chez qui elle eft perpendiculaire $
quand ils font pofés furie ventre. Ellefert
fans doute de point d’appui au Marfouin ,
pour s’élancet fi haut hors de l’eau & lui*
donner la facilité de faire en l'air fes toùrs
de voltige. 11 lui fuffit pour cela , de s’ap-
puyer plus fur un côté de la queue que fur
i’autre , en s’élançant. De cette difpo-
fïtion de la queue vient apparemment
auffi. fa maniéré de nager , comme s’il
fortoit de l’eau , & s’y replongeoit à
l’alternative. Celui dont je donne ici la
defcription , [ & tous ceux que nous avons
pris lui reffembloient ] eft , je penfe, de
i’efpece de ceux que l’on nomme Moiné
Gij
ioo Histoire d’ünVoyage
de mer ,• car la partie antérieure de la tête fe
termine enbourletprèsde laracine dumu-
feau,&y forme comme les bords d’un co-
queluchon. lia le dos noirâtre & le ventre
d’un gris de perle , un peu jaunâtre , mou-
cheté de taches noires & d’autres gris de
fer 5 il a trois nageoires arquées & très-
épaiffes , une furie dos , deux autres fous
le ventre. Elles font, ainli que la queue ,
recouvertes d’une membrane fous laquelle
paroilfent cinq cartilages blancs , dilpo-
les comme les doigts de la main , & arti-
culés en phalanges.
Les Marfouins vontprefque toujours en
troupes & nagent de front , comme s’ils
étoient rangés en ordre de bataille. Ils
femblent aller chercher le vent. Nous
avons remarqué qu’ils prenoient toujours
leur route du côte d’où le vent s’élevoit. Il
n’eft point de poiffon qui ait peut-être au-
tant de force que le Marfouin , proportio-
nellement à fa groffeur. Dans le nombre
de ceux que nous avons harponnés , deux
ou trois fe font débarraffés du harpon, foit
en fe déchirant le dos , foit en brifant le
harpon même -, quoique la barre de fer
dont il étoit compofé ? fût groffe comme
AUX ÏSLES MALOUINES. IOï
le pouce. Ceux que nous avons pris ont
toujours forcé cette barre , & l’un d’eux
l’avoit tordue, comme le commencement
d’une vis. La chair de ce poiffon exhale
une odeur fi forte & fi tenace, que mes
mains, après l’anatomie que j’en ai faite,
ont confervé cette odeur plus de trois
jours, quoique je les eufle lavées bien
des fois avec du vinaigre. Il en efl: de
même de celle du Requin.
Le 3 de Novembre , un Requin de
moyenne grandeur & du poids d’environ
cent-cinquante livres , vint fe promener
fur l’arriere du navire. Il mordit à l’émé-
rillon , aufiitôt qu’on le lui préfenta. Lorf-
qu’il étoit déjà enlevé hors de l’eau , il le
donna une fecouffe qui le dégagea de l’é-
merillon , moyennant un morceau de fa
mâchoire qu’il laiffa pour gage. Sans s’é-
tonner nife rebuter de cet échec , le Re-
quin ayant apperçu le même morceau de
lard , qu’on lui avoit tendu pour appât
la première fois , s’élança fur lui , & dévora
& le lard , &ie morceau de là mâchoire ,
fans être accroché par l’émerillon. On
mit un autre morceau de lard ; le Requin
avoit fans doute bon appétit -, car il revint
* Giij
io2 Histoire d’un Voyage
pour le faifir. Mais , comme ce poiffon
p’eftpas d’une nourriture faine, ni appé-
tiffante , aulieude chercher à leprendre,
on s’amufa près d’une heure à lui laiiïer
flairer l’appât.Lorfqu’il vouloitl’ avaler, on
le retiroit promptement de l’eau , expé-
rience qu’on répéta une douzaine de
fois au moins , fans qu’il arrivât au Re-
guin de s’élancer hors de l’eau pour faifir
fa proie , ce que difent cependant les Na-
turalises.
Je ne l’aipas vu non plus fe tourner fur
le dos pour avaler l’appât, mais feule-
ment tant foit peu furie côté. M. de Bou-
gainville , pendant cet amufement , lui
tira deux coups de fufilà balle ; mais , foit
qu’il l’eût manqué, foit que la balle n’eût
pu pénétrer la peau du poiflon , le Requin
ne s’en émut pas davantage j il continua
de roder autour de l’appât, & enfin avala
ce fécond, fans avoir été accroché.Un grain
étant furvenu , on laifla le Requin pour
s’occuper de la manœuvre.
[ Le Requin , dit-on , a une gueule
afîez vafie pour dévorer un homme en-
tier. Le Voyageur Dampier rapporte
qu’un de fes Matelots , étant tombé dans
4
AUX ÏSLES MALOUINES. IO3
la mer , fut avalé par un de ces monftres.
L’équipage , pour venger fa mort , jetta
au Requin un harpon avec l’appât; ce poif
fon vorace l’engloutit auflitôt,&le harpon
s’étant accroché dans fes entrailles , on le
tira à bord ; on fe hâta de lui fendre le
ventre , & on y trouva l’infortuné Mate-
lot prefqu’entier. Sur l’expofé de Dam»
pier , on ne manqua pas de conclure que
Je Requin étoit le monftre qui engloutit
autrefois le Prophète Jouas. ]
Le 7 de Novembre , le foleil fe leva
affez beau , mais au milieu de quelques
nuages. Avant que de paroître , fes rayons
dardés fur ces nuages , préfentoient un
des plus beaux afpeéfs du monde , par la
variété & l’éclat des couleurs. J’ai été très»
mortifié de ne pouvoir peindre une aurore
femblable , qui auroit fait un des plus
brillans tableaux. Je n’ai pu conferver
qu’une très-foible elquilfe d’unfoleil cou»
chant, que nous avions admiré tous, peu»
dant près d’une demi-heure ; mais il n’efl:
pas poflible d’en préfenter avec des cou-
leurs à la gomme , un tableau fur lequel
ou puiffe s’en former une idéeexaéfe. Ces
G iv
ic>4 Histoire d’un Voÿage
couleurs font trop mattes , & ne fçau-
roient exprimer le brillant & l’éclat que
les rayonsdufoleilrépandentfur les bords
des nuages : les couleurs à l’huile l’expri-
meroient fans doute beaucoup moins mal ;
mais je n’en avois pas, & d’ailleurs il fau-
drait un habile Peintre pour faire un tel
tableau ; & je ne fuis ni un Veruet ni un
Lourherbourg.
Le beau tems continuant , on en pro-
fita pour faire fécher les hardes de l’équi-
page quiavoient étémouilléespendantles
orages des jours préeédens. Cette humi-
dité des hardes eft une caufe prochaine du
fcorbut & de plufieurs autres maladies ,
bien plus que la nourriture faline que l’on
donne aux équipages. Un Capitaine ne
fçauroit avoir trop d’attention à entretenir
la propreté parmi l’équipage , & à faire
prendre l’air aux hamacs, au . quadres, &c.
s’il veut prévenirles maladies. Notre Ca-
pitaine m’a fait faire cette obfervation fur
fa propre expérience dans les divers voya-
ges qu’il a faits à la Chine, aux Indes , au
Pérou & en Canada. Il a toujours eu, me
difoit-il, cette attention, & il lui attribuoit.
AUX ISLES MaLOUINES. JOf
Suffi-bien qu’au choix des aliments , le
peu de maladies dont fes équipages ont
été affligés pendant des voyages de fi
long cours.
Le 9 , un oifeau à-peu-près gros comme
un pigeon, mais plus alongé, étant venu
fe percher fur la vergue du mât de mifène,
un Matelot le prit à la main. Cet oifeau
que j’ai peint, moitié grandeur naturelle,
& dont on voit la figure , PL II , fig. 2 ,
eft d’un brun clair-rougeâtre , prelquede
couleur de noifette. Les plus'grandes plu-
mes des ailes & de la queue font d’un brun
plus foncé , même un peu noirâtre. Son
bec ell noir , droit, percé de part en part
au milieu , menu avec une petite greffe ur
endelTous , auffi long que la tête de l’oi-
feau. Le deffiis de la tête eit blanc près
du bec , & d’un blanc perlé de plus
en plus foncé jufqu’au cou qui eit affez
long pour la groifeur. Ses pattes font
d’un gris noir, palmées comme celles de
la poule d’eau. Je le mis dans une petite
armoire de ma dunete, où je le trouvai le
lendemain bien vivant , & fi peu effarou-
ché de fe voir pris , que l’ayant pofé fur
ma table , il s’y plaça dans l’attitude où je
jo6 Histoire d’unVoyage
l’ai peint. Je lui préfentai delà nourriture ,
ilmangea, toujours accroupi, & demeura
ainfî pendant trois jours , ce quime donna
tout le tems de le peindre au naturel. Quel-
ques-uns de nos marins dirent que c’étoit
un Fou i mais il n’avoit point , comme
l’oifeau de ce nom , le bec étroit du Ca-
nard , ouïe bec recourbé du Perroquet.
[ Il eft probable que le nom de Fou
qu’on a donné à toutes ces efpeces d’oi-
féaux , vient de ce qu’ils ont la folie de fe
pofer fur les vergues des vaiffeaux qu’ils
rencontrent , & de fe laiffer prendre à la
main fans faire de réliftance. Ce nom me
paroît plus heureux que celui d o. Pirates de
mer , queleur ont donné quelques Natura-
liftes ].
Le Jeudi , io Novembre , fur les cinq
heures du matin, nouspalfâmesla ligne.
AUX ÏSEES Ma^OUINES, IQ7
CHAPITRE II,
Baptême de la Ligne.
£ T es anciens qui n’avoient point de
J ibouffole, qui ne s’écartoient point
des côtes dans leurs plus longs trajets , &
qui navigeoient rarement fous les Tro-
piques, ne connurent pas la cérémonie bi-?
zarre qu’on va décrire. C’eft un ufage qui
ne remonte pas plus haut que ce voyage
célébré de Gama , qui a fourni au Ca-
moëns le fujet de la Lufiade. L’idée qu’on
ne fçauroit être un bon marin, fans avoir
traverfé l’équateur , l’ennui inféparable
d’une longue navigation , un certain ef-
prit républicain qui régné dans toutes les
petites^fociétés, peut-être toutes cescau-
fes réunies , ont pu donner nailfance à ces
efpeces de faturnales ; quoi qu’il en foit ,
elles furent adoptées en un inftant dans
toutes les Nations , & les hommes les plus
éclairés firent obligés de fe foumettre à
une coutume dont ils reconnoilfoient l’ab-;
io8 Histoire d’un Voyage
furdité ; car partout , dès que le peuple
parle , il faut que le fage fe mette à l’uni£
Ion ].
Je vais décrire cette cérémonie avec
fimplicité , cela note rien du mérite de
la relation.
Ce font les Maîtres , les Contremaîtres
Sdes Matelots, quiont déjà pafîe la ligne,
qui baptifent fans diftinèlion de grade, de
fexe & de qualité , tous les nouveaux
Navigateurs. Ils fe donnent un Préfîdent
pour la cérémonie , & ils l’appellent le
bonhomme la Ligne.
Il étoit près de fept heures , & nous
étions à fouper , lorfque nous entendîmes
claquer un fouet qui nous annonça l’arri-
vée du courier du Bonhomme la Ligne ;
ce courier étoit le maître Canotier, & on
l’avoit habillé très-proprement. Il heurta
à la porte de la chambre ; on demanda
qui heurtoit ? C’effc , répondit-il, t un en-
voyé du Bonhomme la Ligne , Seigneur
& Préfîdent de ces parages. Qu’on lui
ouvre , dit M. de Bougainville. On ou-
vrit , l’Envoyé mit pied à terre , entra , &
fa monture reftaàla porte. Cette monture
étoit formée de deux Matelots attachés
AUXÎSLES MaLOUINES. I09
l’un à l’autre & marchant à quatre pattes.
L’un avoit fur la tête un faubert ( a ) pour
repréfenter la queue de l’animal -, l’autre
en avoit auffi un pour former fa crinière ,
& de plus un mafque de carton figuré en
tête de cheval. Les harnoisétoient le pa-
vois du grand canot, c’eft-à-dire , une
grande bande d’étoffe bleue , parfemée
de fleurs de lys jaunes.
L’envoyé ayant été introduit , adrefîa
la parole à notre Commandant en cés ter-
mes : « LePréJîdentde ces P aràges^le Bon-
» homme la Ligne , ayant appris que le
» brave Chevalier de Bougainville, Com-
« mandant de- la frégate l'Aigle , y étoit
» arrivé, m’a ordonné de venir le faluerde
» fa part, de lui témoigner la joie qu’il reff
» fent de fa venue, & deluiremettre une
» lettre , dans laquelle fes fentimens font
» fidèlement exprimés ».
M. de Bougainville lut la lettre qui étoit
conçue en ces termes: Brave Chevalier ,
vos hauts jaits ont rendu le nom François
(a) Le faubert cft une efpece de balai , compofé de
fils de carrct , pris des vieux cordages ; ils repréfentent
à-peu-près une groffe &. longue queue de cheval.
no Histoire d’un Voyage
très-célebre dans le Canada: votre réputadort
ejl parvenue dans les parages de ma domina-
tion fur les ailes de la renommée , & votre
nom ejl en telle vénération dans le cœur de
mes jujets , que les Dorades , les Bonites i
Les Thons & les Marfouins , ayant apperçu la
frégate l’Aigle que vous commande ç , font
venus én bande m annoncer dès-hier votre ar-
rivée. Ils ont exprimé la joie que votre pré-
fencé a répandue dans leurs coeurs par les
bonds & les fauts multipliés quils ont faits,
en pajfant auprès de votre navire. Je vous
envoie cet Ambaffadeur pour vous témoigner
la mienne j il vous remettra la préfente , &
j’ejpere vous dire moi-même demain combiett
je fuis charmé de la vif te que vous me rende
Signé Le Bonhomme la Ligne*
11 y avoit à la place de la date ;
A la 54 minute du I dé gré de latitude i
longitude 2c> degrés J min. de ma domination
feptentrionale , le g Novembre de! an y y 6 3
de mon régné.
M. de Bougainville dità l’Envoyé qu’il
comptoit avoir l’honneur de fe préfenter
le lendemain devant le Bonhomme, & de
lui faire fa réponfe de vive voix. Que l’on
AUX ÏSLES MaLOUINES. IIï
donne un coup à boire au courier, ajouta-
t-il , & que l’on ait foin de fon cheval :
il doit être beau , qu’on le faffe entrer, je
fuis curieux de le voir. On lyrtroduifit :
ilfit des cabrioles , il battit du pied & hen-
nit. Comme il’pouvoit être fatigué du
voyage , on lui préfentaun verre de vin :
il le but. Le courier dit alors que fon che-
val avoit deux têtes, l’une à l’avant, l’au-
tre à l’arriere ; on donna donc un verre
de vin à la tête de l’arriere.
Sur le point de fe retirer , le courrief
préfenta de la part du Bonhomme la Li-
gne , unoifeauau Commandant, comme
un témoignage de la bienveillance de l’il-
luftre Préfident de ces parages. On le prit
d’abord pour un oifeau artificiel. Il fit voir
en pinçant avec fon bec qu’il étoit plein
de vie. C’étoit en effet un oifeau d’eau ,
& la furprife n’en fut que plus grande.
Après fouper, on monta fur le gaillard
d’arriere, on ydanfaau fon du tambourin ;
puis au fonde deux violons , des menuets,^
des contredanfes , & c. jufques à près de'
dix heures que l’on fe retira.
. Toutes ces cérémonies n’étoient que
îiî Histoire d’un Voyagé
le prélude du baptême ; auffi elles fe
firent la veille. Le jour de la fête fe célé-
bra avecfoiemnité -, oncommençapar dif-
pofer fur le.gaillardd’ arriéré une baignoire
pleine d’eau de mer & des féaux ; enfuite
on tendit des deux côtés du vaiffeau une de
ces cordes qui fert à jetter la fonde , Ôc
qu’on nomme la ligne.Qn plaça auprès de
l’efcalier qui defcend à 1^ chambre, un
banc couvert du pavois , qui avoit fervi ,
la veille de caparaçon à la monture du
Courier ; & l’on difpofa ainfi une efpece
de thrône , au Préfident de la ligne , à
fon Chancelier & au Vicaire qui devoit
adminiftrer le baptême.
Tous ces préparatifs achevés, on bat-
tit du tambourin , pour alfembler tout
le monde fur le gaillard. Quand l’é-
quipage fut réuni , on demanda de la
grande hune, avec un porte-voix ; Com-
ment nomme-t-on le navire que je vois là-bas
dans mes parages? on le nomme l’ Aigle , ré-
pondit le Capitaine. — Qui le commande ?
— M. le Chevalier de Bougainville. — Ben
fuis charmé ; je le verrai avec plaijîr dans ma
fociété , avec les cérémonies accoutumées. Je
reçus
*
aux Isles Mal ou in es. 113
vécus hier de Jes nouvelles , & je vais lui en
marquer ma Jaiisj action en defcendant dans
fon navire avec toute ma Cour .
Dans le moment, parut un Matelot
ayant pour tout habillement une culotte
gaudronnée & fur les épaules une peau
de mouton avec fa laine , le vifage bar-
bouillé de rouge & de jaune par placards ,
un bonnet fur la tête furmonté de deux
cornes de bœuf & parfeméde plumes de
dindes & de poules -, la poitrine , les bras',
le ventre & les jambes également enlumi-
nés de couleurs détrempées à l’huile , &
le menton couvert d’une grande mouf-
tache. Ce Matelot ainli accoutré defcen-
dit de la grande hune , ayant une chaîne
de fer autour du corps , en façon de cein-
ture.
Six Moufles le précédoient nuds , peints
de jaune & de rouge depuis les pieds
jufqu’à la tête , les uns par placards , les
autres par bandes croiféesàla maniéré des
Sauvages.
Arrivés fur le gaillard , le Matelot les
arrangea , leur fit mettre le pouce fur la
corde tendue, & les contraignit de danfer,
au fon du tambourin , pendant un demi-
Tome I, H
ï 1 4 Histoire d’un Voyage
quart d’heure. Us s’approchèrent enfuite
de la baignoire , & le matelot leur jetta
quelques féaux d’eau fur la tête.
Alors on annonça la defcente du Sei-
gneur Préfident de la Ligne , par des ha-
ricots blancs que l’on jetta en guife de dra-
gées , de la grande hune fur le gaillard.
Le Bonhomme la Ligne prit la même route
que le Matelot & les Moufles ; il defcen-
dit lentement & majeftueufement. Sa
Cour étoit compofée du fécond Maître ,
des Contremaîtres, du Pilote & du Cano-
nier. Celui qui jouoitce premier rôle étoit
le premier Maître. Il étoit couvert de
peaux blanches de mouton avec leur laine ,
coufues enfemble pour former un ha-
billement d’une feule piece. Son bonnet
de même étoffe lui defcendoit jufques fur
les yeux. Un paquet d’étoupes mêlées
avec la laine lui fervoit de perruque & de
barbe. Il avoit un nez pofliche de bois
peint. En guife de cordon , ilportoit d'une
épaule à l’autre un chapelet de pommes
de racage , groffes comme des œufs
d’oies.
Les gens de fa fuite étoient affublés à-
peu-près de' même. L’un portoitune maffe
âüxïslesMalouines. I i f
bu caffe -tête à la Sauvage ; l’autre un arc ,
celui-lâ une hache ^ celui-ci un calumet.
Auprès du Préfident étoit fon Chancelier ,
& il tenoit fonfceptre à la main. Le Maî-
tre Canotier, habillé en femme & fardé
avec du gros rouge à l’huile , fe tenoit au-
près du Bonhomme qui l’appelloit fa fille;
Le Vicaire à fon côté étoit vêtu d’une ef-
pece de robe de toile gaudtonnée ; une
corde groffe comme le pouce j lui fervoit
de ceinture. Il portoit un bonnet quarré
de carton noirci , un mafque de même
fine étole de toile peinte en rouge ,*• &
tenoit un livre à la main. Quatre Mouf-
les l’efivironnoient , & portoient un en-
cenfoir , un réchaut , un arc j & un
baffin plein d’eau de mer pour fervir au
baptême.
T oiit l’équipage étant ralfemblé , lé Pré-
fident s’adrefîa au Commandant : Soyeç
le bieti venu ,• dit-il , M. le Chevalier , ex-
cufe^-moi ji je ne vous jais pas de longs
complimens ; j’ai la poitrine jifoible , qu’à
peine puis-je parler i N’en foyeq pas furptis ;
je fuis âgé de fept mille Jépt cent foixante-
trois ans / j’ai chargé mon Secrétaire dé écrire y
& mon Chancelier de parler pour mou je
Hij
ii 6 Histoire d’un Voyage
Juis defcendu de mon Palais exprès pour
vous recevoir dans ma fociété. J’efpere que
vous ne jere? l pas difficulté de vous Joumettre
à la cérémonie du baptême , ujîtée dans ces
parages. M. de Bougainville prit la lettre ,
la lut & applaudit au compliment -, il fa-
lua enfuite la fille du Bonhomme ; &
après l’avoir félicité d’avoir une fille fi jo-
lie , il s’approcha de la corde tendue. Les
nouveaux Officiers l’y accompagnèrent ,
& le Préfident alla s’afîeoir fur fon thrône
pavoifé , ainfi que fa fille & fon Chance-
lier.
Les Officiers lièrent le pouce de. la
main gauche de M.de Bougainville fur la
ligne avec un ruban rouge ; & nous nous
plaçâmes à fa fuite , Meilleurs de Ner-
ville, de Belcourt , Lhuillier& moi.
Le Vicaire affeéfant un air grave , &
fon livre à la main , s’approcha de M. de
Bougainville. Il étoit accompagné d’un
Moufle qui portoit une affiette couverte
d’une ferviette pliée , pour recevoir le
tribut qu’ils appellent rachat ; car on fe
contente de verfer un peu d’eau de mer
fur la tête de ceux qui fe rachètent , au
lieu de les plonger dans la mer, comme l’on
AUX ÏSLES MâLOUIÜTES. 117
fait quand on donne la cale ( a ) . Au refte.
(< 2 ) La cale eft une punition que l’on fait fubir à ceux
de l’équipage , qui font convaincus d’avoir volé , blaf-
phêmé , ou excité quelque révolte. Il y a deux fortes de
cale, l’ordinaire & lafeche. La cale ordinaire confifte à
conduire le criminel au-deffous delà grande vergue. Là
on lui paffe un bâton entre les jambes fur lequel on le
fait affeoir, pour le foulager, Il em brade un cordage atta-
ché à ce bâton , & qui paffe par une poulie fufpendue à
un des bouts de la vergue. Trois ou quatre Matelots
hiffent cette corde, le plus promptement qu’ils peuvent,
jufqu’à ce qu'ils aient guindé le patient à la hauteur de la
vergue. Ils lâchent enfuite le cordage touu-à-coup, ce qui
précipite le criminel dans la mer. Quelquefois pour
augmenter la peine en augmentant la rapidité de la chiite;
on lui attache un boulet de canon aux pieds. Ce fup»
plice fe réitéré fouvent jufques à cinq fois.
On l’appelle cale feche , quand le criminel eftfufpendu
à une corde raccourcie de maniéré que , dans fa chûte ,
il ne defcend que jufqu’à la furface de l’eau , 8c n’eft pas
plongé dans la mer. C’efl: une efpece d’eftrapade. Ce
châtiment èft rendu public par un coup de canon , pour
avertir tous ceux de l’Efcadre d’en être les fpeflateurs.
Les Hollandois pratiquent une autre cale , qu’ils appel-
lent la grande cale. Pour la donner , on conduit le cou-
pable au bord du navire , on lui lie une corde au milieu
du corps. Un bout de cette corde eft attaché au bord
du vaiffeau , ou au bout de la vergue amenée ; l’autre
bout paffe fous la quille , 8c eff tenu de l’autre côté du
navire par quelques-uns des Matelots les plus robuftes.
On met quelque chsfe de pefant autour du corps , ou
aux pieds du criminel , pour le faire enfoncer davantage
dans l’eau.
Le coupable étant jetté à la mer , à l’ordre qu’ en donne
1 1 S Histoire d’u n Y o y a g e
pn ne plonge plus maintenant dans la met
pour donner le baptême, parce qu’on a fait
réflexion que cette cérémonie devien-
droit très-dangereufeà caufe des Requins
qui pourroient roder autour du navire, &
emporter une cuiffe ou un bras à celui
qui auroit le malheur d’en être mordu.
On a fubftitué à ce baptême celui de la
baignoire , fur le bord de laquelle on
fait affeoir celui qui ne s’efl: pas racheté ,
pu à qui on veut jouer quelque tour.
Le Vicaire s’approcha de M. de Bou-
gainville & lui dit : « Promettez-vous d’ê-
» tre bon citoyen , & pour cet effet de tra-
» vailler à la population , & denepaslaif-
» fer chômer les filles, toutes les fois que
>> Foccafion s’en préfentera ? — Je le pro-
ie Quartier-Maître , ceux qui tiennent la corde au bord
oppofé , la tirent le plus vite qu’ils peuvent , de forte
que le'patient paffe rapidement fous la quille. On réitéré
ce fupplice autant de fois que la fentence le porte.
Ces châtimens font rudes , & dangereux pour la vie
même ; fur-tout la grande cale. Car le moindre défaut
de diligence ou d’adrelfe , de la part de ceux qui tirent
la corde , peut être caufe que celui que l’on tire fe rom-
pe un bras ou une jambe , & même la tête. Auffi met-
on cette cale au nombre des peines capitales. Nos Ma-
telots. François regardent les. deux autres au-moins com-
jne infamantes.
AUX ISLES MaLOUINES. 119
» mets. — Promettez-vous de ne jamais
» coucher avec la femme d’un Marin ?
» — Je le promets. — Promettez-vous de
» faire prendre les mêmes engagemens ,
» & d’employer les mêmes cérémonies ,
» à l’égard de ceux qui n’auront pas paffé
» la Ligne , quand ils s’y trouveront avec
» vous ? — Je le promets. Mettez donc la
» main fur ce livre facré en témoignage
» de vos engagemens ». M. de Bougain-
ville toucha alors une eftampe, qui repré-
fentoit un Génie &une jeune fille quis’em-
braffent tendrement. Au bas de cette ef-
tampe étoit écrit : Quis mihi det te fratrem
meum fugentem ubera matris mece , '& inve-.
veniam te foris , & deo feuler te. Cantique
des Cantiques , ch. 8. Le Vicaire alla ren-
dre compte au Préfident des engagemens
de M. de Bougainville ; & le Bonhomme
répondit : Dignus ejlintrare innojlro dodo
corpore ; admit tatur. Alors le Vicaire re-
tourna à M. de Bougainville & lui dit :
« Le Préfident de la Ligne vous juge di-
» gne d’etre admis dans la fociété dont il
» efi: le Chef, & m’a chargé de vous y
» recevoir parFadminifirationde fon bap-
Hiv
i
120 Histoire d’unVoyage
» tême. Comment vous nommez-vous? »
Louis , répondit M. de Bougainville. Hé
bien ; Ego , nomine Reverendifjimi Do-
mini Do mini & Serenijjimi Prccfidentis
Æquatoris , te^Ludovice , admittoin jocietate
ejus. En prononçant ces paroles, il luiverfa
fur la tête quelques gouttes d’eau de mer.
On délia le pouce de M. de Bougainville,
qui mit de l’argent dansl’affiette fous iafer-
viette , on retira le bâton, & le Vicaire
l’encenfa. On paffa à M.. de Nerville à
qui le Vicaire fit les mêmes queftions , &
ainfi fucceffivement aux autres Paffagers
& Officiers avec les mêmes .cérémonies.
Quand on fut parvenu à un Garde-Ma-
rine , affez mauvais fujet & haï de tout le
monde , le Vicaire lui dit que le Préfi-
dent ordonnoit qu’il fût reçu avec toutes
les cérémonies en ufage. Enconféquence,
il lui pofa un bout de fon étole fur la tête,
marmotta quelques paroles , & puis lui
fit baifer cette étole peinte à l’huile. On
le délia de la ligne , & on le fit affieoirfur
un bâton pofé tranfverfalemènt fur la
bagne. A peine s’y fut-il placé , que le Pi-
lotin tomba dans l’eau. On avoit de plus
AUX Is LES MALOUINES. lit
ajufté dans la bagne un lacet' -, de maniéré
que, quand le Cathécumene tomba, il fe
trouva faifi par le milieu du corps & affu-
jetti fans pouvoir fe débarralfer. On pro-
fita de fa fituation pour lui barbouiller le
vifage de noir & de rouge. On lui verfa
au moins cinq ou fix féaux d’eau fur la tête ,
puis on le laiffa aller.
On en vint enfuite à deux Demoifelles
Acadiennes , & le Vicaire leur demanda
naïvement fi elles étoient pucelles ? Elles
répondirent, oui. Promettez- vous , ajoû-
ta-t-il de ne pas manquer à la foi conju-
gale , fi vous époufez un Marin ? La
promelfe faite , il la baptifa à-peu-près
comme nous. La fœur de cette Demoi-
felle s’étoit cachée pour n’être pas expo-
fée à fubir cette cérémonie. Qn la trouva ,
& on voulut la contraindre à venir rece-
voir le baptême ; mais le Vicaire, averti
qu’il y avoit des raifons , pour qu’elle ne
s’exposât pas au baptême de l’eau , lui dit
.qu’il fe contenteroit de lui mettre des
mouches au vifage. Elle fe préfenta , &
il tint parole. Deux femmes mariées ne
furent pas baptifées , parce que leurs en-
i22 Histoire d’un Voyage
fans en bas âge , & quelles ne pouvoient
abandonner , jettoient des cris par la
peur que leur infpiroient les figures gro-
tefques des gens de lafuite du Préfidentde
la Ligne.
Quelques Pafîagers furent enfuite bap-
tifés & barbouillés de noir & de rouge ,
maison ne les fit pas placer fur la bagne ,
parce qu’ayant commencé à jetter quel-
ques féaux d’eau fur les baptifés, ceux-ci
pour avoir leur revanche en jetterent aux
Matelots. Ceux qui a voient été mouillés,
voulurent mouiller les autres ; le défordre
augmenta , & tous ceux quife trouvèrent
fur le gaillard furent aufii humeêfés que
s’ils étoienttombés dans lamer. Ainfi finit
ordinairement cette farce , & on efi en-
core trop h.eureux quand on en efi: quitte
pour de l’argent & quelques féaux d’eau.
Le baptême dans les navires qui pafi
fent la ligne , efi en ufage chez toutes les
Nations de l’Europe ; mais il n’y a pas d’u-
niformité dans les cérémonies. Chaque
Nation en imagine de conformes à fon
génie & à fon caraftere , & la fête de-
vient plus ou moins gaie , fuivant le plus
AUX ISLES MaLOUINES. I 23
ou moins d’efprit de ceux qui y prëfident.
Quelquefois celui qui baptife donne au
Cathécumene le nom d’une ville , ou d’un
cap , ou.d’une mer , & on tâche d’affor-
tir ce nom de maniéré qu’il exprime le
caraêtere , l’humeur , la figure ou l’incli-
nation du baptifé. On appelle cette céré-
monie le Baptême ou le rachat : le baptê-
me , à caufe de l’eau dont on inonde ceux
qui paflent la Ligne pour la première fois j
le rachat , à caufe du tribut que paient
ceux qui ne veulent pas être inondés. Ce
tribut eft ordinairement volontaire de la
part de celui qui paie. Quelquefois ce
font les farceurs même qui l’impofent, en
gardant néanmoins la proportion conve-
nable aux facultés des tributaires.
Lorfque le navire dans fa route ne doit
pas palier la Ligne , mais feulement le
Tropique , les Matelots ne voulant pas
perdre leur tribut , fuppofent que leTro-
pique eft le fils aîné du Bon-homme la Ligne,
& héritier préfompdf de fies droits. Us jouent
en conféquence , au palfage du Tropi-
que , la même farce que les autres fous
l’Equateur. On a même imaginé de faire
H 4 Histoire d’unVoyage
cette cérémonie , quand un navire dou-
ble , pour la première fois , le cap Saint-
Vincent, pour paffer le détroit de Gibral-
tar. Les navires qui vont à la pêche de la
Morue , obfervent la même pratique ,
lorfqu’ils approchent du grand banc de
Terre-neuve.
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AUX ÏSLES MaLOUINES. 12$
CHAPITRE III.
Voyage, depuis l’Equateur juf qu’aux côtes
du Bréjîl.
A Près avoir paffé la Ligne , nous
avons rencontré plufieurs de ces
oifeaux qu’on nomme Frégates ; on le
trouve communément à quatre cens lieues
de terre, & cependant on prétend qu’il ne
peut fe repofer fur l’eau , fans y périr. Ses
jambes font courtes, grolfes & ramalfées.
Ses pieds ne font pas palmés, mais armés
de griffes fort aiguës. On voit des Fréga-
tes qui ont neuf pieds d’envergure quand
leurs ailes font étendues. Au moyen de
la grandeur de ces ailes déployées , cet
oifeau fe foutient facilement en l’air, & y
plane. Il s’élève quelquefois fi haut que
l’œil le plus pénétrant le perd de vûe.
Lorfqu’il s’approche des navires, il vol-
tige autour des girouettes, s’en éloigne &
s’en rapproche bien des fois ; mais fans
fe pofer. Sa groffeur eft à-peu-près celle
d’une poule. Son regard eft perçant &
n6 Histoire d’un Voyage
affuré. Il fond fur fa proie avec üne yî-
telle incroyable. Les mâles ont une mem-
brane rouge & boutonnée , qui leur def-
cend du bec jufques vers le milieu du
cou. Les plumes du ventre font d’un gris
blanc ; celles du dos & des ailes font bru-
nes. Il vit de poiffons volans , qu’il faifit
adroitement en rafant la furfacede la mer*
lorfqu’ils volent , pour éviter d’être la proie
des Bonites. On dit qu’il pourfuit auffi les
Goëlans, & les autres oifeaux de mer *
pour leur faire dégorger les poiffons qu’ils
ont avalés, & pour s’en failîr lui-même
(«)*
( a ) Je ne fçai, trop pourquoi on a nommé frégate cet
oifeau , à moins que ce ne foit par comparaifon de la vîteffe
de Ton vol avec la légèreté des navires qui portent’ le
même nom j & qui ordinairement font meilleurs voiliers
que les autres.
N’ayant pu en voir de plus près que le haut du mât ,•
je ne puis en donner la defcription que d’après ceux qui
en ont vus & touchés. Le Pere Labat ( Nouveaux Voyages ,■
Tome VI ,pag. fpf) , ajoute àce que j’en ai dit, que cet
oifeau a les yeux noirs & grands. Il defcend rarement à
terre , & fe tient perché , parce que la grandeur de fes
ailes , & l’efpace qu’il lui faut pour les mettre en mouve-
ment , lui donneroient trop de difficultés pour s’élever
de terre. Il dit que les plumes du dos & des ailes de cet
oifeau font noires , greffes & fortes ; que celles qui cou-
vrent l’eftomac & les cuiffes , font plus délicates &
AUX ÏSLES MaLOUINES. 1 27
Notre féjour dans les mers de la zone
Torride m’a fait naître bien des doutes
fur les relations du commun des Navi-
gateurs -, voici avec la plus grande exac-
titude les phénomènes dont j’ai été le té-
moin.
Le mois de Novembre nous a parti
dans ces parages , avoir la même tem-
pérature que le mois de Mai en France 5
les matinées &. les foirées étoient fraî-
ches , nous n’avons effuyé aucunes de ces
chaleurs brûlantes, dont tant de Voya-
geurs fe plaignent dans leurs relations. Il
eft vrai que depuis que nous eûmes paffé la
Ligne Equinoxiale, nous ne fûmes point
moins noires : celui que j’ai décrit , eft peut-être la fe-
melle ou un jeune. J’en tuai , ajoute-t-il , quelques-uns
dans l’ifle où nous étions , pour avoir leur graifle On
dit que cette graifle eft admirable pour les douleurs de
la goutte-fciatique , pour les engourdiflemens des mem-
bres , & autres accidens , qui arrivent par des humeurs qui
ne circulent pas. On doit faire chauffer la graifle ; & pen*
dantqu’elle eft fur le feu, faire de fortes friétions fur la par-
tie affligée; afin d’ouvrir les pores, & mêler de bonne eau-
de-vie, ou de l’efprit de vin avec cette graifle, au moment
que l’on veut en faire l’application.
On peut met#e un papier brouillard imbibé de ce
mélange , fur la partie malade , avefc des comprefles &
une bande , pour les tenir en état.
m8 Histoire d’un Voyage
furpris par des calmes, & que les nuages
nous garantirent des rayons du foleil. La
propreté, ou le bon état de notre fré-
gate , nous garantirent auffi des infeéfes j
il n’y eut aucun malade dans l’équipage.
Pour contribuer à entretenir la fanté , tous
lesfoirs après fouper, on faifoitdanferles
Matelots fur le gaillard d’arriere. C’eft
l’ufage ordinaire quand le temps n’oblige
point à manœuvrer ; ils jouent alors
à quelque jeu qui donne de l’exer-
cice & nourrit la gaieté. Quelques-uns ,
aflez comiques de leur naturel , s’ha-
billent*, fe mafquent fous des figures
les plus grotefques , & fe préfentent fuc-
cefîivement, ou entrent par bandes furie
gaillard, où ils danfent des menuets, des
contredanfes , des gavotes allemandes ,
angloifes, & des matelotes. La plûpart des
nôtres avoient appris ces danfes, pendant
qu’ils étoient prifonniers de guerre dans
les ports de la Grande-Bretagne. Le plus
grand nombre s’en étoit échâppé au péril
de leur vie , dans des vaifieaux neutres ,
dans des bateaux de pêcheurs, & même
dans des petits canots qu’ils* avoient en-
levé des ports. Plufieurs m’ont afîùré que
les
AUX ISLES MaLOUINES. 1 29
les Anglois favorifoient ces fuites, tantôt
en traitant pour le paflage de ces prilon-
niers avec les Capitaines des vaifleaux
neutres ; tantôt en leur vendant leurs ba-
teaux. Quelques-uns prêtoient des ha-
^bits pour le déguifement ; d’autres avan-
çaient de l’argent; d’autres en donnoient
par bienfaifance ; il y en afoit enfin qui les
chargeoient de lettres de recommandation
pour leurs amis de Londres, ou pour ceux
des ports où ils penfoient que ces prifon-
niers pourroient s’embarquer avec moins
de rifques. Ils faifoient plus encore; pour
leur faciliter un certain bien-être dans les
prifons où ils étoie'nt détenus , ils les en-
courageoient par des libéralités, payoient
très-généreufement les petits ouvrages de
main, que quelques-uns de ces prifon niers
faifoient, jufqu’à acheter d’eux fort cher
des petites figures de la Vierge & deSaints,
faites de bois , & fculptées aufli mal qu’on
peut le faire avec un couteau ou un canif,
quand on n’efl: pas artifte. De fi beaux
traits ne doivent point être enfevelis dans
l’oubli : c’eft le triomphe de la bienfaifance:
ils font moins à la gloire des Anglois qu’à
celle' de la nature humaine.
Tome /.
I
130 Histoire d’un Voyage
La gaieté & la propreté font des chofes
auxquelles les Capitaines devraient don-
ner beaucoup d’attention. Elles ne con-
tribuent pas peu à prévenir toutes les ma-
ladies , qui affligent ordinairement les
Marins.
11 eft bon d’obferver que l’eau que nous
avoirs embarquée à Saint-Malo n’a pas
foulfert la moindre altération , comme il ;
arrive ordinairement entré les deux Tro-
piques. Le bifcuit s’eit également très-bien
confervé. Il n’y a eu que quelques choux
marinés & quelques petits tonneaux de
daubes de veaux qui ayent été un peu
gâtés ; ce qui vraifemblablement doit être
plutôt attribué au défaut d’apprêt qu’au
climat des «Tropiques.
Le 20 de Novembre , nous apperçû-
mes un changement de couleur dans l’eau
de la mer ; alors on prit le parti de jetter
la fonde : précaution d’autant plus nécef-
faire dans ces parages , que l’on ne peut
guères compter fur les cartes. Les Hol-
landoifes rapprochent les côtes du Breffl à‘
l’Eft près de foixante lieues plus que les
cartes Fjançoifes. Nous nous trouvions
d’ailleurs ,, fuivant notre eftime , bien
AUX ISLES MaLO.ÜINËS. Ï31
près des bancs de rochers &. de gravief
nommés lôs Abrolhos , dont la longueur ,
fa largeur & le giflement ne font pas allez
exaêlement connus, ni déterminés dans
les cartes , pour que l’on puilfe s’y fier.
. Onjetta donc la fonde, fur les fept heures
& demie du foir , & nous filâmes cent-
f rente-cinq braffes de ligne , fatistrouvêf
de fond.
Un moment après , un de ces oifeaux,
dont j’ai donné la figuré dans la PL II ,
fig. 2 , & que je crois être un de ceux
que l’on nomme oifeaux du Tropique, fit le
tour du Navire , & s’étant pofé fur le
gaillard d’avant , un Matelot l’y prit à la
main. On l’enferma dans ünecage , dans *
le deffein de lui attacher le lendemain un
ruban au col , fur lequel en fe propofok
d’écrire : J’ai été pris fur la frégate Fran->
çoife l’Aigle le 2 .0 Novembre 1-63, à la
hauteur de 16 deg. 44 min. longitude
35 = 10, & remis en liberté le 21 au
matin.. Mais un Obfervateur peu vigilant,
l’ayant tiré de fa loge , il nous écnâppa»
Le 22 , nous crûmes appercevoir la
corvette le Sphinx ; c’étoit un navire qui
fembloit venir à nous & faire route OuefU
lij
132 Histoire d’un Voyage
Sud-Ouelt ; mais il ne répondit point à .
notre lignai , & comme nous ne lui comp-
tâmes que deux mâts, nous jugeâmes que
c’étoit un Negrier qui alloit à Rio-Ja-
neyro.
C’eftle 23 que nous apperçûmes pour ,
la première fois la terre au Brefil , envi-
ron à quinze lieues de diftance ; cepen-
dant nous ne pûmes mouiller que le 29
dans la baie qui forme un canal autour
de l'Ifle Sainte-Catherine.
AUX ÏSLES MaLOUINES. 133
CHAPITRE IV.
Defcente à t Ijle de Sainte- Catherine,
I L y a dans la baie où nous mouillâmes,
trois forts qut en défendent l’entrée ;
le premier eft placé fur la pointe de rifle
& fe nomme le Fort de la GroJJe Pointe ;
vis-à-vis eft le fécond , & on l’appelle le
Fort de l' IJle Sainte- Croix. Son afpeft efl;
très-avantageux , parce qu’il efl: bâti en
terrafles foutenuespar des arcades : c’eft-
là que réfide le Commandant. Le troi-
fieme fort eft plus avancé du côté de la
Ville. On lui, donne le nom d eFort de l'IJle
■Ratonne. On voit les plans de ces forts
dans la PL IV. Nous étions mouillés entre
les trois ; & le Commandant nous fit en-
tendre par des fignaux que c’étoit le meil-
leur mouillage : il avoit fes vues ; car le
mouillage un peu plus avancé du côté de
la terre ferme , efl beaucoup plus com-
mode.
En entrant dans la baie , nous apper-
eûmes le pavillon Portugais fur une hau-
I üj
ï 3 4 Histoire d’un Voyage
teur de fille. On le retira, après que nous
eûmes mouillé & falué le fort de Sainte-
Croix.
Dans le même moment nous mîmes
notre canot à la mer , pour conduire au
fort M. Alexandre Guyot , notre fécond
Capitaine, qui fçait la langue Portugaife,
faluer le Commandant lui demander
s’il nous rendroit coup pour coup le falut
de notre canon. Le Commandant fit ac-
compagner M. Guyot à fon retour par un
Officier de la garnifon, pour nous rendre
la politeffe & voir qui nous étions, Dès
qu’il fut à bord , nous mouillâmes , & fa-
luâmes le fort de neuf coups de capon ,
qui nous furent rendus en même nombre.
Le lendemain , notre même député fut
chargé encore d’aller faluer* le Gouver-,
neur de Sainte -Catherine , qui réfide
dans une petite ville , fituée au fond d’une
anfe & àcinq UeuesauSud denotremouil-
lage. Il devoit auffi lui demander la per-
miffion défaire de l’eau & du bois.
Ce Gouverneur étoit Don Antonio Fran-
cifco de Cardofo y Menezes y .Souza ,
Colonel , Chevalier de Chrifl: , & d’une
très-illuflre famille de Portugal. Il fit un
AUX ISLES MaLOUINES. 135
accueil très-gracieux àM. Guyot, & lui
accorda toutes Tes demandes.
Dès que les habitans de la côte eurent
apperçu notre frégate à l’ancre , trois ou
quatre vinrent à bord dans des pirogues
( a ), nous apportèrent des citrons , des
oranges & des rafraîchiffemens. Le Com-
mandant du fort de Sainte-Croix s’en
étant apperçu , envoya une défenfe ex-
prelfe dans toutes les cafés ( b) de porter
quoi que ce fût à notre, frégate , & même
d’en approcher. Il envoya auffi des fol-
dats dans la plaine , pour obferver la con-
duite des habitans à notre égard, & nous
(a) C’eft une forte de bateau fait d’un feul arbre creu-
fé , dont les Sauvages de l’Amérique méridionale ont ac-
coutumé de fe fervir. On ajoute au derrière des grandes,
des planches pour en élever les bords. Quelquefois on y
peint des figures de Sauvages ou des grotefques. J’ai vu
jufqu’à douze hommes dans une de ces pirogues. On dit
qu’il y en a de grandes, qui portent jufqu’à cinquante per-
lonnes, avec leurs munitions de guerre & débouché.
(b) Les cafés dont je parle , font des bâtimensqui n’ont
que le rez de chauffée, comme les maifonsdenos Payfans
de France. Us font ordinairement couverts de cannes &
de feuilles de bananiers, ou d’autres grandes feuilles d’un a
efpece de canne ou de rofeau. On n’y voit pas communé-
ment de cheminée. Les Négreffes Efclaves apprêtent les
mets fur un feu allumé au milieu de leur appartement , &
elles vivent fans inquiétude au milieu de la fumée.
I iv
13 6 Histoire d’un Voyage
empêcher de nous répandre dans les en-
virons. Cette conduite n’empêchoit pas
qu’il ne nous fît à l’extérieur mille protef-
tations de bienveillance, & qu’il ne nous
accablât de politelfes.
Sans doute que dès le moment de notre
■arrivée , il avoit dépêché une pirogue au
Gouverneur pour lui en donner avis ; car
le lendemain matin , l’Oïdor , ou Chef de
lajuftice , arriva à bord de notre frégate,
pour faire un pjocès-verbal de notre
mouillage , de la qualité de notre navire ,
& des motifs qui nous a voient amenés.
M. de Bougainville le fatisfit fur tous ces
articles , & il repartit environ à midi.
Nous le faluâmes, à fon départ, defept
coups de canon , que le fort de Sainte-
Croix nous rendit auffitôt.
Après le dîner , M. de Bougainville ,
accompagné de Meilleurs de N erville , de
Belcour't & Lhuillier de la Serre, alla voir
le Commandant de ce dernierFort. Ils y
trouvèrent un Officier Général deRio-Ja-
neïro , détenu prifonnier depuis quatre
ans, pour n’avoir pas exécuté ponftuelle-
ment les ordres qu’il avoit reçus de la
Cour de Lisbonne , au fujet de l’expulfion
AUX ISLES MaLOUINES. 137
desJéfuites duBréfil. Ce Prifonnier avoit
pour Secrétaire , un Portugais , homme
d’efprit, qui avoit été Page d’un Ambaffa-
deur de Portugal en France, & avoit de-
meuré quatre ans à Paris. Il fut charmé
de revoir des François, & fe fit un plaifir
de fervir de truchement à M. de Bou-
gainville. Dans le récit qu’il nous fit des
caufes de la détention du Prifonnier , il le
difculpa autant qu’il put , & nous dit qu’il
étoit coupable à la vérité de n’avoir pas
exécuté à l’inftant les ordres de fa Cour ;
mais que l’Archevêque , quifavorifoit les
Jéfuites , l’en avoit empêché , affinant
qu’il avoit reçu de fon côté des ordres
contraires. Soit par refpeft pour l’ Arche-
vêque , foit par d’autres motifs que j’igno-
re, le Commandant mit trop de délai dans
l’exécution , & il en fut puni par la perte
' de fa liberté.
MM. de Bougainville, de Nerville, de
Belcourt , Lhuillier , Alexandre Guyot ,
& moi , nous allâmes dîner chez le Gou-
verneur le i er Décembre, & nous nous
rendîmes pour cet effet dans la petite ville
où il fait fa réfidence , & dont le nomPor-
138 Histoire d’unVoyage
tugais s’interprete en François , Notre-
Dame de L'exil , ou la Vierge exilée .
Prefque tous les Officiers de la Garni-
fon étoient venus au-devant de nous fur le
bord de la mer , pour nous recevoir. Ils
nous accueillirent à la defeente de notre
canot, avec toute la politeffe imaginable,
& nous accompagnèrent jufqu’au Gou-
vernement.
Le Gouverneur vint nous recevoir à la
porte extérieure, & nous introduifit dans
une grande falle , où nous trouvâmes le
couvert mis, & la table fervie. Outre lui
& fon fils (a) , le Major de la Place , l’Oï-
dor, deux autres Officiers & un Pere Fran-
cifcain, dînèrent avec nous. Beaucoup
d’autres Officiers de laGarnifon fe tinrent
de bout , & quelques-uns nous fervirent.
(<;) Ce fils étoit Capitaine clans le Régiment du pere ,
& l’un des quinze enfans qu’il nous dit avoir eus , non de
fon époufe légitime, car il n’a jamais été marié, mais d’une
ou plufieurs maîtrefies.Ses autres enfans vivans font à Lis-
bonne , où ils ont , fuivant les loix, les mêmes honneurs
& les mêmes prérogatives que les enfans nobles & légi-
times. Les bâtards y font , dit-011 , Gentilshommes nés.
Une des filles de ce Gouverneur a époufé un des Minif-
tres de la Cour de Portugal, & un autre de fes fils y oc-
cupe une des premières places du Gouvernement.
AUX ÏSLES MALOUINES. 139
Ces Officiers jouent ce rôle fubalterne ,
pour faire leur cour au Gouverneur ; il les
invite tour-à-tour à manger avec lui , & ils
fe fervent les uns les autres.
Les mets étoient apprêtés à la mode
du Pays , ! *mais afl’ez mal pour des Fran-
çois.Le pain fur-rout nous parut fort mau-
vais, la fuperficie n’étoit qu’un peu deffé-
çÿiée, & avoit à peine fenti le feu. L’in-
térieur n’étoit pas œilleté, & reiernbloit
à cette bouillie confolidée de blé noir qui
fait la nourriture de beaucoup d’habitans
du Limofîn , & qu’on nomme gallette.
L’entremets étoit compofé de beau-
coup' de plats, tous apprêtés au fucre. Ils
en tnettent prefque dam toutes les fauces,
ainfi que du cartame, ou fleur de faffran
bâtard. Les affiettes étoient d’étain, &
d’une forme antique. Les couverts d’une
très-ancienne mode , mais d’argent , &
très-pefans , ainfi que les plats , & quel-
ques vafes pour boire , ayant la forme d’un
cylindre oftogone , haut de fept à huit
pouces. Nous ne trouvâmes de bon dans
ce repas que le vin ; il étoit de Porto.
Je me propofai de lier converfation
en Latin avec le Francifcain j mais il
140 Histoire d’un Voyage
foupçonna mon projet, & auffi-tôt après
le diner il difparut ; le-bon pere ignoroit
cette langue , & ©n prétend que ce dé-
faut lui eft commun avec prefque tout
le clergé du Bréfil.
Pendant que l’on verfoit le caffé , une
douzaine d’Officiers de la Garnifon en-
trèrent, & l’on nous régala d’un petit con-
cert de mufiqueinftrumentale. Ils avoient
prefque toutes les pièces de nos meilleurs
Muficiens François , & ils parurent les
exécuter comme Corelli ou Gaviniez.
Nous nous promenâmes enfuite dans
la Ville , qui me parut compofée d’en-
viron cent cinquante maifons- n’ayant
toutes que le rez^le-chauflee ; la garni-
fon en occupe une partie ; elle efl: habi-
tée en partie par des Blancs, & en par-
tie par des Nègres ou des Mulâtres ; au
refte on voit dans l’Ifle de Sainte Catheri-
ne des hommes de toutes fortes de nuan-
ces , depuis le noir jufqu’au blanc. Les
Mulâtres font le plus grand nombre des .
deux fexes , & font généralement d’une
figure laide , & d’un air fauvage, comme
s’ils venoient d’un mélange de Brafiliens
&de Négrefîes.
AUX ISLES MALOUINES. 14!
Ils vont prefque tous pieds nuds , tête
nue & très - mal peignée ; leur habil-
lement confifte en une chemife , une
culotte , & quelquefois un mantçau
qu’ils jettent fur l’épaule à la mode Efpa-
gnole. Ceux qui font plus à leur aife ,
ont fur la tête un chapeau de forme très-
haute , ayant des ailes d’environ dix
pouces de hauteur , & rabattues hori-
l’ontalement. Ceux-là font chauffés , &
portent une vefte , & un ample manteau
qui leur defcend jufqu’aux pieds, & dont
ils relevent quelquefois les pointes fur
l’épaule oppofée $ au-lieu de chapeau ,
quelques-uns ontun chaperon de la même
étoffe que le manteau, & auquel il eft at-
taché , pour fe couvrir la tête ; cet ac-
coutrement fingulier empêche leurs amis
même de les reconnoître.
Le Gouverneur , les Officiers & la
Garnifon font vêtus de drap , & à la
Françoife. Je fus même très-furpris de
voir , dans un pays auffi chaud , des Of-
ficiers habillés d’un drap auffi groffier au*
moins que celui de nosfoldats.*
«L’Oidor & les Officiers de juftice font
diftingués par une grande canne ou par
142 Histoire d’un Voyage
un rotin plié en cerceau , que les princi-
paux portent au bras gauche , au-deffus
du coude : les fubalternes l’attachent à
la boutonnière de la poche gauche de leur
habit.
Les Efclaves vont prefque nuds ; la
plûpart ne font couverts que d’un fimple
pagne autour des épaules. Il eft rare d’en
voir qui aient une chemife & une vefte.
Mais , lorfqu’ils ont reçu leur liberté , ils
peuvent porter l’habit & le manteau d’é-
roffe , comme les Blancs. Les NégrelTes
Efclaves font nues à l’exception d’une
bande de toile , qui les couvre depuis la
ceinture jufqu’au-deffus des genoux ;
celles qui font libres font comme les autres
femmes, vêtues d’une jupe , & d’une che-
mife dont le haut eft ouvert par devant , à
{ )eu-près comme nos chemifes d’hommes :
orfqu’elles fortent de la maifon , elles
mettent un grand pagne ; c’eft une
pièce d’étoffe fine de laine , le plus fou-
vent blanche, & bordée d’un ruban d’or ,
d’argent , de foie ou de fil , fuivant l’état
&les facultés de la perfonne. Cette pièce
d’étoffe a environ deux aunes de loiîg
fur une de large. On l’ajufte de maniéré
AUX ISLES MaLOUINES. I45
qu’un des angles fe trouve au milieu du
dos , & produife un effet à-peu-près fem-
blable à celui du coqueluchon des Grands
Carmes. L’angle oppofé s’affuble fur la
tête -, les deux autres , après avoir con-
verties épaules&les brasjufqu’au coude,
viennent fe croifer fur la poitrine , comme
le mantelet de nos Dames Françoifes.
Quelquefois auffi , au lieu de les croifer
fur la poitrine , elles paffent ces bouts
fous le bras qui en eft couvert , & bif-
fent voir leur gorge. Cette maniéré de
s’habiller eft très-incommode, parce que
le pagne fe dérange au moindre mouve-
ment du corps..
Les Portugaifes établies , ou nées dans
l’Ifle Sainte-Catherine , & fur les côtes
de la Terre-ferme que nous avons par-
courues , font très-blanches de peau ,
malgré la chaleur du climat. Elles onf
communément de grands yeux bien fen-
dus, mais levifage peu coloré. Les habi-
tans vivent en général hommes & femmes
dans une grande oiflveté , & laiffent à
leurs efclaves le foin du ménage , & dû
peu de travail qui fe fait dans le pays. La
terre leur produit prefque tout ce qui
leur eft néceffaire pour vivre, fans qu’ils
144 Histoire d’un Voyage
fe donnent la peine de la cultiver.
Dans la Ville , on ne voit prefque.au-
cunes boutiques de marchands. Je n’y
apperçus que celle d’un Serrurier , & une
autre d’un Apothicaire. Le Commandant
nous avoit indiqué un endroit près du fort
de Sainte-Croix , pour faire de l’eau & du
bois. On y envoya l’équipage pour pro-
céder à cette opération ; mais , après
plufieurs tentatives , on y trouva beau-
coup de difficultés. D’ailleurs une petite
Baleine , depuis quelque temps échouée
auprès du fort, exhaloit uneodeurfi em-
peftée , que l’on prit le parti de deman-
der au gouverneur la permiffion de faire
eau dans fille. Il l’accorda très-gracieu-
fement , ainlî que celle de pêcher , de
chaffer , & de nous promener par-tout
où nous voudrions. Un habitant, nous
montra auprès de fa café un petit ruiffeau ,
dans lequel l’Amiral Anfon avoit fait fon
eau , & un four bâti à quelques pas de là
depuis fept à huit ans , par des François
qu’il y avoit vu en relâche. L’eau en
étoit très-bonne : nous nous en pourvû-
mes abondamment. Quant au bois, après
l’avoir
AUX ÏSLES MaLOUINES. 14 J
l’avoir coupé fur la pente de la mon-
tagne * nous le fîmes couler jufques fur le
bord de la mer , & nous en chargeâmes
nos chaloupes. Prefque tout celui que
nous coupâmes étoit du cedre , du falTa-
firas, dmcannellier , & de ce bois de Bré-
fil qu’on emploie pour la teinture.
Le 4 M. de Bougainville avec quelques
Officiers , alla dîner une fécondé fois
chez le Gouverneur, & y fut traité fplen-
didement -, le mauvais temps les contrai-
gnit auffi d'y fouper. Après le repas , il
y eut un grand bal , dont on avoit eu la
galanterie de faire les apprêts fans les
avertir. Nos Officiers arrivés au fallon
d’affemblée , furent agréablement fur-
pris d’y trouver plulîeurs Dames , dont
ils furent parfaitement bien accueillis.
Ils ne s’étoient pas imaginés , fur la répu-
tation que les Portugais ont d’être extrê-
mement fufceptibles de jaloufie , qu’ils
euffent permis aux Dames de fe trouver
dans de telles affemblées. On tint donc
une efpecé de bal ,où les Dames figure-*
rent comme les Meilleurs : & l’on fe re-
tira fur les deux ou trois heures après mi-
nuit , très-contents les uns des autres.
Tome L K
146 Histoire d’un Voyage
Dans cette entrevue , M. de Bougain-
ville obtint du Gouverneur une permit
fion générale de prendre tous les arran-
gements qu’il jugeroit convenables, foit
pour la chafle & la pêche , Toit pour faire
de l’eau & du bois par-tout où nous vou-
drions. Notre Commandant l’invita en-
fuite à venir dîner à bord avec l’Oïdor
& ceux des Officiers qu’il voudrait ame-
ner avec lui.
En conféquence de cette permiffion ,
on envoya à la pêche prefque tous les
jours notre canot revint toujours char-
gé de poiffons de bien des efpeces,& en
affez grande quantité pour en diftribuer
à tout l’équipage. On voit la figure de
quelques-uns dans la Planche II .fig. 4. 7.
& 8 .
On alloit auffi tous les jours à la chafle ,
ou en Terre-ferme , ou dans Tille. On
abandonna bientôt la première , parce
que Ton n’y trouvoit gueres que des Per-
roquets, des Toucans & quelques Tour-
terelles. Dans Tille , outre ces oifeaux ,
les Alouettes de mer, les Pluviers , &îes
Bécaflines fe rencontraient en abondance.
L’inertie du caraêlere national , & les
AUX ÏSLES MALOUINES. I47
périls qu’il y a à courir de la part des bê-
tes féroces & des l'erpens , empêchoieut
les Officiers de la garnifon & les habi-
tants du Pays d’aller à la chaffe , & 011
nousexhortoit à les imiter.
Moins craintifs qu’eux , & beaucoup
mieux armés , nous pénétrâmes plus
d’une fois dans les endroits de fille les
plus inacceffibles. Nous n’y allions jamais
feuls , maistoujours deux ou trois enfem-
ble, afin de nous fecourir l’un l’autre , en
cas d’attaque de la part de quelque ferpent
monlfrueux , ou dequelquebête féroce j
nous appréhendions furtout les Onces ,
dont on nous avoit montré quelques on-
gles enchâfles dans de l’argent, & que les
habitansnous difoientêtre fort communs,
& plus cruels que les Tigres mêmes.
Un jour que nous étions allé chafler
dans rifle , & que nous nous étions par-
tagés en différentes bandes, je fuivis,
avec M. de Belcourt &fon domeftique,
le bord d’unanfe qui entre beaucoup dans
les Terres , & que nous appellions La Ri-
vière. En côtoyant toujours le bord , j’ap-
perçus fur le fable les traces fraîches d’un
animal à quatre pieds , qui me parurent
Kij
148 Histoire d’un Voyage
être celles d’un Tigre. Nousfuivîmes ces
traces jufqu’à un endroit très-maréca-
geux , où nous n’ôfâmes pas nous enga-
ger, n’en connoiffant ni le fond ni la
carte.
Il faut , me dit M. de Belcourt , que
ces traces foient celles d’un animal que je
n’ai apperçu qu’au moment où il s’enfon-
çoit dans les brouffailles. Il efl haut fur
fes pieds comme le plus grand chien Da-
nois, & d’une couleur grifâtre.
Il faifoit alors une chaleur étouffante.
Nous fîmes halte , affis fur des bouts
de branches , le dos appuyé contre un
arbre. Nous étions étourdis par le fiffle-
ment des ferpens , qui nous environ-
noient , & nous fumes obligés d’avoir
toujours lefabre nud à la main pour nous
défendre : nous en vîmes plufieurs de la
groffeur du bas de la jambe ; il y en
avoit d’autres plus petits. Les uns étoient
de couleur aurore ; les autres rouges &
jaunes , quelques-uns gris , & reffem-
bloient affez à de groffes couleuvres.
Mais ces reptiles , loin de nous attaquer ,
fuy oient devant nous.
A notre retour , M. de Bougainville
AUX ISLES MaLOUINES. I49
acheta une grande & belle pirogue dont
ilcroyoit avoir befoin aux Illes Maloui-
nes ; elle étoit faite d’un feul tronc d’un
arbre cannelliercreufé, de dix-neuf pieds
& quelques pouces de longueur, fur trois
pieds de large en-dedans , & prefque au-
tant de profondeur. Quelques-uns de nos
Officiers de terre & de mer, qui avoient
été en Canada , en fçavoient la manœu-
vre. On s’en fervit pour la pêche. Mais ,
lor'fque nous relâchâmes a Montevideo ,
M. de Bougainville la céda à un Officier
Efpagnol , pour la fomme de huit piaf-
tres. Elle lui avoit coûté environ dix huit
livres de France.
Le Dimanche 1 1 de Décembre , nous
reçûmes à bord le Gouverneur de l’ifle
Sainte-Catherine avec fou fils , un Minifire
du Roi de Portugal , PremierPréfident du
Confeil fouverain de Rio-Janeyro , l’Oï-
dor , le Major & quelques Officiers de la
garnifon.
Latente étoit tendue furie gaillard d’ar-
riere , que l’on avoit dilpofé en forme de
falle ; le navire étoit pavoifé & le pavil-
lon François déployé. Dès que tout le
monde y fut placé , j’y chantai la Meffe
K ii j
^Tp.SlTA Ri
150 Histoire d’un Vo yage
folemnellement ; & à midi on y fervit un
dîner auffi. fplendide qu’il étoit pofîible
dans les circonftances. On but à la fanté
du Roi de Portugal , avec une falve de
onze coups de canon, à laquelle la bat-
terie du fort de Sainte-Croix répondit par
un même nombre de coups.
Après le dîner , il y eut un concert.
Pendant cet amufement , un vent violent
s’éleva , le tems fe couvrit , 8z il tomba
une pluie fi abondante , qu’il fut impof-
fîble aux Portugais de penfer à s’embar-
quer. M. de Bougainville les engagea
alors à coucher fur le vaiffeau. Pendant le
fouper , je m’entretins toujours avec le
Miniftre de Portugal, à quiilne manquoit
que l’ufage pour bien parler notre langue ,
& qui fubftituoit des mots latins très-éner-
giques , lorfque les termes François ne fe
préfentoient pas à fa mémoire. Très-au-
fait du Bréfîl qu’il parcouroit alors , pour
y faire fa vifite ordinaire , il eut la com-
plaifance de répondre à toutes mes quef-
tions , & me donna fur le pays & fur
fes habitans tous les éclairciffemens que
^'"‘tesdétaillerai dans la fuite de cet ou
r-/x
AUX ISLES MalOUINES. 15I
Meilleurs de Bougainville & de Ner-
ville cédèrent leurs lits au Gouverneur &
au Miniftre de Portugal ; l’Oïdor coucha
dans la dunette de M. Duclos-Guyot ,
Capitaine , & les autres Officiers s’éten-
dirent fur des matelats. Dès les quatre
heures du matin , le Gouverneur & fa
compagnie retournèrent au fort de Sainte-
Croix.
Cette partie de plaifîr fut fuivie de pré-
fens mutuels entre notre Capiîaine & le
Gouverneur. Le Portugais envoya au
vaiffeau beaucoup d’animaux domefli-
ques, parmi lefquels il y avoit vingt-fix
canards du Bréfîl à grandes crêtes rouges.
M. de Bougainville de fon côté fit prélènt
d’une grande boëte pleine d’éventails & de
tabatières , verniffées par Martin.
Lesdeux j ours fuivans furent employés
à completter notre provifîon de bois de
chauffage , qui fut compofée de faffafras,
decedre & de bois jaune de Brefil. Je fis
mon poffible pour avoir du baume de Co-
paiba , connu fous le nom de Copa/iu ; car
j’avois appris d’un Negre affranchi que
l’arbre qui le porte n’eff pas rare dans le
pays 5 mais je ne pus réuffir , parce qu’on
K iv
i<ji Histoire d’un Voyage
m’affura que ce baume ne couloit que pen-
dant la pleine lune.
Comme notre deftination étoit pour un
pays où nos Marins n’avoient pas encore
été , & dont les mers & le climat paffent
pour orageux ; avant que de partir de
Sainte-Catherine , notre Capitaine jugea
à propos de fe munir de petits mâts de
hune& de perroquets , pour fervir de bâ-
tons d’hyver. Il s’adreffa pour cet effet
au Negre affranchi dont j’ai fait mention
plus d’une fois. Il nous rendoit tous les
Services qui dépendoient de lui , de la
meilleure grâce du monde , & fit même
propofer à M. de Bougainville de l’emme-
ner avec lui, promettant d’aller partout où
nous voudrions le conduire. Il étoit fort,
travailloit beaucoup 5 & M. de Bougain-
ville auroit volontiers acquiefcé à fa de-
mande , s’il n’avoit craint que les Portu-
gais ne fe fuffent plaints que nous avions
été relâcher chez eux pour débaucher
leurs Negres , & que ce bruit n’eût fait
tort aux navires François qui auraient
été dans la fuite relâcher à Sainte-Cathe-
rine.
Ce Negre fut lui-même chercher dans
AXJX ÏSLES MALOUINES. IJJ
la forêt les arbres qu’il crut les plus propres
au deflein de notre Capitaine. Lorsqu’il les
eut trouvés, il l’en avertit , & nousycon*
duifit à travers les halliers & les brouf-
failles. Nous coupâmes les arbres & les
tranfportâmes fur le bord de la mer : heu-
reufement nous ne trouvâmes dans la forêt
que trois gros fêrpens que nous tuâmes.
Quand toutes nos provifions furent fai-
tes, nous quittâmes rifle Sainte-Catherine $
ce fut le 1 4 de Décembre que nous en
fortîmes , bien plus fatisfaits d’y avoir re-
lâché que ne l’avoit été l’Amiral Anfon.
Il me femble que cette Ifle deviendroit une
habitation excellente , fi on fe donnoit la
peine de la défricher $ car , excepté la
petite ville où réfide le Gouverneur , il
n’y a que quelques petites cafés répan-
dues fur la cote , & l’Ifle entière neparoît
qu’une vafte forêt.
*1
154 Histoire d’un Voyage
CHAPITRE V.
Hijloire Naturelle de l'IJle S aime- Catherine^
& de la Côte du Bréjll.
[TL s’en faut bien que Fille Sainte-Ca-
, J. therine foit un féj our enchanté comme
cette Iile de Tinian , dont parle l’Ami-
ral Anfon. Les Lions , les Panthères &
les, Tigres dominent dans fes vaftes forêts.
L’air y eft mai fain ; les hommes y font
malgré eux dans un état fingulier d’iner-
tie , & la nature n’y a de l’a&ivité que
pour dévorer fes habitans].
L’air mal fain de ce climat eft vraifem-
blablement la caufe de la pâleur des
Blancs qui y font leur féjour. De ces bois
où le foleil ne pénétre jamais , s’élèvent
des vapeurs groffieres qui forment des
brumes éternelles fur le haut des mon-
tagnes dont l’Ifle eft environnée. Les bas ,
qui font fort marécageux , en font égale-
ment couverts depuis fix à fept heures du
foir , jufqu’au lendemain à huit heures où
le foleil les diflipe. Ces vapeurs ont fou-
AUX ISLES MALOUINES. I 5 5
vent une odeur devafe , & la circulation
de l’air n’y étant pas libre , elles femblent
ne fe difliper que pour faire place à celles
qui leur fucceaent. Cet air mal-fain n’eft
qu’à peine corrigé par la quantité de plan-
tes aromatiques dont l’odeur fuave fefait
fentir à trois ou quatre lieues en mer , lorf-
que le vent de terre y porte ( a ). Cepen-
dant on eft dédommagé de cet abandon
de la nature par la fingularité des animaux
& des plantes que produit ce climat.
L’ifle eft maudite par l’homme riche qui
veut jouir , mais elle eft bien chere aux
Naturaliftes.
Le linge , ce quadrumane qui paroît
remplir l’intervalle entre l’homme & les
quadrupèdes , fe trouve dans Tille Sainte-
Catherine j & nous dûmes la connoiflance
de cet animal à un hazard fingulier. En
paffant auprès d’une café lituée le long de
la côte, nous entendîmes un bruit fem-
blable à celui d’un Bûcheron qui abat du
(a) Nos chiens nous annoncèrent l’approche de l’ifle
au moins à cette diftance , en flairant de ce côté-là pen-
dant près d’une demi-heure. Il eft à remarquer que les
chiens font d’une grande reffource dans un navire , pour
reconnoître les approches de terre ; pendant la nuit du-
moins,ils tiennent lieu de lunettes.
i Histoire d’un Voyage
bois. Nous demandâmes à un Negre af-
franchi ce que ce pouvoit être. C’eft ,
dit-il, un linge qui rode autour du jardin
pour en manger les fruits , & avertit fes
camarades de venir profiter de la décou-
verte. Il y a trois ou quatre jours qu’il fait
ce tintamare. Un de nos Contremaîtres
lui prêta fon fulil; le Negre le chargea de
gros plomb , alla au bruit , tira le linge
deux fois , fans qu’il prît la fuite ; au troi-
lieme il tomba mort au pied de l’arbre.
Le Contremaître apporta le linge à bord
de la frégate où nous eûmes tout le temps
de le conlidérer à loilîr. Il avoit deux
pieds & près de huit pouces de haut,
étant debout fur fes jambes de derrière $
fon poil étoit long & d’une couleur
brune-fauve par tout le corps , excepté
fous le ventre, qui tiroit fur le fauve clair.
Sa barbe brune lui prenoit depuis les
oreilles , 8c defcendoit près de cinq pou-
ces fur la poitrine ; fes pieds étoient noirs
comme fes mains ; fes oreilles fans poil
étoient bien détachées , & le duvet balané
quicouvroitla face , paroiffoit li raz , qu’à
peine on ledidinguoitdefapeau. Ses four-
cils plus noirs étoient laillans -, fa queue
AUX ÎSLES MalOUINES. 10
étoit auffi longue que Ton corps , la tête
comprife.
Je ne fçais à quel j eu il avoit perdu l’œil
gauche. Il fallut l’examiner de près pour
s’appercevoir qu’il étoit borgne. Au globe
de fon œil perdu , il avoit fubllitué une
boule , compofée d’une gomme qui nous
étoit inconnue, de bois pourri & d’un peu
de mouffe très-fine , le tout paitri en-
femble. La paupière recouvroit cette
boule , comme elle auroit fait le globe de
l’œil. Avoit-il imaginé cet œil pofhche
pour paroître moins difforme , ou pour
fe guérir de fon œil malade , ou pour
le garantir de l’infulte des mouches &
autres infe&es ? Je lelaiffe à deviner. Ce
finge d’ailleurs paroiffoit vieux ; car il avoit
lapeau duvifageaffez ridée , & quelques
poils blancs à la barbe. Nous n’avons vu
que celui-là pendant notre féjour à l’Ifle
Sainte-Catherine * on nous a cependant
dit qu’il y en avoit beaucoup , & que l’on
mangeoitles jeunes , parce que leur chair
eft affez délicate. On a même voulu me
perfuader que le Gouverneur nous en fit
fervir dans un repas , & que nous prîmes
tous ce mets pour dulapin.
158 Histoire d’un Voyage
[ Ces Singes au refte , font des animaux
malins fans être malfaifants 5 il n’en eft
pas de même des ferpents , qui ont dans
ce climat toute la férocité de leur nature.
Nos François marchoient d’abord fans
foupçon auprès d’eux , mais ils apprirent
bientôt à les connoître par leurs morfures.]
Un Matelot, après avoir coupé de l’her-
be pour nos beftiaux, s’étant aflis auprès ,
les jambes nues ,fut mordu près de la che-
ville du pied par un ferpent long d’en-
viron un pied & demi , & dont la peau
étoit tigrée. Il ne tint compte de cette
morfure fî-tôt qu’il fut arrivé à bord,
il dîna copieufement , & fans inquiétude.
Une demi-heure après , il lui prit un mal
de cœur ; & voyant fa jambe très-enflée
& douloureufe , il vint m’en avertir. Je
commençai par lui donner de la confiance,
pour le guérir de la peur qui s’étoit empa-
rée de fon efprit. Pendant que j’en don-
nai avis aux deux Chirurgiens de la Fré-
gate , il vomit , ce qu’il réitéra encore
une ou deux fois dans l’intervalle d’une
heure. Nous lui fîmes avaler deux gros de
thériaque mêlée avec dix gouttes d’efprit
volatil de fel ammoniac , dans un verre de
AUXlSLES MaLOUINESi I 59
vin. On appliqua fur la plaie , déjà deve-
nue noirâtre , après l’avoir fcarifiée , un
emplâtre de thériaque pilée avec de
l’ail. Le mal du coeur continua néan-
moins ; il vomit encore deux ou trois
fois. On répéta de nouveau le remede.
Sur ces entrefaites vint à bord un Officier
P ortugais du F ort Sainte-Croix , à qui nous
racontâmes ce qui étoit arrivé. Le rap-
port du Matelot , & la defcription du
reptile , firent juger à l’Officier que ce
ferpent étoit une des eipeces de ceux
que les Nationaux nomment Jararaca.
«Son venin eft fi dangereux, dit-il, qu’il
» caufe une mort inévitable à ceux à qui
» il n’excite pas le vomiffement dans les
» vingt-quatre heures. Mais , puifque vo-
» tre Matelot a vomi , vous devez être rafi-
» furé fur fon compte. Continuez cepen-
» dant de lui donner le même remede ,
» & joignez-y un vomitif. Il y a plufieurs
» autres efpeces de Jararaca , dont il faut
» également fe défier; une fur-tout, qui efl:
» de couleur de terre , ou de couleur cen-
» drée , avec quelques raies plus brunes
» fur la tête ». Le lendemain , la noir-
ceur de la plaie n’ayant pas augmenté ,
s6o Histoire d’un Voyage
ni l’enflure de la jambe , on donna l'émé-
tique au malade ; & il guérit. Dans la
fuite , il ne lui eft pas arrivé d’autres acci-
dents $ on a traité la plaie comme une
plaie ordinaire. On l’a aufli purgé deux
fois , &il s’eft toujours bien porté. Aller
dans les bois & les campagnes , c’eftprefi
que toujours s’expofer à la morfure des
reptiles dangereux , qui y font en grand
nombre. Nous avons vu bien des fois des
efpeces de filions ondoyésfur le fable du
bord de la mer , formés par les traces des
ferpents qui avoientpafîe. Si, lorfque l’on
a eu le malheur d’en être mordu , on
n’y remédie pas promptement, il faut s’at-
tendre à mourir dans les douleurs les plus
cruelles. Quelques efpeces , fur-tout
celles des Jararacas , exhalent une odeur
forte de mufc : cette odeur efl: d’un grand
fecours à ceux qui le fçavent, pour fe ga-
rantir de leur furprife.
Le Serpent à Jonnettes , efl un des plus
terribles qui naifîe dans le Bréfil $ fa lon-
geur va jufqu’à trois pieds , rarement pafi
fe-t-elle un demi-pied de plus. Sa couleur
efl: un gris-de-fer cendré , & il efl ré-
gulièrement ondé. A l’extrémité de fit
queue
AUX Isles Malouines. l 6 t \
queue , eft attaché ce que les Efpagnols
nomment fa Cafcabelle , d’où lui vient
le nom de ferpent Cafcabella. Cette
Cafcabelle , qu’il nous a plu de nommer
Sonnette , à caufe du bruit quelle fait ,
reffemble à la colTe des pois féchée fur la
plante. Elle eft divifée de même en plu-
fieurs articles ou monticules, qui contien-
nent des offelets ronds , dont le frotte-
ment produit un fon affez, femblable à ce-
lui de deux ou trois fonnettes un peu four-
des , ou grelots. Son lifflement tientauffi
beaucoup du bruit que font les cigales.
La morfure de ce ferpent eft fi dange-
reufe , que les habitants des lieux où il
fe trouve , font bien heureux que la na-
ture ait donné à ce reptile un ligne qui les
avertit de fon approche. On le nomme
auffi B oicinininga.
[ On ne fe fait pas ordinairement une
idée jufte du danger qu’il y a d’habi-
ter le climat où fe trouve le Serpent à
jonnette ; il franchit les roches avec une
rapidité finguliere : 1e replier en cer-
cle , s’élancer fur fa proie , y diftiller
fon poifon &fe retirer , font pour lui l’ou-
vrage d’un inftant ; il nage avec légéreté 5
Tome /. L
i6z Histoire d’un Voyage
& attaque les hommes dans la mer ,
comme dans les forêts ; un coup léger
frappé fur fon dos , le tue : on effc inftruit
de fa mort par le iilence de fa fonnette. ]
Je n’ai vu qu’un feul Lézard à l’Ifle
Sainte-Catherine ; il pouvoit avoir deux
pieds de long , & trois pouces & demi
ou quatre de large. Sa peau étoit noire ,
tachée de blanc de la tête au bout de la
queue. Le ventre étoit à-peu-près de mê-
me ; mais le blanc y dominoit davantage;
au lieu que le noir & le blanc étoient dis-
tribués prefque également par taches de fi-
gures régulières fur tout le relie du corps;
fa forme étoit d’ailleurs celle de nos
Lézards verds de France. M. de Ner-
ville * qui étoit avec moi , fe difpofoit à
lui tirer un coup de fufil , Iorfque je re-
connus que l’animal étoit mort. Nous
nous en approchâmes ; mais comme il
exhaloit une odeur fétide , nous ne ju-
geâmes pas à-propos de l’examiner avec
plus d’attention. Seroit-ce 1 eMaboya, ou
le Tejuguacu , aitifi nommé par les gens
" s , & Iguana par Pilon & Mar-
Brafiliens éprouvent l’incommo-
AUX ISLES MaLOUINES. 1 63
dite de tous les pays chauds , qui efl
d’être tourmentés par des infeéles dont la
petiteffe empêche d’éviter la morfure.
Un de nos Acadiens étant de retour à
bord , Te trouva beaucoup incommodé
d’une petite tumeur qui luiétoit furvenue
au gros orteil du pied gauche , depuis
quelques jours. Cette tumeur augmen-
toit , ainlx que la douleur qu’elle caufoit.
On reconnut que c’étoit le Nigue du Bré-
fil , que l’on nomme Pique au Pérou. C’eft
un infeéle û petit , qu’il eftprefque imper-
ceptible. Voyez la defcription qu’en fait
M. d’Ulloa , dansfon voyage du Pérou,
& qui convient parfaitement à celui que
nous avons vu à fille Sainte-Catherine.
On guérit notre Acadien par l’extra&ion
du nid , & par l’application de la cendre
de tabac. Les jambes de cet infeéle ,
dit l’Auteur que je viens de citer , n’ont
pas le reffort de celles des puces ; ce qui
n’eft pas une petite faveur de la provi-
dence, puifque s’il avoit la faculté ae fau-
ter , il n’y a pas de corps vivant dans les
lieux où fe trouve cet infeéle , qui n’en
fût rempli. Cette engeance feroit périr les
trois quarts des hommes par les accidens
Lij
ï6'4 Histoire d’unVoyage
qu’elle pourroit leur caufer. Elle eft tou-
jours dans la pouffiere , fur-tout dans les
lieux mal-propres. Elle s’attache aux
pieds , à la plante même & aux doigts.
La Nigua perce fi fubtilement la peau ,
quelle s’y introduit fans qu’on le fente.
On ne s’en apperçoit que lorfqu’elle
commence à s’étendre. D’abord il n’elfc
pas difficile de l’en tirer ; mais quand
elle n’y auroit introduit que la tête , elle
s’y établit fi fortement , qu’il faut fcari-
fier les petites parties voiiïnes , pour lui
faire lâcher prife. Si l’on ne s’en ap-
perçoit pas affez tôt , l’infe&e perce la
première peau fans obftacle , & s’y loge.
Là il fuce le fang , & fe fait un nid d’une
tunique blanche & déliée, quia la figure
d’une perle plate. Il fe tapit dans cet ef-
pace , de maniéré que la tête & les pieds
font tournés vers l’extérieur, pour la com-
modité de fa nourriture , & que l’autre
partie de fon corps répond à l’intérieur de
îa tunique , pour y dépofer fes œufs. A
mefure qu’il les pond , la tunique s’élar-
git ; & dans l’intervalle de quatre à cinq
jours , elle a jufqu’à deux lignes de dia-
mètre. Il eft très-important de l’en tirer,
AUX ÏSLES MâLOUINES. 1 65
fans quoi, crevant de lui-même, il ré-
pand une infinité de germes , qui multi-
plient les infe&es & les douleurs ; cette
vermine pénétré quelquefois jufqu’aux
os ; &lorfque l’on ell parvenu à s’en dé-
livrer, la douleur dure jufqu’à ce que la
chair & la peau foient entièrement ré-
tablies.
Cette opération eft longue & doulou-
reufe.Elleconfifteàfépareravec la pointe
d’une aiguille, les chairs qui touchent la
membrane où réfident les œufs , fans cré-
ver la tunique.
Après avoir détaché jufqu’aux moindres
ligamens , on tire la perle , qui eft plus
ou moins groffe à proportion du féjour
que l’infe&e a fait dans la partie. Si par
malheur la tunique creve , l’attention doit
redoubler , pour en arracher toutes les
racines , & fur-tout pour ne pas laiffer la
principale Nigue. Elle recommencerait
à pondre avant que la plaie fût fermée ,
& s’enfonçant dans les chairs , elle don-
nerait encore plus d’embarras à l’en tirer.
On met dans le trou de la perle , un peu
de cendre chaude de tabac mâché. Pen-
dant les grandes chaleurs , il faut fe gar-
L iij
166 Histoire d’un Voyage
der avec un foin extrême de fe mouiller
les pieds. Sans cette attention , l’expérien-
cea faitconnoître que l’on eft menacé du
palme , mal fi dangereux , qu’il eft or-
dinairement mortel.
Quoique l’inleête ne fe fafte pas fen-
tir dans le temps qu’il s’infinue ; dès le
lendemain il caufe une démangeaifon
ardente , & fort douloureufe , fur-tout
dans quelques parties, telles que le deflbus
des ongles. La douleur eft moins vive à
la p!antedupied,oùla peau eft plus épaif-
fe. On obferve que la Nigue fait une
guerre opiniâtre à quelques animaux ,
fur-tout au Cerde , qu’elle dévore par de-
grés , & dont les pieds de devant & de
derrière fe trouvent tout percés de trous
après fa mort.
La petiteffe de cet infeéfe n’empê-
che pas qu’on n’en diftingue deux efpe-
ces , l’une venimeufe , l’autre qui ne l’eft
pas. Celle-ci reffemble aux puces par la
couleur, & rend blanche la membrane où
elle dépofe fes œufs. L’autre efpece eft
jaunâtre ; & fon nid couleur de cendre.
Un de fes effets , quand elle s’eft logée à
l’extrémité des orteils eft de caufer une
AUX ÏSLES MaLOUINES. 167
inflammation fort ardente aux glandes
des aines , accompagnée de douleurs ai-
guës, qui ne finiflent qu’après l’extirpa-
tion des œufs.C’efl: à M. de Juffieu que
l’on doit la diftinêtion des deux elpeces
deNigues. Il eut , comme les autres Aca-
démiciens François qui l’accompagnè-
rent au Pérou, le chagrin d’éprouver plu-
fleurs fois ces douleurs , qu’ils n’ont pu
expliquer.
Après les Nigues , l’infe&e le plus nui-
flble du Bréfil , efl: celui qu’on noipme
Cancrelas ,■ il efl: de la grofleur du Hanne-
ton , mais un peu plus plat & plus alon-
gé , ayant un corfet d’un verd noir ,
moins dur' & moins folide. Il efl: extrê-
mement à redouter dans les Navires,
parce qu’il multiplie beaucoup en peu de
temps , & qu’il s’introduit par-tout ; il
ronge le papier , les livres, les hardes, le
bifcuit & le bois même. Il gâte tout par
fes ordures & par fa mauvaife odeur. Aux
Ifles Antilles on le connoît fous le nom
de Ravet.
[ UnNaturalifte a obfervé , que chaque
coque que dépofe le Cancrelas , efl: tou-
jours divifée intérieurement en trente cel-
L iv
168 Histoire d’un Voyage
Iules rangées fur deux lignes parallèles ?
dans chacune defquelles il y a un em-
bryon: il y a dans les Antilles des Arai-
gnées de la groffeur du poing , qui font
les ennemies mortelles de ces infe&es j
quand elles peuvent en faifir un , elles
fucent fon fang & fa fubftance , de ma-
niéré qu’il ne lui refie plus que les ailes
& l’épiderme de la peau. Ce fervice em-
pêche les Indiens de les tuer ; c’eû ce
qu’on a fait de tout temps , fur les bords
du Nil à l’égard de l’Ibis qui tue les Cro-
codiles ].
J’ai remarqué très-peu de poiffons par-
ticuliers dans la mer du Bréfil ; il y en a
cependant un nommé Panapana , dont
jedonneicila figure PI. III. fig. 4. il avoit
deux pieds & demi de longueur , de la tête
à la naiffance de la queue ; d’un ceil à
l’autre dix pouces. Sa peau étoit rude
& dure comme celle du Requin ; mais
le grain en étoit beaucoup plus fin , & à-
peu-près le même que celui de la peau
du poilfon que nos Marins nomment De-
moifelle. Nous en avons pêché trois ou
quatre pendant notre relâche à l’Ifie
Sainte-Catherine, & deux aux Maldona-
AUX ISLES MaLOUINES. 169
des , à l’embouchure d eRio de la P lata.
La tête du Panapana eft plate , diffor-
me , & faite en marteau. Ses yeux font
fort éloignés l’un de l’autre ; car ils font
placés aux deux extrémités de la tête. Il
a la gueule & la queue femblables à cel-
les du Requin , les dents font tranchan-
tes ; mais je n’y en trouvai pas fept rangs.
Nos Marins lui donnoient le nom de Mar-
teau , & ce titre lui convient très-bien
relativement à fa forme.
Nous avons déjà eu occafion de parler
du Requin j & quelques obfervations que
j’ai faites fur ceux de ces poiffons qui vi-
vent dans la mer du Bréfil , ferviront à en
completter la defcription. Les Requins
dont on voitla figure PL II, fîg. 5, n’étoient
pas d’une grandeur démefurée; ils paroif-
foient de l’efpece de ceux que Ton nomme
Lamies. Nous avons examiné attentive-
ment le nombre des rangées de leurs
dents , & nous en avons compté fept ,
au lieu de fix qu’on leur donne communé-
ment. Elles étoient plates , triangulaires ,
aiguës & découpées dans leurs bords
comme l’eft une fcie. Elles ne paroiffoient
pas engagées folidement dans lamâchoire,
170 Histoire d’un Voyage
comme celles des autres animaux. Elles
étoient mobiles , s’ouvroient & fe fer-
moient comme les doigts de la main , de
façon que chaque rangée fe replioit fur fa
voifine en recouvrement ; c’eft-à-dire ,
que celle de delfus , en fe courbant , oc-
cupoit le vuide ou l’entre-deux des dents
de la rangée inférieure. Les dents du Re-*
quin font rangées dans fa gueule comme
les ardoifes fur un toit , ou fi l’on veut ,
comme les feuilles d’un artichaux.
On dit que le Requip efi: toujours pré-
cédé d’un autre poilfon que l’on nomme
Pilote. Nous pouvons affiner le con-
traire ; au moins avons - nous vu plu-
fieurs fois des Requins fans cet avant-
coureur.
Le Pilote efi: un des beaux & bons
poifions de mer. Il efi: d’un bleu difpofé
par bandes’; les unes d’un beau bleu très-
foncé fur le dos , defcendent en s’éclair-
ciflant infenfiblement jufquesfous le ven-
tre ; elles font au nombre de fix. Quatre
autres bandes, ainfi que la tête & la queue,
font d’un bleu très-clair , ou d’un blanc
lavé de bleu. Le globe de l’œil eft d’une
belle couleur d’or , excepté la prunelle ,
AUX ISLES MALOUINES. 171
qui eft noire ; les de,ux extrémités de la
queue font blanches.
Je n’ai pas reconnu ce poiffon à la de£
cription que l’on en trouve dansle Diêtion-
naire d’Hiftoire Naturelle de M. Valmont
de Bomare. Se feroit-il trompé dans cet
article , comme il a fait dans plulieurs
autres ? ou m’auroit on trompé moi-même,
en me nommant Pilote un poiffon qui
n’eft pas celui qui doit porter ce nom ?
Voyez-en la ligure dans la Pl. I , fig. 8.
Si nous avons vu des Requins fans être
précédés de Pilotes , nous n’en avons
pris aucun qui n’eût plulieurs £ uccets cram-
ponnés fur lui près de fa tête. Les Brali-
liens nomment le Succet Iperuquiqa & Pi-
raquïba , les Portugais Piexepogador. Le
plus grand que nous ayons pris avoit en-
viron huit pouces de long , fur deux &
demi dans fa plus grande largeur. Sa tête,
longue de deux , elL plate dans fa partie
fupérieure , & reffemble au palais d’un
bœuf , cannelé en travers , qui y feroit
collé de maniéré que lesbords n’y feroient
pas adhérents. Ces cannelures font armées
de pointes lî dures & li folides , qu’en les
paffant fur le bois , elles y font l’effet d’une
172 Histoire d’un Voyage
lime fine. C’eft pac leur moyen que le
Succet s’attache fi fermement aux ouies
& au ventre du Requin , qu’il fe laifle
prendre avec lui. On ne peut même l’en
détacher qu’avec un couteau ou un autre
inftrument. La mâchoire inférieure efl:
plus longue que la fupérieure. 11 a de pe-
tits yeux d’un jaune doré , la prunelle
noire. Au lieu de dents, c’eft une infinité
de petits tubercules aflez folides. Auprès
de chaque ouie efl: une nageoire triangu-
laire, longue d’un pouce ouenviron: deux
autres auprès fous le ventre, qui fe joignent
à leurs racines, & une fous le ventre & fur
le dos , qui régnent depuis le milieu du
corps jufqu'à la queue. Sa peau efl lifïe ,
gluante comme celle de l’anguille , & de
couleur d’ardoife.
Bien des gens fe font trompés , en pre-
nant le dos du Succet pour le ventre , à
caufe de la partie par laquelle il s’attache
au Requin. Je l’ai obfervé avec toute l’at-
tention dont j’ai été capable , & je me
fuis convaincu de l’erreur des Auteurs ;
comme on peut le voir dans les fig . 1 1 &
1 2 de la Pl. I.
La rade de Sainte-Catherine fournit un
auxIsles Mal OUI NE s. 173
petit nombre de poiffons excellens ; tel eft
îe Balaou dont j’ai donné la figure , PL II,
fig. 8 5 la Brune qu’on voit , fig. 4 ; la
Lame d'épée , fig. y , & la Lune , PL. III ,
fig. 5. Le bec allongé que l’on voit au
Balaou , me l’avoit fait nommer Beccaf-
fine de mer. L’extrémité de ce bec , qui
eft très-folide & aufli dur que le bec d’un
oifeau , eft delalongueur de deux ou trois
lignes , de la couleur du plus beau cin-
nabre ; fon corps eft prefque diaphane ;
une bande ou raie d’un bleu verdâtre ré-
gné depuis l’ouie jufqu’à la queue ; fes
écailles font fi délicates, qu’elles font pres-
que imperceptibles. Sa chair eft folide &
<Tun goût excellent. La Lune femble cou*
verte d’une feuille d’argent.
La Lame d’épée ne pouvoir guères être
mieux nommée, relativement à fa figure.
On voit auffidanslaradedes Crapauds de
mer qui pourraient être nommés Hérijfons
de mer ; car tout leur corps eft couvert de
pointes longues de deux lignesou environ.
Celui qui a la figure la plus ordinaire aux
poiffons , a la gueule armée de dents affez
larges & plates , comme les dents cani-
nes des hommes , &: ne reffembloit pas
i 7 4 H I S T O I R E D’U N V O Y A G E
mal à une bouche humaine , même par
les levres.
Nous n’y pêchâmes pas de beaux co-
quillagesjle feul qui mérita notre attention,
fut un cafquequiavoit au moins huit pou-
ces de diamètre. On trouv-a un foldat &
quelques petits chevaux marins. On pê-
choit toujours avec crainte ; car cette
rade elfl’afyle ordinaire des Requins.
U n Efpagnol nous apporta un jour quel-
ques cens d’huîtres: elles étoient beaucoup
plus groffes que les huîtres blanches de
Saintonge ; car leurs écailles avoient au
moins cinq pouces de diamètre. On n’en
mange pas de plus graffes &de meilleures
en France. C’étoit une véritable crème
nouvelle pour le goût & la blancheur.
Nous fîmes tout notre pofïible pour enga-
ger l’Efpagnol à nous découvrir le lieu où
il les pêchoit , mais tous nos foins furent
inutiles , & il garda fon fecret , comme s’il
eûtintéreffé le Gouvernement.
Nos recherches fur les coquillages de
Sainte-Catherine ne furent cependant pas
toujours infruêlueufes : nous trouvâmes
dans un terrein humide & marécageux ,
une quantité prodigieufe de Tourlouroux ;
AUX ÏSLES MALOUINES. 175
c eft une efpece de crabe qui fe tient à
terre , & qui s’y forme une retraite. Les
plus gros n’ont pas plus de deux pouces de
largeur. La forme de leur cafque eftpref-
quequarrée , d’un rouge-brunquis’éclair-
cit infenfîblement jufques fous le ventre ,
qui eft d’un rouge clair. Cette écaille ou
cafque eft affez forte , quoique mince.
Leurs yeux font d’un noir éclatant , durs
comme de la corne ; ils fortent & rentrent
ainfi que ceux des Ecreviffes.
Les Tourlouroux ont quatre jambes de
chaque côté, compofées chacune de qua-
tre articles , dont le dernier eft plat& ter-
miné en pointe. Ils s’enfervent pour mar-
cher de côté , comme les crabes ordinaires,
& pour creufer la terre. Ils ont encore
deux jambes ou pinces plus groffes , mais
une fur-tout d’un volume au moins double
de l’autre -, c’eft la droite. Ces pinces ou
mordansfont d’un rouge vif, comme ceux
des crabes de mer , & leur fervent à cou-
per les feuilles & les racines des plantes
dont ils font leur nouriture. Lorfqu’ils
voient quelque chofe qui les effraie , ils
frappent ces deuxmordans l’un contre l’au-
tre , comme pour effrayer leur ennemi ,
176 Histoire d’un Voyage
& lèvent perpendiculairement le plus
gros , marchant ainlï , l’arme levée & en
état de défenfe , mais fuyant néanmoins
dans leurs trous. Cesmordans, ainfique
leurs jambes, tiennent li peu à leurs corps,
qu’ils lé détachent & relient dans la main
de ceux qui veulent prendre l’animal , ôc
le Tourlouro u s’enfuit.
Les deux fexes ont la queue repliéefous
le ventre , où elle s’emboîte lî jufte dans
une cavité , qui ell: à l’écaille du ventre ,
qu’à peine peut-on la dillinguer. Celle du
mâle va toujours en diminuant de largeur
jufqu’à la pointe. Celle de la femelle ell
également large jufqu’à l’extrémité. Ame-
fure que la femelle pond fes œufs , ils s’at-
tachent aux poils longs & raboteux dont
la queue eft fournie en-deffous. Elle les
foutient, les enveloppe, Sc empêche qu’ils
ne tombent, & que le fable ou les herbes ,
ou d’autres inégalités qui fe rencontrent
dans fa marche , ne puilfent les détacher.
Ces Tourlouroux étoient en h grand nom-
bre dans ce terrein marécageux, qu’il n’é-
toit pas poffible d’y placer le pied , fans en
écrafer plufîeurs. J’ignore fi les habitans
des côtes mangent ces animaux, comme
l’on
AUXlSLES MaLOUINES» lÿf
Ion fait dans les Antilles, où ils font%’une
grande refî’ource pour les Caraïbes &
même pour les Negres.
La partie du régné animal qui doit le
plus occuper un Naturalise à l’ISe Sainte-
Catherine & au Brefii , eft l’Hiftoire des
Oifeaux ; c’eft celle où la nature femble
avoir déployé le plus de magnificence &:
de variété;
Le premier Perroquet que j’eus occa-
fion d’examiner étoit un préfent du Gou-
verneur à M. de Bougainville. Tout l'on
plumage j, fur-tout la tête , le col , le dos
t k le ventre étoient parfemés de plûmes ;
les unes d’un jaune de jonquille, les autres
d’un jaune de citron ; d’autres étoient d’un
beau rouge de carmin, d’autres d’un roùge
cramoifi,& toutes entremêlées de plumes
d’un verd plus ou moins foncé & d’un bleu
vif j particulièrement aux deux oreilles.
Le Gouverneur nous dit que cette variété
étoit due en partie à l’art & en partie à la
nature. Lorfque cet oifeau efi: fort jeune ,
&: n’a prefque encore que les tuyaux des
plumes fortis après le duvet , on les lui ar-
rache en différens endroits > & auflitôt on
inféré à la place une elpece de poifon en
Tome h
M
178 Histoire d’unVoyage
liqueu? : les plumes qui fuccedent aux
tuy aux deviennem alors jaunes ou rouges,
au lieu de verres qu’elles auroient été na-
turellement. Sur cent de cesoifeauxà qui
l'onfait cette opération , à peine y en a-t-ii
cinq ou iix qui n’y perdent pas la vie.
Un Espagnol une autre fois vint nous
apportef quatre de ces oifeaux , dont il y
en avoit deux déjà élevés & qui parloient
la langue Portugaife : les deux autres
avoient été pris dans le nid , & ne man-
geoient pas encore feuls. J’achetai un de
ces derniers , moyennant un ruban de tête,
& je le confervai jufqu’au commence-
ment -de Mai qu’il mourut d’un catharre
dans la tête. Ce catharre lui avoit fait en-
fler les yeux. Il tomba dans la poitrine , &
Payant rendu afthmatique , je ne pus le
fauve r.
Dans le nombre de ces Perroquets il y
en avoit de trois efpecesquidifféroient par
le plumage & par la groifeur. Un des deux
avoit les plumes du cou & de l’eftomac
d’un rouge tanné & changeant, mêlé d’un
peu de gris ; ledeflus du devant de la tête
d’un rouge de cinnabre’ un peu paffé &
éteint -, les bouts d’ailes d’un rouge plus
AUX ÏSLES MaLOUINES. 179
vif que celui de la rofe , & plufieurs plu-
mes des ailes & de la queue d’un beau
rouge de carmin ; d’autres d’un très-beau
bleu d’azur & d’autres noires : tout le refié
du corps étoit verd. Il parloit très-bien
Portugais, & apprenoitaifément le Fran-
çois. Il mourut dès les premiers jours de
notre arrivée aux Ifles Maloüines. Le fé-
cond étoit plus gros qu’aucun de ceux que
nous avions. Ledefïusde fatête étoit d’un
rouge de cinnabre , les deux côtés d’un
bleu vif vers les oreilles, & qui s’affoi-
blifîoit jufqü’à devenir gris , à mefure qùë
les plumes s’en éloignoient. Les ailes &:
la queue étoient comme celles du premier.;
Les autres étoient près de moitié moins
gros ; d’ailleurs ils lui reffembioient pour
le plumage , excepté que le rouge de leur
tête étoit beaucoup plus vif; peut-être
étoient-iis plus jeûnes. Le Perroquet de
M. de Bougainville périt de la même ma-
ladie que le mien , pendant notre féjour
aux Mes Maloüines ; celui de M. de Beî-
court tomba à la mer , & s’y noya ; de
maniéré que de fept, nous n’en avons ap-
porté que deux en France ; un très-gros
& un autre de la petite efpece , qui n’a-*
Mij
i3o Histoire d*u n Voyage
voit pas de queue , parce qu’il s’en arra-
choit les plumes à mefure quelles repouf-
foient. Le Matelot à qui il appartenoit ,
n’en avoit pas pris, à beaucoup près , tout
le foin que nous avions eu des nôtres ,
& le conferva. Il parloit fort bien , & imi-
toit parfaitement les cris des enfans que
nous avions à bord , ceux des Moufles ,
quand on les fouette , lorfqu’ils ont com-
mis quelques fautes , ceux des poules, &
le langage varié de tous les animaux qui
étoient dans la frégate.
Parmi les préfens que fit le Gouver-
neur à notre Commandant , on -diflin-
guoit particuliérement cinquante peaux
de Toucans arrachées depuis le bec juf-
qu’aux cuifîes , & féchées avec les plu-
mes qui font en partie couleur de citron,
en partie rouge incarnat, & en partie
noires par bandes tranfverfales d’une aile
à l’autre.
La grofleur du Toucan efl: à-peu-près
celle d’un pigeon ramier ; mais il efl: mon-
té plus haut fur fes jambes , qui font d’un
gris bleuâtre, ainfi que fes piés , & armés
d’ongles fort longs. Sa queue *a envi-
ron quatre pouces ; elle efl: quelquefois
AUX Isles Malouines. X 8 I
noire & arrondie à Ton extrémité , mais
communément bigarrée de bleu, de pour-
pre & de jaune , fur un brun obfcur. Le
dos & les ailes font de cette derniere cou-
leur, excepté quelques plumes noires qui
garniflent les ailes. Sa tête eft très-grofîe ,
mais fort petite à proportion de Ion bec ,
qui a fept à huit pouces de la racine à la
pointe. La partie fupérieure a, près de la
tête , environ deux pouces de baie , &
forme dans fa longueur une figure à-peu-
près triangulaire & convexe par-deflus ,
dont les deuxfurfaceslatéralesfontun peu
relevées & arrondies. Celle de deflus, qui
forme l’intérieur du bec , eft creufe : lés
bords ou levres font découpées en ma-
niéré de fcie. La partie inférieure pré-
fente la même forme que la fupérieure ,
mais un peu concave en-deftous. Cesdeux
parties égales dans leur longueur , s’em-
boîtent l’une dans l’autre , & diminuent
infenfiblement jufqu’à l’extrémité , qui
eft un peu courbée en-deffous, & pointue.
La langue eft une membrane blanchâtre,
prefque aufîi longue que le bec , mais très-
étroite, & très-applatie. Elle n’a pas deux
lignes an plus de large , Ôc préfente une
M iij
x§2 Histoire d’un Voyage
barbe de plume découpée ; les yeux font
ronds, beaux, vifs& étincelans, enchâf-
fés dans deux joues nues , couvertes d’une
membrane azurée. Les uns ont l’iris de
l’œil bleu-clair, environné d’un cercle
blanc ; d’autres l’ont tout noir. Il y en a
de différentes efpeces, au moins diffè-
rent-ils entre eux par la couleur du bec , &
par celle des plumes. Le bec de quelques-
uns eft verd avec un cercle noir & deux
taches blanches vers fa racine. Le bec des
autres eft noir, rouge en-dedans, avec
un cercle jaune verdâtre auprès de la tête.
Les Toucans font fort communs à 1’Ifle
Sainte-Catherine.
[ Le cri fingulier du T oucan , toucaraca ,
eft l’origine du nom qu’il porte. Si les hom-
mes vouloient former une langue univer-
felle , il feroit néceffaire qu’ils employai
fent le plus qu’il leur feroit poflible l’har-
monie imitative ; c’eft un moyen fûr de fe
faire entendre fans étude dans les trois
contmens. Les Aftronomes ont trouvé un
moyen bien plus fingulier de faire connoî-
tre par-tout leToucan, c’eft de donner fon
nom (Anfer Americanus) à une des conf-
tellations Auftrales : il eft vrai qu’il faut
AUX ISLES MALOUINES. 183
fçavoir lire parmi les étoiles pour recon-
noître cet oifeau ].
Le Guaras le rencontre quelquefois à
rifle Sainte-Catherine. Cet oifeau eft gros
comme une grande Pie de France. I* a le
bec long, & recourbé par le bout; les
cuifles , & les pieds longs. Les premières
plumesqui lecouvrent aprèsqu’ilefl: éclos
font noires. Cette couleur s’évanouit in-
fenlîblement , & devient cendrée. Lorfi
qu’il commence à voler , toutes fes plumes
deviennent blanches : elles prennent en-
fin la couleur de rofe j & de jour en jour
devenant plus rouges , elles acquièrent la
couleur d’écarlate la plus vive , qu’elles
confervent toujours. Quoique cet oifeau
foit vorace & carnivore , il niche 6c pond
fes œufs fous les toits des maifons, &
dans les trous des murailles , comme nos
moineaux. Il vole en troupe ; & les Sau-
vages emploient fes plumes pour leurs
ornemens de tête.
Nos François dans leur chafle tirèrent
un jour un oifeau fîngulier nommé Spa-
tul :■ , lui caflerent une aile , le prirent &
l’apporterent à bord ; c’étoir un jeune, &
tout fon plumage étoit de couleur de rofe
M iv
184 Histoire d’un Voyage
tendre ; Fextenfion du tuyau , d’où naif
fent les barbes des plumes des ailes, étoit
d’un rofe vif. Ses jambes étoient hautes
d’un pié , les cuiffes comprifes , d’un blanc
gris , ainfi que les piés , qui étoient pal-
més, comme ceux des oies. Son bec avait
f x pouces de longueur , plat tant dans la
partie inférieure , que dans la fupérieure,
gris vers fa racine, & blanc vers le bout -,
il commençoit à s’élargir vers les deux
tiers de fa longueur , & fon extrémité fi-
niffoit en fpatule , de deux pouces & de-
mi de diamètre dans la plus grande lar-
geur. Nous le portâmes abord, où il vé-
cut trois jours , au moyen de quelques pe-
tits poiflons,'& de quelques morceaux de
viande fraîche , qu’on lui faifoit avaler de
force ; car il ne vouloitpas manger de lui-
même. Lorfqu’on approchoit de lui , il
faifoit relonnerfonbec avec le même bruit
que h l’on frappoit deux palettes de bois
l’une contre l’autre. Je le deffinai ainf à
mon aife , tel qu’on le voit dans la Plan-
che W.. figure 3 . Quelques-uns de nos Ma-
rins lui donnoient le nom de Flamand ;
mais celui de Spatule , ou Palette, lui con-
vient mieux ^ caufe de la forme de fon
AUX ÏSLES MaLOUïNES. 185
bec, bien différent de celui du Flamand,
qui eft prefque fait comme le bec le plus
ordinaire des oifeaux.
Outre ces oifeaux nous avons rencon-
tré fréquemment des Criards ; c’eft le nom
que les Portugais donnent à une efpece
de Corneille , dont tout le plumage eft
d’un beau bleu tendre. Ce font, difenm
ils , les Corbeaux du pays. Ils en ont la
forme , & ne font gueres moins mauvais
à manger. Les Tièpirangas font gros com-
me des Grives , ont les ailes , la queue &
une partie du bec de couleur brune fon-
cée ; le refte du plumage eft d’un beau
rouge de cinnabre un peu càrminé, tirant
fur l’écarlate. Quelques-uns de nos Ma-
rins les nomment Lorys, d’autres Cardi-
naux ; mais ce dernier nom eft celui d’un
oifeau à-peu-près de même figure , dont
tout le plumage eft rouge fans mélange de
brun.
Un des plus jolis oifeaux du Bréftl , eft
celui qu’on nomme dans le pays Guranthé
Engera. Il eft de la grandeur d’un Serin de
Canarie. 11 a les ailes , le dos , le col &
la queue bleus , quelques tachés blan-
ches au milieu des grandes plumes des
i8(j Histoire d’un Voyage
ailes, & à celles de la queue -, ce qui le fait
reflembler au Chardonneret. Depuis le def-
fous du bec en fuivantla poitrine , jufqu’au-
deflousdela queue , toutes les plumes font
d’un beau j aune doré vif, éclatant ; fon vifa-
ge eft varié comme celui du Serin, & il imite
le chant des autres oifeaux. Il y en a de plu-
fi eurs efpeces , les Brafiliens le nomment
auffi Teitei. V oy ez-en la figure PI. Wl.fig. 3 .
Le jour de notre départ de Sainte-Ca-
therine, nous apperçûmes le long des
hautbans , des driffes & des autres cor-
dages, une quantité de petites lumières
mouvantes. On les auroit pris pour des
lampions mobiles. Nous en fûmes d’au-
tant plus furpris que , quoique nous ju-
geâmes bien que c’étoit des mouches
lumineufes , nous n’en avions encore
apperçu aucune jufqu’à ce jour. Elles
avoient quatre ailes , deux tranfparentes
telles que celles de nos mouches commu-
nes , & deux opaques , liffes , brunes &
folides , comme les fupérieures des Han-
netons, fervant également d’étui à celles
de deflous. Leur tête efl: noire , en forme
de trefle , ornée de deux antennes auffi
noires, longues de quatre lignes , & qui
AUX ISLES MALOUINES. 187
paroiffent formées de petits cornets infé-
rés par leurs pointes les uns dans les au-
tres. Auprès de ces antennes , font pla-
cés deux yeux ronds , noirs , folides com-
me de la corne , luifants & (aillants , gros
comme les plus petits grains de pavot.
Le corps & les fix jambes font d’un brun
noirâtre, Ondiftingue aifément à l’œil ûx
anneaux , qui diminuent de grandeur de-
puis le cou jufqu’à l’extrémité du corps*
terminé en pointe arrondie. Ces anneaux
font aufli folides que ceux dont le corps
des Hannetons eft compofé. Le plus grand
annéau , qui forme toute la partie anté-
rieure du corps où font attachées les
jambes , a un peu plus de deux lignes de
largeur fur deux de longueur , & fe trou-
ve couvert d’un duvet , ou pouffiere lé-
gère telle que celle des ailes des Papil-
lons. De cette partie. & de la tête , par-
tent des rayons d’une lumière femblable
à celle des Vers luifants.
Je mis une de ces mouches dans un
cornet de papier , le foir en me couchant ,
dans le deffein delà peindre le lendemain.
Mais , ayant voulu commencera le faire,
je ne la trouvai plus ; elle avoit percé le
1 88 Histoire d’un Voyage
cornet , &: s’étoit fauvée.Lejour fuivant
j’apperçus , étant couché , une lumière
dans un des rayons où j’avois placé mes
livres. Jenepenfoisplus aux mouches lu-
xnineufes , & j’imaginai d’abord que cette
lumière étoit un rayon échappé de la
lampe de l’habitacle , auprès duquel étoit
la fenêtre de ma dunette ; mais voyant
cette lumière changer de place, je me rap-
pellai la mouche échappée la nuit précé-
dente. Je la pris , & l’ayant fermée fous
un gobelet de verre , je l’obfervai h loi-
fir le lendemain , & la deflinai.
En quittant Monte-video fur la riviere
de la Plata , la même chofe nous arriva
pendant le calme qui nous furprit le
jour de notre départ. La lumière que cel-
les-ci répandoient , étant plus brillante
& plus éclatante encore que celles des
mouches de l’Kle Sainte-Catherine , j’en
mis quelques-unes avec de l’herbe fraî-
che , dans un gobelet de verre que je
couvris d’un autre $ & l’ayant fixé fur ma
table , j’en approchai un livre , dans le-
quel , fans le fecours d’aucune autre
lumière , je lus avec beaucoup de facilité ,
quoique le cara&ere en fiât très-menu.
AUX ÎSLES MaLOUINES. 189
Dès le matin du lendemain j’en tirai
une du gobelet , & l’ayant piquée d’ufte
épingle , que je fichai dans le bois àe la
table , je la peignis.
Elle avoit quatre lignes de large , & onze
& demie de long, y compris le chaperon
de trois lignes , qui lui couvroit la tête.
Quatre ailes s’étendoientfur fion corps.
Les deux fupérieures étoiéht d’un beau
noir velouté , avec une raie d’un jaune
doré près du bord extérieur. Elle régnoit
depuis le cou , jufqu’aux deux tiers de
la longueur de l’aile. Le chaperon étoit
tout entier de même couleur , excepté
un gros point noir au milieu près du cou.
Ce chaperon fuivoit les mouvements de
la tête qui étoit arrondie , & lui fervoit
de cafque : il débordoit d’une ligne tout-
au- tour. Deux antennes noires, déliées
comme un cheveu fin , & longues de trois
lignes , étoient placées fur le devant de
la tête , au-defi'us de deux yeux noirs ,
peu Taillants, & femblables à de la fe-
mence d’Amaranthe. Trois petites jam-
bes également noires, fortoientdes deux,
côtés du corps , tout couvert dans cette
partie de petits poils fins très-courts , &
190 Histoire d’un Voyage
d’un jaune orangé. La partie poftérieure
ét(3it compofée de cinq anneaux , dont
les deux les plus-près du corps étoient
noirs , revêtus d'un poil court & velou-
té; les deuxluivants d’un poil doré , &le
cinquième auffi large que deux autres en-
femble , & qui terminoit le corps en
pointe arrondie , étoit auffi couvert d’un
poil noir velouté , mais un peu-plus long
que celui des autres anneaux. Ces an-
neaux n’avoient pas la folidité de ceux
quiformoient le corps de la mouche pré-
cédente ; ils fléchiffoient fous le doigt ,
qui lespreffoit même légèrement. La pre-
mière n’envoyoit des rayons de lumière
prefqueque de la tête, celle-ci en répan-
doit de toutes les parties de fon corps , (î
l’on en excepte la tête. Celles que j’avois
renfermées avec de l’herbe fraîche , ont
vécu quatre jours , & ont confervé l’é-
clat de leur lumière dans toute fa force,
jufqu’à leur mort.
J’étois curieux depuis long-temps ,
d’avoir des oifeaux-mouches , & ne (ca-
chant comment faire pour prendre ce
joli animal vivant , je hazardai de tirer
un coup de fuffi fur un d’eux qui volti-
AUX ISLES MaLOUINES. 19I
geoit comme un papillon , & planoit de
même lur une petite branche d’arbre.
Soit de peur , Toit par l’air violemment
agité , le petit oifeau refta fur le coup.
Après l’avoir cherché long-temps , je le
trouvai enfin mort fur une feuille de la
même branche. On en voit la figure de
la grandeur naturelle dans la Pl. \ 1 X.fig. 1 .
Quelques-uns nomment cet oifeau Zz-
fongere ou Becquefleurs , parce qu’il vol-
tige fans ceffe fur les fleurs , comme le
Papillon , & qu’il en pompe également
lefuc. Tout le volume de fon corps avec
fes plumes, n’efl: pas plus grosqu’une noi-
fette commune. Il a la queue près detrois
fois plus longue que le corps ; le cou af-
fez petit , la tête proportionnée , & les
yeux fort vifs. Son bec eft un peu blan-
châtre à la racine , & noir dans tout le refi
te , aufli long que fon corps , menu &
très- pointu. Ses ailes font longues , dé-
liées, très- amples en proportion: l’extré-
mité de leurs plumes atteint j ufqu’au tiers ,
ou environ, de la queue j elle efl: , ainfi
que les ailes, d’un brun pourpré. Le refi
te du plumage d’un verd doré , com-
me fi l’on avoit couché fur une feuille
i5>2, Histoire d’un Voyage
d’or , une couleur verte prefquetranfpa-
rente. Le col & la tête font d’un bleu tur-
quin , également doré. Ces couleurs va-
rient fuivaritquela lumière y frappe plus
ou moins vivement. Quelquefois tout le
plumage de cet oifeau paroît comme la
gorge des pigeons, ou lés plumes vertes
des ailes des canards fauvages ; tantôt d’un
beau bleu , tantôt d’un beau verd , tan-
tôt d’un pourpre , quife marient toujours
avec l’éclat d’un or vif, éclatant & bruni.
La langue de cet oifeau en miniature , eft
fourchue , reffemblante à deux brins de
foie rouge. Ses pieds font courts , noirs ,
armés d’ongles très-longs.
Il y a de plulieurs efjaeces cl’oifeaux-
mouches , qui different en groffeur & en
couleur. Un de la petite efpece , que j’ai
t confervé dans de l’eau-de-vie , a des plu-
mes blanches , depuis la poitrine jufqu’à
la queue. La couleur du refte de fon plu-
mage eft femblable à celle des autres.
La femelle ne pond que deux œufs ,
de la groffeur d’un petit pois. Ils font leur
nid fur les orangers , avec les plus joetits
fétus qu’ils peuvent trouver. L’habitant
Portugais, auprès de la café duquel nous
faisons
A.ÜX Isles Mal OUI NES. 193
faifions notre eau , nous donna un de ces
nids avec deux petits dedans , qui n’a-
voient encore que le premier duvet. Il
venoit de le prendre avec le pere & la
mere , à deux pas de fon habitation. Nous
le posâmes fur un banc de pierre à la porte
de la maifon , pendant que nous man-
gions une orange : à peine eûmes-nous
le dos tourné , qu’un chat emporta le nid
& les petits.' Ces nids font d’un travail
admirable , & grands comme un petit
écu. Les Brafiliens donnent à cet oifeau
les noms de Guainumbi * Guinambi , Ara-
tica , Aratarataguacu. Les Portugais le
nomment Pégajrol. Nous en eûmes en-
core un d’une troifieme efpece , un peu
plus grolfe que celles que je viens de dé-
crire , mais beaucoup moins que nos plus
petits Roitelets de l’Europe. Les plumes
de leur tête commencent vers le milieu
de la partie fupérieure du bec. Elles font
extrêmementpetites à leurnailTance , ran-
gées en écailles , augmentant toujours en
grandeur , jufqu’au-deffus de la tête i
où elles forment une petite hupe d’une
beauté finguliere , par l’éclat de l’or qui
y brille & la variété
Tome I.
de fes couleurs , ie-
N
194 Histoire d’un Voyage
Ion qu’elle eff frappée des rayons de la
lumière , ou luivant les différentes poli-
tions de l’œil qui la regarde. Tantôt le
plumage de cet oifeau paroît d’un noir
égal à celui du plus beau velours noir ;
tantôt d’un verd naiffant , tantôt couleur
d’aurore. D’autres fois, c’eft un drap d’or
nuancé de toutes ces couleurs. Tout le
dos elfd’ mi verd obfcur doré. Les grandes
plumes des ailes font d’un violet foncé ,
tirant quelquefois fur le pourpre. La
queue eft compofée de neuf plumes ,
auffi longues que tout le corps , & d’un
noir mêlé de brun , de pourpre & de
violet , dont le mélange forme l’afpeéî:
le plus agréable , fuivant la position du
fpeéfateur. Tout le deffous du ventre
elt auffi un mélange de noir , de violet,
de verd & d’aurore ,*qui frappe toujours
différemment l’œil de l’obfervateur fui-
vant que l’oifeau ou lui changent de point
de vue. Le jais poli n’eft pas d’un- noir
plus vif & plus brillant que l’œil de cet
oifeau; fes jambes font courtes & noires
ainfi que fes pieds , qui font compofés de
quatre doigts , dont trois ffir le devant r
tous armés d’un ongle courbé , pointu &
I
AUX ÏSLES MàLOÜïNÉS. 19$
noir j très-long par proportion au refte
du corps. Quand il vole, fes ailes fontunt
bourdonnement à-peu-près femblable à
celui de certaines grofles mouches , que
nous voyons en France voltiger de fleurs
en fleurs. Il fufpend fon nid entre les
grandes herbes, à des branches d’Oran-
gers , ou à des arbuftes. Dans nos Ifles
Françoifes on le nomme Colibri , quel-
ques-uns Qidnde , & les Efpagnols To~
mineios , parce que le nid & l’oifeau ne
pefent qu’un Tomins d’Efpagne.
[*On peut juger de la beauté de l’Oi-
feau-mouche , lorfqu’il refpire , par l’u-
fage que les Indiens en font lorfqu’il effc
defleché. Les femmes le fufpendent à
leurs oreilles, comme nos Européennes
font des perles & des diamants; la nature
a voulu que la beauté de ces oifeaux leur
furvêcût , avantage qu’elle n’a point ac-
cordé à l’efpece humaine.]
L’hiftoire du régné végétal de l’Ifle
Sainte - Catherine eft auffi variée que
celle du régné animal ; les forêts font
pleines d’arbuftes odoriférants, & l’odeur
qui s’en exhale corrige un peu l’impureté
de i’atmofphere,
N i)
19 6 Histoire d’un Voyage
J’y ai remarqué des palmiers d’une hau-
teur prodigieuse , d’un pied environ de
diamètre, & droits comme des joncs;
j’y ai vu auffi une efpece d’arbre , dont le
tronc & les branches font couverts de
petites éxcroiffances épineufes , de f x à
huit lignes de diamètre dans leuubafe ,
Saillantes de quatre ou cinq , & l’épine
plantée au milieu en a juSqu’à quatre de
longueur. L’écorce de cet arbre eftgrife ,
& reflemble à celle du Hêtre. Ne Seroit-ce
pas le même que dans nos Ules Antilles ?
on nomme bois épineux ?
Toute la côte du BréSil eft garnie de
bois de haute-futaie , & je pied des ar-
bres y eft comme étouffé par les halliers
& les brouffailles. Ceux de l’Ille Sont en-
veloppés d’une eSpece d’Aloës épineux.
Sur les libérés qui approchent le plus de la
côte, il y a beaucoup de différentes efpe-
ces d’arbres de la hauteur & groffeur des
pommiers, mais dont les feuilles font lif-
Ses , d’un beau verd , & ont la forme des
feuilles du laurier-franc. Elles ne diffe-
rent prefque entre elles que par la gran-
deur , & le plus ou moins d ’épaiffeur. J’en
remarquai un que l’on auroitpris au pre-
AUX ÎSLES MALOUIN ES. I97
mier coup d’œil pour un amandier. Sa
feuille étoit cependant un peu plus large:
fon fruit .paroiffoit une amande verte j
mais lorfqu’on l’obfervoit de près , on
voyoit que fa forme tenoit un peu de
celle d’un cœur. Un autre portoit une
fleur , ou fruit , de la forme des véficules
ou membranes qui enveloppent le fruit
de la plante nommée Alkékenge ; ce fruit
Brafilieneft groscomme une petite noix,
d’un jaune blanchâtre en dehors. 11 s’ou-
vre en quatre parties , & le trouve com-
pofé de plulieurs écorces femblables, dont
la furface intérieure eft de la couleur du
plus beau carmin. Ces écorces ou par-
ties du fruit, ou lî l’on veut , de la fleur ,
font difpofées de maniéré que celle de
defîus couvre par fon milieu les bords ,
par lefquels fe joignent les quatre divi-
sons intérieures. Elles font en tout au
nombre de huit , quatre extérieures &
& quatre intérieures , épaifles chacune
d’environ une demi-ligne : dans l’inté-
rieure eft attachée au milieu une efpecede
petite boule blanche , laquelle eft fans
doute le piftil, fi le végétal dont je parle
eft une fleur. J’en montrai à un Portugais,
Niij
198 Histoire d’un Voyage
qui ne fçut pas m’en dire le nom , ou les
propriétés;
Parmi les fruits qu’on mange on diftim
gue particuliérement l 'Ananas ; ce fruit &
la plante qui le porte font connus aujour-
d’hui en Europe ; mais dans les climats les
plus chauds il n’a pu acquérir la faveur &
l’odeur fuaye de l’ananas du Brélil. Il y
croît de lui-même fans culture, & en gram
de abondance. Il noircit & gâte les cou-
teaux avec lefquels on le coupe : ce qui
peut-être a fait dire à quelques Auteurs
que l’écorce de ce fruit eft ft dure , quelle
en émoulfe le tranchant. Il eft vrai que ft
après avoir coupé l’ananas en tranches ,
on ne lave & on n’effuie pas bien le cou-
teau, au bout de quelques heures la lame
fe trouve altérée & rongée , prefque com-
me ft l’on'y avoit mis de l’eau forte. Son
jus ou fuc eft unfavon excellent pour ôter
les taches des habits. Celui du Bréfil eft ,
dit-on , un préfervatif contre le mal de
mer.
En me promenant un jour , je cueillis
quelques graines de plantes , & des gre-
nadilles, avec un petit fruit rouge , coü-
}eur de cinnabre, reffemblant aftez à la
AUX ÏSLES MaLOUINES. 199
pomme d’amour. Un Portugais , qui étoit
avec nous , me le nomma Maracuja ; on
en voit la figure dans la PL III. fig. 2. La
plante qui le porte efl: épineufe ;da feuille
approche beaucoup de celle du Stramo-
nium furiofum, mais elle efi: plus petite.
La pelure du fruit couvre une pulpe de
deux lignes d’épailfeur, blanche & de la
confiftance de celle de la pomme calville,
d’un goût un peu doux, mais allez fade.
Tout l’intérieur efi: rempli d’une graine
applatie , femblable à celle du grand pi-
ment, ou poivre long. Ce Portugais me
dit que le fruit maracuja ne fe mangeoit
pas , quoiqu’il ne lui connût aucune qua-
lité dangereufe.
La grenadille du Bréfil efi: ronde , ce-
pendant un peu applatie par les deux
bouts, grofîe comme un œuf de poule.
L’écorce en efi: très-lifie , luifante en de*
hors , & de couleur incarnate , lorfque le
fruit efi: dans fa maturité. En dedans elle
efi: blanche & molle ; fon épaifleur efi:
d’environ une ligne & demie. La fubfian-
ce qu’elle renferme efi: vifqueufe , d’une
faveur aigre - douce , rafraîchifîante , &
cordiale. On peut en manger beaucoup,
Niv
200 Histoire d’unVoyage
fans en reffentir aucune incommodité. On
y trouve une quantité de petits grains ou
pépins, faits à-peu-près comme la graine
de lin, &• moins durs que ceux des grena-
des ordinaires. Toute cette fubftance eft
féparée de l’écorce par une pellicule ex-
trêmement fine. La plante qui porte ce
fruit grimpe le long fies arbres , & refi
femble par fes feuilles & par fa fleur à
celle que l’on nomme fleur de la Paffon.
Elle répand une odeur fort douce. Pour
manger la grenadille bonne, il ne faut
pas la biffer mûrir parfaitement fur la plan-
te ; elle s’y flétriroit, & fe deffécheroit. On
la cueille un peu avant quelle foit mûre ,
& on la garde quelques jours.
Outre les citrons & les oranges , il y a
dans l’Ifle Sainte-Catherine une forte de
rafraîchiffement pour les chaffeurs. C’eft
un fruit très-commun que l’on nomme
j P ommes de Raquette. Ce fruit approche
beaucoup de la forme de nos figues. Sa
première peau eft verte : elle jaunit en-
fuite un peu prend enfin la couleur
rouge de lacqùe , fur le côté où elle eft
frappée des rayons du foleil. Cette pelure
eft toute hériffée d’épines extrêmement
•'AUX IS LES M’ALOUINES. 201
fines. IL faut être adroit pour cueillir ce
fruit & le peler, fans faire de fes doigts
une pelotte remplie de ces*épines , qui
font prefque imperceptibles. Heureufe-
ment elles y caufent plus d’inquiétude
que de mal , jufqu’à ce que l’on ait trouvé
le moyen de s’en débarraffer.
Sous la peau , qui eft épaiffe comme
celle d’une figue , on trouve une enve-
loppe blanche , mince & plus tendre que
la première. Elle renferme une fubftance
molle , d’un rouge vif, parfemée de pe-
tites graines comme les figues. Cette fub-
ftance a une faveur aigrelette , un peu
fucrée& fort agréable. Lorfqu’onen man-
ge une certaine quantité , l’urine fe teint
en rouge , mais fans qu’il en réfulte au-
cun mal. Ce fruit eft même rafraîchif-
fant. Notre Capitaine, fes deux fils, &
moi , avons été prefque les feuls qui en
aient mangé : les autres n’ont pas ofé
nous imiter , dans la crainte d’en être in-
commodés.
J’aurois bien déliré en m’embarquant,
me munir d’une provifion de patates ,
& d’ignames ; mais ces racines n’étoient
pas encore en état d’être tirées de terre.
£02 Histoire d’un Voyage
La patate eft une efpece de pomme de
terre, ou de topinambour, mais beaucoup
plus délicats.
L’ Igname ou Iniarns eft une plante ram-
pante , garnie de filamens , qui prennent
racine , & fervent à la multiplier naturel-
lement; de maniéré que fi Ton n’a pas foin
de lui en ôter beaucoup , elle couvrira
bientôt tout le terrein , dans lequel aupa-
ravant on n’en avoit mis qu’une ou deux.
La tige eft quarrée , de la grofleur du pe-
tit doigt, ou environ. Ses feuilles ont la
forme d’un cœur, dont le bout eft allongé
& pointu. Elles font d’un verd-brun ,
grandes comme celles du Lappa major
ou grande bardanne. Celles qui font plus
éloignées de la racine , font moins gran-
des ; mais elles font liftes , groftes , & bien
nourries , attachées deux à deux à la tige,
par des pédicules courts, quarrés, un peu
courbés. De la tige fortent quelques épis
de petites fleurs en forme de cloche , dont
le piftil devient une filique remplie de pe-
tites graines noires. On ne feme pas ordi-
nairement ces graines, parce que l’igname
vient de bouture beauco'up mieux & plus
vite. On emploie pour cela la tête du
AUX ÏSLES MaLOUINES. 205
fruit, avec une partie de la tige qui le
porte.
La racine effc plus ou moins groffe fui-
vant la bonté du terrein qui la nourrit. Sa
peau eft inégale , rude , épaiffe , d’un vio-
let foncé, & très-chevelue. Le dedans
eft de la conliftance des betteraves , d’un
blanc grifâtre, tirant quelquefois fur la
couleur de chair ; elle eft de bon goût ,
nourriflante, & de facile digeftion, c’eft
un régal pour lesNegres, &: même pour
les Portugais.
En général, on ne mange du pain
de froment que chez le Gouverneur de
Sainte-Catherine. Dans toutes les autres
habitations on y fupplée par la caflave ,
qui eft une efpece de pâte cuite , faite de
farine de la racine de manioc. Cette ra-
cine eft , dit-on , un poifon , quand on la
mange crue. J’ai vu cependant des enfans
occupés à en ôter l’écorce pour en faire la
caflave, & la manger crue , fans en être in-
commodés. Quelques-uns la faifoient rôtir
fur la braife , en enlevoient enfuite l’écor-
ce, & la mangeoient.
Je n’ai vu dans l’ifle Sainte-Catherine
& aux environs des habitations de ia
£04 Histoire d’unVoyage
Terre- ferme , qu’une efpece de manioc.
Laét, cité dans l’Hiiloire des Voyages re-
cueillis par l’Abbé Prévôt, dit qu’il y en
a de diverfes, une entre autres particulière
au Bréfii , qui s’y nomme Aypi , & qui
peut fe manger crue fans aucun danger.
Quelques Nations , de la race des Tapouy-
ras , ajoute-t-il, mangent aujji cru le ma-
nioc commun , qui efl un poifon pour toutes
les autres , & rien rejfentent aucun mal ,
parce qu elles y font accoutumées dès l’en-
fance. Ceux cependant que nous avons
vus en manger de cru , n’étoient pas de
la race desTapouyas. C’étoit des enfans
des Blancs , dont les peres étoient Portu-
gais. Les feuilles de ce manioc appro-
chent beaucoup , pour la forme , des feuil-
les de la pivoine.
On en fait fécher les racines au feu fur
des claies ; on les ratifie avec des pierres
aiguifées , on en forme une farine , dont
l’odeur tire fur celle de l’amidon. Cette fa-
rine fe met dans de grands pots ; il faut
avoir le foin de la remuer jufqu a ce quelle
s’épaiflifie , comme l’on fait en France
avec la farine de blé noir. Refroidie en
confiftance d’une gelée folide , fon goût
AUX ÏSLES MaLOUïXES. 20$
diffère peu de celui du pain blanc. Celle
dont on fait pro vifion dans les courfes & les
guerres , eft plus cuite , & par-là fe trouve
plus dure & plus aifée à tranlporter. Ap-
prêtée avec du jus de viande, on en fait
un mets qui approche d^ ris cuit au bouil-
lon & au jus.; & ce mets eff très-nour-
riffant. Ces mêmes racines, pilées ou râ-
pées fraîches, & avant que d’être paflêes
au feu, donnent un jus de la blancheur du
lait , qui ne demande que d’être expofé
au foleil pour s’y coaguler comme le fro-
mage , & fait un bon aliment, pour peu
qu’il foit cuit au feu. Cette maniéré de ra-
tifier les racines de manioc avec des pier-
res tranchantes, efi: celle des Brafiliens, qui
11’ont pas la connoiffance des Arts mécha-
niques de l’Europe. Les Portugais nés ou
lîmplement établis dans l’Ifle Sainte-Ca-
therine & fur les côtes de la Terre-ferme
qui l’environnent, emploient à cet effet
une grande roue de bois , dont la furface
extérieure des jantes efi: creufée en canal.
Ce canal efi: couvert d’une râpe de fer. On
approche de cette râpe , en appuyant un
peu deffus, pendant qu’une autre perfon-
ne tourne la roue ; ce qui produit l’effet
to 6 Histoire d^nVoÿaci
d’une râpe à tabac. Cette manœuvre
avance beaucoup l’ouvrage, & expédie
en peu de temps beaucoup de racines. On
ne conferve pas le jus blanc qui découle
de ces racines , à mel’ure qu’on les râpe*
Ce jus fe perd dans un petit foffé , & s’é-
coule fur la terre. On fait enfuite fécher
ces racines , pour les réduire en farine &
en faire la caflave. Elles fervent auffi aux
Braftliens pour la compofttion de leur boif
fon. Cette opération eft fort dégoûtante ,
ainft que le breuvage même , pour ceux
qui fçavent la maniéré dont il fe fait. Ce
font les femmes qui font chargées de ce
foin , fur-tout les vieilles. Laët en donne
le détail , & on y renvoie.
On nourrit à Sainte-Catherine plufieurs
animaux domeftiques avec des tiges de
bananiers ; tant parce qu’elles fe confer-
vent très-bien, que parce qu’elles font fort
nourriflantes. Il ne s’agit que de les cou-
per au couteau; & les bœufs comme les
moutons les mangent avec avidité.
Le bananier eft une plante , dont la tige
n’eft compofée que de feuilles roulées les
unes fur les autres; d’un blanc rougeâtre
en quelques endroits, jaunâtre & verdâ-
AUX ISLES MaLOUÏNES. 2Ô7
tre en d’autres. Lorfque la racine pouffe
un rejetton , il ne fort du bord de terre
que deux feuilles roulées l’une avec l’au-
tre. Elles s’évafent en fe déroulant, po.ur
faire place à deux autres fortant du même
centre. Roulées comme les premières ,
elles s’épanouiffent de même , & font fui-
vies de plufieurs, qui s’élèvent en hauteur,
s’étendent en largeur, toujours ainfi rou-
lées , & compofent la tige de cette plante
arborée, qui monte à huit , dix & jufqu’à
douze pieds -, après quoi elle ne groffitplus.
Alors les feuilles fortent du haut& du mi-
lieu de la tige , à laquelle elles ne tiennent
que par une queue d’un pouce ou environ
de diamètre, longue d’un pied, ronde d’un
côté , de l’autre creufée en canal dans fon
milieu. Cette queue continuée forme la
nervure du milieu de la feuille , qui a quel-
quefois jufqu’à quinze & dix-huit pouces
de large , fur fix à fept pieds d e Ion g. Cette
feuille eft d’un beau verd par-deffus , & def
fous d’un verd un peu gris , qui la fait pa-
roître argentée. So’n épaiffeur eft celle d’un
très-fort parchemin ; mais fa déhcateffe, &
fa grandeur qui donne beaucoup de prile
au vent , font quelle fe découpe en beau-
208 Histoire d’un Voyage
coup de lanières. Elles partent de la ner-
vure du milieu, s’étendent vers les bords,
le long des petites nervures qui ont la
même direftion , & paroiftent les unes
comme des rubans étroits & argentés , les
autres comme des lanières de même cou-
leur, attachées à cette nervure & roulées
fur elles-mêmes.
Lorfque le bananier a pris fa hauteur
naturelle, il a neuf à dix pouces de dia-
mètre; & fa tige eft fi tendre , quoique les
feuilles qui la compofent foi ent très-ferrées
les unes contre les autres , que l’on peut
la couper aifément avec un couteau, &
même d’un feul coup de ferpe , en la pre-
nant un peu de biais, parce que ces feuilles
font graffes& pleines de fuc: auffi ne vient-
il bien que dans les lieux gras & humides.
Parvenu en état de porter fruit, il
pouffe du centre de la fommité de fa tige,
une autre tige d’environ un pouce & demi
de diamètre , & de trois à quatre pieds de
long , qui fe couvre de différens anneaux
de boutons d’un jaune tirant fur le verd.
Un gros bouton en forme de cœur, de fix
à fept pouces de long fur trois de diamè-
tre, termine cette tige. 11 eft compofé de
plufieurs
AUX ÏSLES MâLOUINES. to<)
plufieurs pellicules couchées les unes fur
les autres , dont l’extérieur efè rouge , 8c
recouvert d’une enveloppe forte, hflé, de
couleur gris de lin. La tige fe divi'fe en qua-
tre pour donner iflue à ce bouton. Cette
tige eft d’abord droite ; mais à mefure que
les fruits fuccedent aux petites fleurs qui
garnirent la tige par anneaux , le poids
que le fruit acquiert en groflifîant, la fait
courber infenfiblement , & pencher de plus
en plus vers la terre.
Dans nosïfles Antilles , on nomme cette
tige , garnie de fruits, un Régime. J’ignore
le nom que lui donnent les Portugais. Un
régime contient quelquefois tant de bana -
nés , qu’il fufliroit pour faire la charge d’un
homme. Elles font attachées aux lieux
qu’occupoient les fleurs. On coupe le ré-
gime fitôt qu’on apperçoit quelques ba-
nanes changer leur couleur verte en jau-
ne. On le fufpend à l’air dans la maifon ,
& l’on mange le fruit à mefure qu’il mû-
rit ; ce que l’on connoît , quand il commen-
ce à obéir fous le pouce , Sc qu’il jaunit.
Nous en attachâmes au moins une ving-
taine autour du gaillard d’arriere ; & quel-
ques-uns de nos Officiers étoient fi friands
Tome /. O
2 i o Histoire d’un Voyage
de ce fruit , qu’ils en mangeoient prefque
fans attendre qu’il eût allez de maturité.
La banane a près de deux pouces de
diamètre * les plus longues que j’ai vues
n’en avoient que lix de longueur. Les deux
bouts font en pointe arrondie, & fa forme
eft angulaire, mais avec des angles très-
émouffés.La pelure eftlifle, fouple, épailfe
un peu plus que celle d’une ligue , & beau-
coup plus folide. La pulpe elt d’un blanc
jaunâtre , de la confiftance d’un fromage
nouveau bien gras , & ayant fa crème : ou
du beurre nouvellement battu. Auffi ref-
femble-t-elle à ce dernier, quand la bana-
ne eft cuite.
Elle en a un peu le goût , mais comme
fi on y avoit mêle de la pulpe de coing un
peu trop mûr. On prétend que c’ell: une
très-bonne nourriture. Pour moi je n’y
trouvai rien d’admirable ; & j’en ai mangé
de crues & de cuites , de mûres & de non
mûres , fans goûter leur faveur.
Une plante extrêmement commune
dans les bois de rifle , & dont la plûpart
des rochers de la côte font couverts , eft
la Caraguata . Elle fe trouve aufli en abon-
dance fur les branches des grands arbres,,
AUX ÎSLES MàLOUINES. 211
& y vient comme ie gui fur nos pommiers»
& fur nos chênes. La feuille en eft longue,
pointue, épineufe, prefque femblable à
celle des glayeuls , plante à laquelle elle
relfemble , & par la forme de fes feuilles ,
& par leur fituation , puifqu’elles fortent
toutes de la racine ; mais elle poulfe une
tige ronde , garnie de quelques feuilles
de la couleur du plus bel incarnat , ainfi
que la fommité de quelques-unes des feuil-
les intérieures de la touffe, les plus pro-
ches de la tige. Au haut de cette tige,
pouffent en épis des fleurs d’un rouge vif,
auxquelles fuccede une efpece de fruit long
d’un demi-pouce , gros comme un gros
tuyau de plume & violet. Il contient une
fubftance blanche , vifqueufe , pleine de
graines un peu applaties , rouffâtres , &
très-menues. Je croirois la caraguata une
efpece de glayeul.
En me promenant dans la plaine avec
M. Duclos , je lui vis cueillir avec foin
une plante à fleurs jaunes, que je pris au
premier coup d’œil pour l’immortelle jau-
ne , très - abondante fur les hauteurs de
la côte de la Terre-ferme. La curiofité
me porta à lui demander lutage qu’il vou-
Oij
21 % Histoire d’un Voyage
loit en faire. Il me répondit que c’étoit de
la Doradille j qu’étant à Valparaifo , il l’a-
voit entendu nommer ainlî -, & que dans
cette Ville , ainli que dans les autres du
Pérou , où il avoit été , on en ufoit beau-
coup en infulion , pour guérir les mauN
d’eftomach. Notre Capitaine s’en plai-
gnoit de temps en temps. J’en amaffai une
affez grande quantité, & nous en avons
pris quelquefois en guifede Thé. Le goût
en elt affez agréable. D’autres la nom-
moient Vira-Kerda ; c’eft aufli le nom
qu’on lui donnoit à Montevideo. Frezier,
dans la Relation de fon Voyage de la Mer
du Sud , dit qu’un Chirurgien François en
faifoit ufer avec beaucoup de fuccès pour
guérir la fievre tierce. Mais la Doradille
des Efpagnols eft une efpece de ceterach
dont la feuille eft toute frifée -, ils lui attri-
buent de grandes vertus. La Vira-Verda
dontileftici queftion, a la tige & les feuil-
les cotoneufes & femblables à l’immor-
telle jaune ; la fleur eft un affemblage de
petits fleurons jaunes, dont les feuilles
font pointues. Les fleurs de l’immortelle
l'ont faites en rofe, & les feuilles en font
diftribuées de même.
AUX ISLES MALOUI NE S. 21$
Dans le nombre clés plantes que j’ a mai-
fai alors, étoit une efpece de poivre , ou
piment , allez commun dans les champs ,
le long de la liiîere des bois. Son goût eft
infiniment plus mordicant que celui des
piments ou poivres longs que nous con-
noiffons en France. Auili nos Marins le
nommoient-ils piment enragé. Ce fruit effc
de la longueur , de la forme & de la cou-
leur, mais du double au-moins plus gros,
que celui de l’ épine-vinette. Il ell d’abord
verd & devient rouge dans fa maturité. La
fleur auquel il fucce de reifemble à celle des
piments. La plante qui la porte, s’élève à
la hauteur d’environ deux pieds. Elle effc
branchue & noueufe ; la tige ronde , verte,
allez grêle. Les feuilles font femblables ,
pour la forme , à celles du Solanum hor -
tenfe , ou morelle des jardins , mais auili
petites que celles du Chenopodiutn fœti-
dum, ou VuLvaria , dont elles approchent
beaucoup. Un des petits fruits du piment
enragé , mis dans une fauffe, en releve
autant le goût qu’un fruit entier des plus
gros piments. C’eft ce qui engagea nos
Matelots à en faire une grande provifîdh;
Ce climatproduit auili quelquesplantes
O iij
2 i 4 Histoire d’un Voyage
médicinales que le hazard me fit connoître.
Un de nos Acadiens étoit tourmenté d’un
cours de ventre , qui avoit réfifté jufques-
là à tous les remedes que lui avoient ad-
miniftré les deux Chirurgiens de notre
frégate. Un Negre affranchi lui propofa
de le guérir avec une tifane; il eut peut-
être réufli , s’il avoit commencé à en ufer
plutôt j car pour en avoir pris deux jours
feulement, il fe trouva fort foulagé. Cette
prétendue tifane n’étoit qu’une fimple
décoétion debouts des bourgeons tendres,
&de petits fruits du goyavier, qui ne com-
mençoient qu’à être noués. Si ce fruit avoit
été un peu plus avancé , peut-être auroit-
il produit un effet plus efficace. L’Aca-
dien n’ayant pas fait provifion de ces bour-
geons , avant que de partir , il ne put en
continuer l’ufage -, fon mal le reprit avec
violence, & continua jufqu’à une quinzaine
de jours avant notre départ des Ifles Ma-
louines, où il commença à fe trouver
mieux, quelques jours après que nous l’y
eûmes débarqué. La bonté de l’air, &fans
doute l’exercice qu’il y prit, le fortifièrent
de plus en plus, & il fe comptoit guéri à
notre départ.
AUX ÏSLES MaLOUINES. 21 5
Le même Negre avoit guéri en peu
de jours la fœur de la femme de cet Aca-
dien , dont les jambes étoient devenues
tellement enflées , quelle avoit beau-
coup de peine à fe foutenir. On pré-
tendoit que cette enflure étoit l’effet du
fcorbut. Quoi qu’il en foit , elle fouffroit ,
difoit-elle, de grandes douleurs aux che-
villes des pieds , qui cefferent après que
le Negre lui eut fait une fomentation de
quelques herbes du pays , bouillies dans
de l’eau pure. Elle fut guérie enfix ou fept
jours. On m’a alluré que ce Negre n’ avoit
employé que le goyavier.
Le goyavier eff un arbre très-connu
dans nos Ifles de l’Amérique. Ceux que
l’on nommoit ainfi à l’Ifle Sainte-Cathe-
rine , n’avoient pas plus de huit pieds de
•haut , & le tronc fept à huit pouces de
diamètre: je n’en ai pas vu de plus gros.
Son écorce étoit un peu plus blanche
que Celle du pommier ; fes branches s’é-
tendoient de la même maniéré, & fes
fruits , qui étoient très-peu avancés , ref-
fembloient à des pommes qui ne font
nouées que depuis un mois. Aux feuilles
& à la forme de l’arbre , je le pris d’abord
O iv
zi 6 Histoire d’unVoyage
pour un coignaflier. On me dit que le fruit,
dans fa maturité , eft excellent ; & l’on me
le dépeignit femblable aux goyaves de'nos
Ides Antilles, quoique la defcription que
le Pere Labat fait de l’arbre & de fes feuil-
les ne refîemblepasàcelle du goyavier du
Bréfil. D’ailleurs les Portugais attribuent
au leur les mêmes propriétés que le Pere
Labat donne à celui de la Martinique.
Je me munis, avant de m’embarquer,
de toutesles graines mûres des plantes que
je trouvai , & ayant rencontré dans une
café des Portugaifes qui épluchoient du
coton, pour le féparer de fa graine, elles
me donnèrent une poignée de ces der-
nières. Elles me firent d’autant plus de plan
fir , que je defirois beaucoup en avoir , &
que je n’aùrois pu en cueillir fur pied, Far-
brifleau n’étant alors qu’enfleur. Le bois en
eft tendre &fpongieux; l’écorce mince &
grifc. Ses feuillesfontd’unverdgai, quand
elles font nouvelles ; mais ce verd devient
plus foncé , à mefure qu’elles approchent
de leur maturité , ou que Farbriftëau vieil-
lit. Elles font grandes & divifées en cinq
part' es qui finifîent en pointe. Celles qui
approchent de la fleur ne font partagées
AUX ï S LE S MALOUINES. 217
qu’en trois, & reflemblent afîez à celles
du ricin. Ses fleurs font prefque fembla-
bles à celles du petit arbrifleau qui fait au-
jourd’hui la décoration de nos parterres ,
& que l’on nomme Althea: elles ne font ce-
pendant pas tout-à-faitfl évafées; elles pa-
roifîent jaunes parle bout & tachées de
rouge dans le fond. Ses pétales font au nom-
bre de cinq, fôütenues par un calice à pe-
tites feuilles vertes, dures & pointues. Au
piftil fuccede un bouton , ou fruit ovale ,
qui dans fa maturité eft de la grofleur d’un
œuf de canne. Ce fruit efl: divifé en trois ,
quelquefois en quatre loges , remplies
d’une fubftance filamenteufe , blanche ,
qui enveloppe dix ou douze graines d’un
brun-noir , attachées enfemble deux à
deux , comme le froment dans l’épi. Ces
grains font de la grofleur d’un pois , mais
longue de trois ou quatre lignes.
Cette fubftance filamenteufe efl celle
que nous connoifl'ons fous le nom de Co-
ton. Elle fe gonfle, & fait tellement ref-
fort dans la coque qui la renferme, quelle
la force de s’ouvrir, lorfque le fruit efl
mûr. Alors les graines , pleines d’une fubf-
tance huileufe, fe détachent avec les flo-
2 1 8 Histoire d’unVoyage
cons qui les enveloppent , & tombent du
fruit , fi l’on n’a pas foin de les cueillir
auparavant.
Les Portugais ignorent fans doute les
machines dont on fe fert dans nos Mes An-
tilles , pour féparer le coton des graines
qui y font renfermées, & auxquelles il eft
adhérent $ ouïes Portugaifes , que j’ai vues
occupées à cet ouvrage , s’en faifoient un
pur amufement -, car elles le féparoient
brin à brin , en le pinçant avec les doigts
feulement. Elles le filent enfuite , pour en
faire de la toile , mais j’ignore avec quel
infiniment -, je ne les y ai pas vu travailler.
Ce cotonier eft la feule efpece que j’ai
trouvé cultivée dans rifle Sainte-Cathe-
rine , & fur les côtes de la Terre-ferme,
qui font dans le voifinage. Elle eft bien
différente du cotonier du Bréfîl , dont parle
Dampier en ces termes : «La fleur eft com-
» pofée de petits filamensprefqueaufli dé-
» liés que des cheveux, de trois ou quatre
» pouces de long, & d’un rouge obfcur ;
» mais leur fommité eft de couleur cendrée.
» Au bas de la tige il y a cinq feuilles étroi-
v tes & roides, defîxpouces de long ». L’ef-
pece dont parle Frezier , eft femblable en
/
AUX ISLES MALOUINES. 2,19
tout àcelle que j’ai décrite , excepté que les
graines de celle-ci ne font pas féparées les
unes des autres , & difperfées dans le coton,
comme le dit cet Auteur , & comme il l’a
fait repréfenter dans la figure du fruit qu’il
en donne. Il paroît que le Pere Labat a
fait copier, d’après cette figure de coto-
nier , celle qu’il a inférée dans le fécond
tome de fes Nouveaux Voyages aux Ifles
de l’Amérique ; ou bien Frezier l’aprife du
Pere Labat. Les figures données par l’un
& l’autre font abfolument femblables.
Dans une café un peu plus éloignée ,
où nous allâmes prendre quelque rafraî-
chiffement , la femme qui nous en donna
étoit occupée à déchirer des feuilles à
longues & menues épines fur la côte ,
d’une efpece de rofeau très -commun le
long des bois & des chemins. Elle en ti-
roit une forte de filamens verds & très-fins,
reffemblant prefque à de la foie décruée ,
& teinte en verd pâle. Elle nous dit quelle
filoit enfuite cette fubflancefilamenteufe,
pour en faire des lignes & des filets à pê-
cher, & qu’ils duraient fort long-tems.
Peut être pourroit-on auffi l’employer à
d’autres ufages.
2.20 Histoire d’un Voyage
Non loin de là , je vis aufïi pour la pre-
mière fois une efpece d’aloës , nommé
Pithe , dont la feuille fe rouit comme le
chanvre, & donne unefubftance propre à
être filée, donton fait des toiles en Orient.
Du milieu d’une vingtaine de feuilles ,
hautes d’environ cinq pieds, épaiffes dans
le bas au moins de trois pouces, épineufes
dans leurs bords , fmiffant en pointe , creu-
fées en canal & d’un beau verd , s’élevoit
une tige verte , d’environ huit pouces de
diamètre dans le bas , diminuant infe no-
blement en s’élevant, & montant à la hau-
teur de trente pieds au moins. Environ à
ïa hauteur de vingt pieds, fortoient de côtés
& d’autres de cette tige , jufqu’au fom-
met , des branches, au nombre de douze
ou quinze, garnies de jets amoncelés ,
prefque femblables à la tigenaiffante de la
plante du lys, lorfqu’elle eft de deux pou-
ces ou environ hors de terre. C es touffes de
jets font placées irrégulièrement le long
de ces branches, qui font dénuées de tout
autre feuillage , & s’étendent prefque ho-
rifontalement. Sans doute lorfque ces jets
ont acquis une certaine maturité, ils fe dé-
tachent d’eux-mêmes, & prennent racine
AUX ISLES MaLOUINÈS. 221
fur le terrein où ils font tombés. J’en
amaffai une quinzaine avec leur racine ,
& ie les portai à bord , où nous les plan-
tâmes da.ns des caiffes placées fur nos du-
netes. Ils y prirent très-bien $ & nous en
aurions vraifemblablementconfervéleplus
grand nombre , fi , malgré tous nos foins ,
deux chats que nous avions à bord , n’a-
voient été la nuit gratter la terre de ces
caifles & l’empoifonner de leur urine & de
leurs excrémens. Nous nous avifâmes ,
mais un peu tard , de les couvrir de filets
à pêcher , foutenus par des cerceaux , &
nous en avons confervé deux pieds , ainfi
que quelques cotoniers , venus des graines
que nous y avions femées. Les uns & les
autres furent tranfplantés à notre arrivée à
Saint-Servant.
Peut-être les Portugais ont-ils remarqué
que les jets de pithe , qui ont ainfi pris ra-
cine d’eux-mêmes , ne profperent pas fi
bien que ceux que l’on a foin de mettre
dans une terre labourée. C’efi: apparem-
ment ce qui les engage à faire dans le ter-
rein qui fe trouve deffous les branches 5
& aux environs du pied , des trous d’un
pied en quarré , où je trouvai cinq ou fix
22 z Histoire d’un Voyage
de ces jets plantés , & qui fembloient en
effet mieux venus que ceux qui avoient été
abandonnés aux feuls foins de la nature.
J’ignore filepithe porte un autre fruit, &
s’il fe multiplie par d’autres voies.
La plante la plus finguliere , à mon gré ,
de l’ifle Sainte-Catherine , efl celle que
les Brafîliens nomment Juquiri & Caaeo ,
ik nous , Senjiùve. Nous en avons vu de
deux efpeces; celle dont je viens de par-
ler, pouffe fes tiges à la hauteur de deux
pieds ou environ , branchues & à tiges
ftriées, prefque quadrangulaires, vertes,
affez fournies de petites épines jaunâtres.
Ses feuilles font oppofées fur fes rameaux,
fouples : le deffous efl: d’un verd blanchâtre,
le deffus d’un verd tendre. Du long de la
tige fortent plufîeurs rameaux, dont le
bout efl orné d’une petite tête ronde , ve-
lue, d’un blanc purpurin. C’eft la fleur, à
laquelle fuccede une gouffe ou fîlique
mince, recourbée & de couleur marron ,
couverte de petits poils blancs , quand
elle efl mûre.
La fécondé efpece ne s’élève pas beau-
coup de terre ; je n’en ai vu que dans les
terreins fablonneux le long de la côte : elle
AUX ISLES MALOUINES. 22$
femble ramper , & ne différé pas de la
première. L’une & l’autre plient leurs feuil-
les, & biffent pencher leurs rameaux , prêt
que au moment qu’on les a touchées avec
la main , comme fi elles étoient fanées.
Un moment après elles reparoiffent dans
leur vigueur. C’eft de-là fans doute quelle
areçules noms d’ Herbe chajle, Herba cafta,
Mimofa. Les feuilles mangées font un poi-
fon mortel , auquel on n’a trouvé d’autre
remede que la racine même. Ces mêmes
feuilles appliquées en cataplafme, guérif
fent les tumeurs fcrophuleufes.
[ Il y a dan s les Indes une fenfiti ve à-peu-
près femblable , qui non-feulement s’in-
cline quand on approche d’elle quelque
corps étranger, mais fuit encore exaêfe-
ment avec fa tige le cours du foleil, comme
les héliotropes. Un Philofophe du Mala-
bar devint fou , pour n’avoir pu expliquer
les fîngularités de cette merveille végétale;
trait qui rappelle le conte qu’on a fait fur
Ariftote , qui fe précipita dans l’Euripe ,
parce qu’il ne put pas expliquer le flux &
le reflux ; mais le Précepteur d’Alexandre
étoit trop éclairé pour fe tuer de chagrin
de n’êtrepasaufli inftruit que la nature fur
les premières caufes].
ii 4 Histoire d’un Voyage
CHAPITRE VI.
Des Mœurs & Ufages des Brajîliens.
J E tiens ce que je vais dire du Premier
Préfidentdu Confeilfouverain de Rio-
Janeïro , homme plein de lumières & de
droiture , qui a obfervé les Brafiliens en
Philofophe , & qui les a gouvernés de
même.
Lesloixde chaque pays font les mœurs
de ceux qui les habitent -, c’eft pourquoi les
mœurs des nations font fi différentes les
unes des autres. Comme le climat y con-
tribue auffibeaucoup , telle loi bonne pour
la Norvège ne le feroit pas pour la Gui-
née. Les connoiffances acquifes chez les
peuples que nous nommons Policés , ont
été auffi la fourcede beaucoup de loix qui
ne font pas connues chez ceux qu’il nous a
plu de nommer Sauvages.
Chez les Brafiliens, avant le mariage ,
les filles fe livrent non-feulement d’elles-
mêmes & fans honte, aux hommes libres,
mais leurs parens les offrent au premier
venu 7
AUX ÏSLES MaLOUINES. 22J
venu,& careilent beaucoup leurs amans - r
de forte qu’il n’y en a peut-être pas une
qui entre vierge dans l’état du mariage.
Lorfqu’eiles (ont attachées par des pro-
meffes, feule formalité qui les lie , on celfe
de lesfolliciteiq elles celfent même de prê-
ter l’oreilleaux follicitations d'infidélité.
L’unique éducation qu’ils donnent aux
enfans regarde la chaffe , la pêche & la
guerre. Ils vivent d’ailleurs paifiblement
entre eux, & l’on y voit très-rarement des
querelles particulières. Si quelques-uns fe
battent, on leur lailfe une entière liberté
de fe fatisfaire ; mais comme la peine du
talion y elt rigoureufement & fans mifé-
ricorde obfervée , ies parens font à celui
qui a blefie , les mêmes blelfures , & le
tuent , s’il a tué fon adyer faire. Tout cela
fe fait du confentement même des parens
des deux parties, &: fans réclamation.Cette
loi ell vraifemblablement la fource de la
haine implacable qu’ils confervent contre
leurs ennemis déclarés. Si cette réglé étoit
introduite parmi nous , verr oit-on tant de
de querelles vuidées par l’effufion du fang
humain? On ne febattroitguères que de la
langue ou de la plume.
Tome, h P
iz 6 Histoire d’un Voyage
Mal-à-propos regarde-t-on les Brafi-
liens comme les hommes les plus barbares
du Nouveau-Monde; ils ne montrent du-
moins de la cruauté qu’envers leurs enne-
mis connus ; & fi l’on en excepte quel-
ques - uns , en petit nombre , de cer-
taines nations , dont la férocité approche
un peu de celles des bêtes , peut-être pour
avoir été troplong-temsmaltraitéspar leurs
voifins , les Brafiliens font très- humains ,
fur-tout envers les Etrangers , qu’ils ac-
cueillent avec beaucoup dedifiinêlion: en
voici le détail.
Si l’on doit aller plus d’une fois à la
même habitation ou village, il faut aller
loger chez le Mcufiacat ou pere de famille,
parce que celui auquel on s’eft adreffé d’a-
bord , s’offenferoit beaucoup de ce qu’on
lequittât pour aller la fécondé fois chez un
autre : ils font tous jaloux des droits exclu-
fifs de l’hofpitalité.
Dès que le Voyageur s’efi: préfenté à
la porte , le Mouffacat vous prefîe de vous
afîèoir dans un Hamach ou lit de coton
fufpendu en l’air , dans lequel on laiffe le
Voyageur quelque tems lans lui dire un
mot ; c’eft pour avoir le tems d’affem-
AUX ïsles Malouin'es. iiy
jbler les femmes qui viennent s’accroupir
à terre autour du lit, les deux mains fur
leurs yeux.
L’attendriflement les faifit ; elles Iaiffent
couler quelques larmes de joie* &, tou-
jours en pleurant elles adrelïent mille
eomplimens flatteurs à leur hôte. « Que
» tu es bon! Que tu es vaillant ! Que nous
» t’avons d’obligation ! Que tu as pris de
peine à venir ! Que tu es beau ! Que tu
*> nous fais de pi aifir d’être venu nous voir »!
& autres exclamations femblables. Si l'E-
tranger veut donner bonne opinion de lui,
il doit répondre par des marques d’atten-
driflement. Léry allure qu’il a vu des
François vraiment attendris , & pleurer.
Mais il confeille à ceuxquin’ontpas le coeur'
fi fufceptible de cette impreflion ( c’eft-
à-dire à la honte de nos Européens, quife
piquent cependant , mais avec fi peu de
taifon , d’avoir plus d’humanité que les
Brafiliens) de jetter, ou feindre de jetter
quelques foupirs. N’eft-ce pas nous re-
procher en peu de mots que nous n’a-
Vons que le mafque de la politeffe & de
l’hofpitalité , fk que les Brafiliens en ont :
la réalité ?
Pi;
228 Histoire d’un Voyage
Après cette première falutation , le
Mouflacat, qui s’étoit retiré dans un coin
de la cabane , affe&ant de faire une fléché,
ou quelque autre ouvrage , comme s’il ne
prenoit pas garde à ce qui fe pafl'e , s’ap-
proche du lit , demande à l’hôte comment
il fe porte , reçoit fa réponfe , & l’interroge
fur le fujet qui l’amene. On doit fatisfaire
à toutes ces queftions, lorlque l’on fçait la
langue. Alors, fl l’on eft arrivé à pied , il
fait apporter de l’eau , dont fes femmes
lavent les pieds & les jambes du Mair ;
c’efl: le nom qu'ils donnent aux Euro-
péens. Enfuite il s’informe fl l’on a befoin
de boire ou démanger. Si l’on répond que
l’on deflre l’un & l’autre , il fait fervir fur
le champ tout ce qu’il a de venaifon, de
volaille, de poiflon & d’autres mets,, avec
les breuvages du pays.
Veut-on pafler la nuit dans le même
lieu ? Non-feulement le Mouflacat fait ten-
dre un bel Inis ( hamach ) blanc ; mais ,
quoiqu’il fafle toujours chaud au Bréhl, il
prend le prétexte de l’humidité de la nuit ,
pour faire allumer autour de finis trois ou
quatre petits feux , qui font entretenus
pendant le fommeil du Mair , avec une
AUX ISLES MALOUINES. 229
forte de petit éventail , nommé Tata-
pecoun , qui reffemble beaucoup à nos
écrans.
Le loir, dit Léry, pour ne rien fouffrir
de nuifible au repos de l’hôte, on fait
éloigner tous les enfans.
Enfin le Mouffacat fe préfente au ré-
veil , vient vous demander fi vous avez
bien dormi, . & des nouvelles de votre
fanté. Lors même que vous répondez d’un
air fatisfait , il vous dit , « Repofez-vous
» encore , mon enfant, vous en avez be-
» foin;. car je vis bien hier au loir que
» vous étiez fatigué». C’efl: l’ufage parmi
les Européens de leur faire dans ces occa-
fions quelques préfens ; & l’on ne doit ja-
mais marcher, fans avoir de quoi leur en
faire. On fe munit donc de quelques pe-
tites marchandifes , telles que des cou-
teaux , des cifeaux , des petites pincettes
à tirer le poil , (ils font dans l’ufage, hom-
mes & femmes , de s’arracher le poil de
toutes les parties du corps , les fourcils feuls
exceptés) , des peignes , de petits mi-
roirs, des bracelets, de petits grains &
des boutons d? verre , enfin des hame-
çons pour la pêche.
P iij
2}o Histoire d’un Voyage *
On pourroit peut-être douter de cette
conduite des Brafiliens à l’égard des Etran-
gers ; mais on en feraaifément convaincu,
quand on fçaura que ces hommes , que
nous traitons de barbares, àcaufe de leur
cruauté envers leurs ennemis, ne font An-
thropophages qu’à l’égard de leurs enne-
misdéclarés.; qu’ils portent une grande af-
feélion àleurs amis , & à leuçsalliés ; & que
pour garantir ceux-ci du moindre déplai-
fir , ils fe feroient hacher en pièces.
Ce n’efl pas envers les étrangers feule-
ment qu’ils font tendres & affe&ueux.
Dans leurs maladies, les Brafiliens fe trai-
tent mutuellement avec des attentions, &
des égards h humains , que s’il eft quef-
tion d’une plaie , le voifin fe préfente auffi?
tôt pour fuccer celle du malade , & tous
les offices de l’amitié font rendus avec le
même zele.
La R eligion n’a cependant point de
part aux idées des Brafiliens. Ils ne con?
noiffent aucune divinité (a) j ils n’adorent
(a) Remarquons qir’ici Dom P.ernetty ne fait que ci-
ter le voyageur Léry ; au relie , quand le philofophe le
plus judicieux me diroit fur ce fujet ,j’ai vu, je ne le
AUX ÏSLES MaLOUI NES. 23 ï
rien, & leur langue n’a pas même deter-
me qui exprime le nom ou l’idée d’un Dieu.
Dans leurs fables on ne trouve rien qui ait
du rapport à leur origine , ou à la créa-
tion du Monde. Ils ont feulement quelque
hiftoire, qui femble rappeller l’idée d’un
déluge qui fit périr tout le genre humain ,
à la réferve d’un frere & d’une fœur ,-qui
repeuplèrent la terre. Ils attachent quel-
ques idées de puiflance au tonnerre , qu’ils
nomment Tupan , puifqu’ils le craignent ,
& croient tenir de lui la fciencede l’Agri-
culture. Il ne leur tombe pas dans l’elprit
que cette vie puilfe être fuivie d’une autre,
& ils n’ont point de termes qui expriment
le Paradis ni l’Enfer. Il femble cependant
qu’ils penfent qu’il relie quelque cnofe
d’eux après leur mort 5 car on leur entend
croirais pas encore ; car la nature eft plus fàcrée pour
moi que le témoignage même du genre humain.
Il en eft des athées dans l’ordre moral , dit un philofo-
phe moderne , comme des monftres dans l’ordre phyfi-
que , il eft aufli impoiïible qu’un grand nombre de per-
lonnes s’accordent à nier l’exiftence de Dieu , qu’il l’eft,
qu’une mere engendre conftamment des enfans à deux
têtes ; un peuple d’athées contredit plus les loix de la na-
ture qu’un peuple d’hermaphrodites. Philofophie de lu
Nature , tom. /, pag. 98. Note de l’Editeur.
P iv
zt,i Histoire d’un Voyage
dire que plufieurs d’entre eux ont été
changés en Génies ou Démons qui fe ré-
jouiffent , & s’amufent à danfer dans des
campagnes charmantes, & plantées de
toutes fortes d’arbres (a).
Les Indiens duBréfil aiment paffionné-
ment les chiens de race Européenne , &
ils les élevent pour la chafl’e. Ceux du
pays , quoique femblables aux nôtres ,
confervent toujours un cara&ere fauvage
& carnacier. Un Portugais nous en avoit
fait préfent de deux , l’un élevé & déjà
grand , l’autre encore fi jeune qu’il mar-
choit à peine. On fut obligé de fe défaire
fueceffivement de l’un & de l’autre ; par-
ce que l’on s’apperçut que , malgré les
corrections, ils étoient acharnés contre les
brebis & les poules. Le Gouverneur avoit
donné à M. de Bougainville deux chiens
de chaffe , n’ayant que quatre mois , &
de la plus belle race Portugaife connue.
fa) Accordez, fi vous le pouvez, cette idée confufe
de l’immortalité de l’ame , & cette efpece d’intelligence
fuprême donnée au tonnerre , avec un athéifme parfait.
J’affirme avec connoiflance de caufe que tous les Voya-
geurs qui ont vu des peuples d’athées , ont été contra-
dictoires. Note de l’Editeur,
AUX ISLES MALOUINES. 233
Arrivés aux Mes Malouines , ils arrêtoient
naturellement, & fans avoir reçu aucune
indru&ion. M. de Bougainville les a con-
duits en France, & en a fait préfçnt à un
Seigneur de la Cour.
*34 Histoire d’un Voyage
CHAPITRE VII.
Route de Cljle de Sainte - Catherine
à Monte - Video.
L E jeudi 1 5 Décembre , nous nous
embarquâmes pour lareconnoiffance
des Iiles Malouines ; le temps varia beau-
coup dans notre route , & je charmai l’en-
nui du voyage , en étudiant les fingula-
rités de l’Hiftoire Naturelle.
Pendant la traverfée,je vis plusieurs de
ces oifeaux que les Marins nomment Da-
dins , & des Quebranta- huejfos ou Mou-
tons. Un de ces derniers s’étant un jour
trop approché du bord , on le tua d’un
coup de fufil , & on alla le pêcher.
On eft perfuadé , fur la mer du Sud ,
que le Quebranta-hueffos ne fe montre
qu’un ou deux jours avant la tempête.
Mais nous en avons vu une grande quan-
tité dans les temps les plus fereins , fans
que la tempête foit venue enfuite. On
répété le même conte fur les Alcyons ,
qu’on nomme auffi Puans , foient qu’ils
AUX ÏSLES MaLOUINES. 235
puent en effet , Toit par la raifon que l’on
n’aime pas à les voir , étant regardées
comme des oifeauxde mauvais augure.
J’avoue cependant que nous n’avons ja-
mais vû des Alcyons , fans qu’un gros
temps ne foit furvenu.
On voit les Quebranta-hueffos s’abaif-
fer 8c fe foutenir à fleur d’eau , effleur-
rer les lames , 8c en fuivre tous les mou-
vements , fans paroître remuer les ailes ,
qu’ils tiennent toujours développées &
étendues ; quand ils ne fe repofent pas
furies lames , ils voltigent au-tour 8c très-
près des Navires.
Cet oifeau n’a pas le corps plus gros
qu’un fort chapon ; mais les plumes lon-
gues 8c ferrées , dont il efl: couvert , le
font paroître gros comme un coq-dinde.
Son col efl: court 6c un peu courbé $ fa
tête groffe , 6c fon bec fort fingulier. Je
l’ai peint , & on le voit dans la PL VIII.
fig- 3 -
Ce bec efl comme divifé en quatre ou
cinq pièces II a la queue courte , le dos
élevé , les jambes baffes , les pieds noirs
6c palmés -, il a trois doigts fur le devant,
8c un quatrième très-court fur le derrière }
23 6 Histoire d’un Voyage
lesuns&les autres armés d’ongles noirs ^
émouffés & peu longs.
11 y a des Quebranta-hueffos de plu-
fieurs efpeces. Les uns ont le plumage
blanchâtre , tacheté de brun obfcur , ou
de roux; d’autres ont la poitrine , le dei-
fous des ailes, la partie inférieure du col,
& toute la tête d’une grande blancheur,
mais le dos , le deffus des ailes & la par-
tie fupérieure du col , d’un rouge brun *
moucheté de quelques marques d’un
gris bleuâtre. Tel étoit celui que nous
avons tué. Peut-être ne different-ils que
par le fexe , & non par l’efpece. Ils ont
tous les ailes fort longues. Celles du nô-
tre , avoient fept pieds deux pouces, de-
puis l’extrémité des plumes d’une aile,
jufqu’au bout des plumes de l’autre. On
les trouve à plus de 300 lieues éloignées
de touteterre; & l’on ne fçait pas quelles
font les retraites d’où ils viennent , & où
ils font leurs nids.
Lezz , nous entrâmes dans la riviere
de la Plata , & nous reconnûmes llfleLo-
bos , qui fe préfente comme dans \a P tan-
che VI .fîg. I. On l’a ainli nommée à caufe
des loups marins qui y font en abondance :
nous mouillâmes auprès de l’Ifle de Mal-
AUX ÏSLES MaLOUINES. 237
donade pour y faire eau, & avoir des
vivres. Le Commandant du F ort accu eil lit
très-gracieufement nos députés , & leur
accorda toutes leurs demandes.
Toute la côte de rifle , préfente des
Dunes de fable baffes , & il n’y paroît
dans l’éîoignement que quelques hau-
teurs , appellées les montagnes des Mal-
donades , éloignées dç la côte de quel-
ques lieues. On n’y voit point d’arbres ,
mais beaucoup de troupeaux de très-
gros boeufs & de chevaux. L’argent &
les peaux de boeufs font aufli tout le com-
merce du pays de la Plata.
Nous nous occupâmes beaucoup de
la pêche dans ce parage, & avecfuccèsj
car à peine la ligne étoit-elle à la mer ,
qu’on la retiroit avec un poiflon pris :
fouvent on prenoit autant de poiflons ,
qu’il y avoit d’hameçons à la ligne. Il n’y
en avoit que de quatre ou cinq fortes.
Les uns étoient ceux que les Efpagnols
nomment Viagrios , & nos Marins Ma~
cholrans. Les autres étoient des Carandes
ou Carangues , des Roujfettes , des Dtmoï-
felles & des Requins. Nous pêchâmes une
Rouffete , une Demoifelle & deux petits
Requins.
138 Histoire d’un Voyagé
Le Machoiran a le ventre plat, &
quelques barbes , comme le Barbillon 5
la tête groffe , la peau couverte de petites
écailles brunes, & prefqueimperceptibles,
à peu-près comme celles de la Tanche ;
à la racine des nageoires , & proche de
la tête , eft unearrête taillée en forme de
fcie , dont les dents font inclinées du
côté du corps. Cette arrête eft: aufli lon-
gue que la nageoire , &. a les mêmes
mouvements. Lorfque ce poiflon veut fe
défendre des autres poiffons , ou du pê-
cheur , il dreffe ces arrêtes , & les en-
fonce dans le corps des autres poiffons ÿ
dans la main de celui qui le pêche, mê-
me dans le bois , s’il le peut , & y de-
meure attaché. Cette piqUure eft ve-
nimeufe.Auffi les pêcheurs le tiennent-ils
fur leur garde , quand ils pêchent. J’ignore
s’il y en a de plus gros que ceux que nous
avons pris. Le plus fort avoit un pied & de-
mi de longueur fur quatre pouces de large*
Ce poiffon eft d’un excellent goût.
On pêcha aufli à la fois une ft grande
quantité d’une efpece de Bar , qu’on en
fournit tout l’équipage pendant deux
jours , & qu’on, prit le parti de faler le
AUX ISLES MALOUINES.
relie , & de le faire fécher de la façon
dont on prépare la Morue feche, ou Mer-
luche, à Terre-Neuve. Le plus gros de
ces Bars étoitde la groffeur & de la gran-
deur du Machoiran. La RoulTete & la
Demoifelle font des efpecesde Requins;
iis leur reflfemblent tellement , qu’à la fi-
gure il eft aifé de s’y méprendre : elles
ont environ deux pieds & demi de lon-
gueur.
Le 24 , dans le temps que nous appa-
pareillions pour Monte video , il s’éleva
un orage des plus violents ; on ne peut
rien voir de plus beau que le fpeéfacle
que nous préfentoient les éclairs conti-
nuels & fans nombre , qui s’élançoient
d’entre les nuages , à mefure qu’ils mon-
toient fur l’horizon. Le Ciel étoit tout en
feu j & le feu d’artifice le mieux compo-
fé , le mieux nourri & le plus varié , n’a
rien de comparable à ce que l’horizon
nous a préfenté pendant une heure. Nous
ne foupçonnions pas alors que nous en
verrions dans peu un autre bien moins fa-
tisfaifant. Mais notre Capitaine , qui en
connoiffoit mieux le danger & les fui-
tes , s’occupoit pendant cetems-là à nous
240 Histoire d’un Voyage
en mettre à couvert. Il fit hâler toutes
les vergues au vent , & les amena , ainfi
que les mâts de hune & les perroquets $
toutes les voiles furent aufli carguées 8c
pliées.
Nous comptions que l’orage pafferoit
à côté de nous : il paroifîoit en effet en
prendre le chemin -, mais en un inflantle
vent le plus impétueux nous affaillit -, les
éclairs & le tonnerre nous gagnèrent, 8c
on eut toute la peine du monde à dégréer
le mât du petit perroquet. Toutes ces
précautions prifes , nous reliâmes fur nos
deux cables à lutter toute la nuit contre
l’impétuofité de ce vent 8c les mugiffe-
ments d’une mer extrêmement irritée ,
qui menaçoit à chaque inflant de nous
fubmerger.
Dans le pays on nomme ce vent Pampe -
ros , parce qu’il vient des plaines des Pam-
pas , au-delà de Buenos- Ayr-es. Ces plai-
nes s’étendent jufques aux Cordillieres ,
qui les féparent du Chili. Elles ont trois
cents lieues au moins, fans aucun bois ,
ni hauteur qui puiffe brifer la fureur de
ce vent. Il enfle la riviere de la Plata f
dont il éleve les vagues comme des mon-
tagnes 7
AUX ÏSLES MaLOUINES. 241
tagnes , & fait périr fouvent les navires
qui s’y trouvent, en les faifant échouer
fur la côte voifine .oppofée au vent. Lé
mouillage où nous étions eft des plus
mauvais , par la proximité de rifle dé
Maldonat , & des côtes qui l’environnent ,
toutes bordées de roches & d’écueils. Un
Navire Anglois j chargé de piaftres , ou
pièces de huit , s’y perdit il y a trente
ans. Les habitants de l’Iflevoifîne de l’en-
droit où il fe brifa , cherchent encore au-
jourd’hui à fauver une partie de cetta
Cargaifon. Ils en avoient pêché avec la
drague j deux mille quatre cents, la
veille de notre arrivée*
Le vent Pamperos eft beaucoup plus
fréquent en hiver qu’en été, & foufle
toujours avec violence ; cé qui rend en
tout temps Rio de la Plata un lieu de re-
lâche très-dangereux. Il n’eft bon que
pour le commerce des piaftres & des
boeufs , dont les plus gros s’y vendent
cinq pièces de huit « ou vingt-cinq livres
de notre monnoie. Pour l’ordinaire, leur
prix eft de trois piaftres , ou quinze livres.
Il eft très-difficile d’y faire du bois , tant
parce qu’il y eft extrêmement rare , que
Tome ïi Q
î4i Histoire d’un Voyage
parce que le peu qui s’y trouve eft le long
des rivières , feuls endroits où fe retirent
les tigres , les léopards & les autres bêtes
féroces , qui y font en grand nombre ,
beaucoup plus cruels & plus gros que
ceux d’Afrique & des Indes Orientales.
On trouve depuis Maldonat & Monte*
video , jufqu’à Buones-Ayres , des figues
& des pêches.
Le 25 , l’impétuofité du Pamperos
fe foutint pendant la nuit avec la même
fureur j cependant malgré le roulis & le
tangage continuels qui fembloient conju-
rés pour nous tourmenter , je dormois
affez profondément , lorfque je fus ré-
veillé tout-à-coup par une fecoufle affreufe
que reçut le Navire , &qui le fit craquer
dans toutes fes parties , comme s’il fe
brifoit fur des rochers. Il étoit près de
cinq heures du matin. Je faute de mon
lit, j’ouvre ma fenêtre, & je demande au
Timonnier fi nous avons touché à quel-
ques roches. Non , me dit -il , nous n’y
fommes pas encore ; mais nous chaffons
& nous y allons grand train. Le cable de
notre fécondé ancre mouillée a manqué;
l’autre eftdérapée. Cefl: la caufe delafe-
AUX ÏSLES MaLOUINES, 2 43
confie violente que nous venons de fen-
tir. Notre refiource efi; dans notre grande
ancre que l’on vient de laifîer tomber.
Je m’habille ; je vais fur le gaillard , &
je vois en effet que nous avions tellement
chafîe , que la côte fur laquelle le vent
& les vagues nous poufibient , ne me pa-
rut pas éloignée d’une demi-lieue. On re-
double d’attention ; & en faifant la ma-
neuvre, une poulie fe caffe, un des éclats
va frapper le front d’un matelot qui perd
connoifiance ; tous ces défaftres nous in-
quiétaient , mais heureufement , le plus
grand n’eut point de fuite ; le blefîe mou-
rut quelque jours après , mais la mer fe
calma.
Pendant la tempête , la mer fut agi-
tée jufques dans Ion fond , deux heures
après que la tourmente eut commencé ,
la mer fe creufa de maniéré qu’on au-
roit dit que nous allions toucher le fond 5
les lames alors étaient fi courtes , qu’elles
nenouslaiflbientpasle temps de refpirer.
Je vis plus d’une fois le bout de la ver-
gue du grand mât plonger rrois pieds ou
environ dans la lame , dont fouvent une
partie tomboit fur le pont. Notre pofition
Qij
244 Histoire d’un Voyage
devenoit encore plus dangereufe par la
proximité de la côte. Nos Officiers Ma-
rins , tous gens habiles, qui avoient com-
mandé des Navires & desCorfaires, Ten-
taient fi bien le péril qui nous menaçoit,
que la plupart penfoient déjà aux moyens
de Te Tauver du naufrage. Le danger leur
parut même fi preffant , que Ton avoit
déjàdiTpoTé les canons en chapelet, pour
Tuppléer aux ancres en cas que les cables
vinffent à caffer. Nous en fumes quittes
pour la peur ; le 2 8 , nous mouillâmes dan&
la baie de Monte-video.
AUX ISLES MaLOUINES. 245
CHAPITRE VIII.
Relâche à Monte-video , & DigreJJion
fur les J éf unes,
S U R le point d’entrer dans la baie,
le Capitaine d’un Navire Efpagnol
nommé la Sainte- Barbe, v int de la part
du Gouverneur du pays , nous offrir fes
fervices , & nous fervir de pilote ; grâce
à fon induftrie , nous entrâmes fans dan-
ger^ nous faluâmes la citadelle de douze
coups de canon , qui nous furent rendus
coup pour coup.
Dans les premiers jours de notre relâ-
che, on ne fut occupé que des arrange-
mens à prendre avec le Gouverneur de
Monte-video , pour nous concilier avec lui
pendant notre fé jour. Ilparutd’abord trou-
ver beaucoup de difficultés , tant à nous
permettre la pêche le long de la côte > qu’à
y taifîer aborder notre chaloupe & notre
canot. Il exigeoit qu’au préalable on lut
donnât avis toutes les fois que l’on vou-
droit les envoyer à terre , afin qu’il mît
Qüj
24 6 Histoire d’unVoyage
des gardes dans l’endroit où ils aborde-
roient , pour nous empêcher de faire le
commerce.
N’imaginant pas trouver ces difficultés,
dès le furlendemain de notre mouillage
on avoit expédié notre petit canot pour
pêcher au bas du Mont, Le Gouverneur
qui en fut averti , donna ordre à deux
dragons de la garnifon de s’y tranfporter
&: de faifir hommes, canot & marchan-
dées, fi l’on en avoit débarqué. MM. de
Bougainville , de Nerville , Guyot &
moi , arrivâmes au Gouvernement un
inftant après cet ordre donné , dont
on fit part à M. de Bougainville. Le
Gouverneur, qui craignoit fans doute de
ne pas bien s’exprimer en françois , par-
loir en langue efpagnole , & avoit pour
interprète un Provençal établi dans la
Ville depuis une quinzaine d’années. Ce
Provençal nous rendit les intentions du
Gouverneur, de maniéré à nous faire en-
tendre qu’il n’étoit pas difpofé à nous ren-
dre tous les fervices qu’il nous avoit of-
ferts , & que nous avions lieu 'd’efpérer
de lui. Ce n’étoit cependant pas la façon
de penfer } & il nous prouva des fend-
AUX ÏSLES MàLOUINES. Î47
mens bien contraires dans la fuite de la
conférence.
Cet ordre, qui fembloit confirmer l’in-
terprétation du Provençal , étonna M. de
Bougainville j il en témoigna fon reffenti-
ment à M. le Gouverneur. Monfieur , lui
dit-il, « il eft bien dur pour des François
»de trouver chez les Efpagnols leurs
» amis , des difficultés qu’ils n’ont pas
»> trouvées chez les Portugais avec qui ils
» étoient en guerre il y a deux jours j je
» vais mettre à la voile , & j’en donnerai
» avis au Roi mon Maître ». Le Gouver-
neur répondit que fon intention n’étoit pas
de nous défobliger ; mais que les loix &
les ordres de fa Cour étoient de ne laiffer
faire aucun commerce aux navires qui
n’étoient pas Efpagnols , ou autorifés de
fa Cour pour cet effet, ni même à ceux de
fes compatriotes qui ne feroient que les
Agents des autres nations ; qu’une fré-
gate de la Compagnie des Indes , ayant
mouillé trois ans auparavant dans le même
port , n’avoit fait aucune difficulté de fe
foumettre à ce qu’il venoit de propofer.
Il y a une grande différence, répliqua
M. de Bougainville , entre une frégate
Q iv
14 8 Histoire d’un Voyage
marchande & une frégate de guerre du
Roi. Nous n’avons aucunes marchandi-
fes ; & nous ne fommes venus que pour
prendre des rafraîchiffemens , & attendre
la frégate le Sphinx, dont nous nous fom-
mes féparés, & à laquelle nous avons
donné rendez-vous dans Rio de laPlata*
— Dès que vous me répondez que l’on ne
débarquera pas de marchandifes ; vous
êtes maître de venir à terre & d’y en-,
voyer toutes les fois que vous voudrez»
Mais l’ufage établi étant d’envoyer un
Soldat par- tout où les canots mettent à
ferre , ne trouvez pas mauvais , je vous
prie , que je m’y conforme : c’eft pour
votre tranquillité & pour la mienne ; car
je ne veux pas que ma Cour ait rien à me
reprocher. D’ailleurs vous pouvez comp-
ter fur la droiture de mes intentions ; car,
indépendamment des ordres que j’ai de
traiter lesFrançois avec les mêmes égards
que les Efpagnols , j’y fuis porté d’incli-?
nation. Ainù de part & d’autre on adou-,
cit le ton , & la querelle fe termina par
des complimens.
Le Gouverneur pria enfuite M. de Bou-
gainville de lui permettre de prendre co-
AUX ÏSLES MaLOUTNES. 249
pie des ordres que le Roi de France lui
avoit donnés pour le commandement de
nos deux frégates ; parce qu’il étoit obligé
de l’envoy.er à la Cour d’Elpagne, avec le
procès verbal de notre mouillage. M. de
Bougainville l’accorda très-volontiers : le
refte de la conférence fe tint fur le ton de
bienveillance , & l’on fe quitta bons amis.
Le Gouverneur avoit plus d’une raifon
d’agir ainfi : il nous en dit quelques- unes $
les autres ne furent pas difficiles à deviner.
Don Jofeph-Joachim de Viana ( c’eft le
nom de ce Gouverneur) âgé aéluellement,
(en 1763) , d’environ quarante-huit ans,
Che'valier de Calatrave , Brigadier des Ar-
mées de Sa Majefté Catholique , fut char-
gé par le Roi d’Efpagne, du commande-
ment des troupes envoyées au Paraguay
contre les Indiens , qui à l’inftigation , dit-
on, desPeres Jéfuites, defpotesdans ces
contrées, s’étoient révoltés , & refufoient
de fe foumettre aux arrangemens pris par
les Cours d’Efpagne & de Portugal, pour
fixer les limites de leurs poffeffions reipec-
tives. Don de Viana fe comporta en fu-
jet fidele, & toutes fes opérations eu-
rent un heureux fuccès , malgré les obfta-
250 Histoire d’un Voyage
clés de toutes efpeces que lui oppoferent
les Jéfuites. Ce n’étoitpasle moyend’ac-
quérir leur bienveillance , auffi devinrent-
ils Tes ennemis irréconciliables ; le Gou-
verneur le fçavoit bien , & il n’en devint
pas plus politique ( a ).
Ces Religieux militaires ont à Monte-
video un hofpice où rélident deux Prê-
tres &un Frere Lai , qui , ainfi. que leurs
affidés , ont toujours les yeux ouverts ,
pour épier ce qui fe paffe , & éclairer la
conduite du Gouverneur. Celui de Bue-
nos-ayres , qui eft Gouverneur général
du Paraguay, favorife en tout la fociété,
&ne ferait pas de fcrupule d’être leur ef-
clave , pour fervir d’inftrument à leur
vengeance.Informés de la méfintelligence
l
(a) A notre retour à Paris, M. de Grimaldi, Am-
baffadeur d’Efpagne en France , fit beaucoup de quef-
tions à M. de Bougainville fur la conduite que ce Gou-
verneur tint à notre égard. Ce Commandant ayant par
fes réponfes rendu juftice à la probité de Don Jofeph
de Viana, & à fon dévouement à fon Prince, l’Ambaf-
fadeur avoua que les Jéfuites & leurs amis avoient en-
voyé à Madrid des mémoires à la charge de ce Gou-
verneur pour le deffervir auprès du Roi , & le faire ré-
voquer. M. de Grimaldi dans la fuite a juflifié Don de
-Vjaha , & les Gazettes nous ont appris que ce Gouver-
néur'avoit été continué.
AUX ÏSLES MALOUINES. 251
qu’ils ont peut-être fufcitée entre ces deux
Gouverneurs , ces Peres ne manque-
roient pas d’informer celui de Buenos-
ayres des démarches répréhenfibles de
Don de Viana , s’il étoit capable d’en
faire : & celui-ci en eft très-perfuadé. Hom-
me eftimablepar toutes fortes d’endroits ;
homme d’efprit , plein de connoilfances
dans l’art militaire , rempli de probité ,
n’ayant rien de la hauteur que l’on repro-
che quelquefois aux Efpagnols , il s’eft ac-
quis l’eftime & la conlidération de tous
ceux qui le connoiflent. Il n’y a qu’une
voix fur fon compte, & les Jéfuites même
font contraints de lui donner leur fuffrage ,
du moins en public.
Ces Peres font plus de foixante dans
leur Maifon de Buenos-ayres. L’hofpice
de Monte-video n’eft qu’une petite Mai-
fon, fans apparence , diftinguée de celles
des autres habitants par une petite clo-
che placée dans une arcade de trois pieds
ou environ de hauteur , élevée fur un
des bouts du comble de lamaifon. Je n’en
ai pas vû l’intérieur , quoique ces Peres
m’ayent fait folliciter deux ou trois fois
d’aller les voir. Le Provençal , dont j’ai
iji Histoire d’un Voyage
parlé , m’en fit la première propofition
chez le Gouverneur , & j’y donnai les
mains. Un Officier Efpagnol qui étoit
préfent, en avertit M. de Bougainville *
& lui repréfenta qu’il ne convenoit pas
que des F rançois allaffent voir les Jéfuites 9
après ce qui étoit arrivé depuis peu à
Buenos -ayres. Il raconta le fait à M. de
Bougainville , & m’ayant enfuite pris à
part: Vous êtes bon François , me dit-il ,
& vous venez de promettre d’aller voir
les Peres Jéfuites ! Je vais vous inftruire
d’un fait qui fuffira pour vous en détour-
ner -, c’efi: qu’il y a environ fix femaines ,
qu’un Jéfuite prêchant à Buenos-ayres ,
s’eft: répandu en invectives contre le Roi
de France, contre celui de Portugal, la
République de Genes & les autres Puiflan-
ces qui ont puni les intrigues de la Socié-
té. J’étois du nombre des auditeurs , &
l’indécence de cette déclamation me ré-
volta. Que penfez-vous de cette témé-
rité ? Je promis de ne pas aller aux Jéfui-
tes , & j’ai tenu parole.
Deux jours après , j’eus occafion d’é-
claircir la vérité de cette anecdote. Je
m’en informai de deux Officiers Efpa-
AUX ÏSLES MàLOUÏNES; îÿ.J?
gnols qui partaient bien la langue fran-
qoife , & qui dévoient s’embarquer fur
la Frégate la Ste Barbe , pour retourner
en Efpagne. L’un étoit Colonel , l’autre
Capitaine. Celui-ci fe nommmoit Simo~
ned. Ils me confirmèrent le fait fucceffi-
vement , & ajoutèrent, que comme le
Gouverneur général protégé les Jéfuites,
il ne tint aucun compte de ce Sermon
téméraire j mais que des perfonnes de
diftinéiion , de probité reconnue & ti-
trées, en firent dreffer un procès-verbal ,
quelles envoyèrent à la Courd’Efpagne ,
& qu’eux-mêmes, Officiers, étoient char-
gés d’en porter un double à la même
Cour (a)»
(à) Ces deux Officiers font partis de Monte-video le
même jour que nous. La frégate fur laquelle ilsfont , efl:
commandée par Don Pedre de Flores , & chargée de x 5
à 1800000 piaftres , de quarante & tant de mille de cuirs
de taureaux & de beaucoup d’autres marchandées'. Elle
étoit partie de Cadix en 1755 pour la Guinée ,■ armée
pour le compte des Anglois, & devoit tranfporter des
Negres à Buenos-ayres ; mais n’ayant pas trouvé au Cap-
Verd le Navire Anglois , qui devoit les lui fournir , Dom
Pedre de Flores continua fa route & fe rendit à Rio de
la Plata. Il y étoit relié depuis ce temps-là , ou à Monte-
video , pour ne pas courir les rifques d’être pris par les
Anglois pendant la guerre derniere. Sur les obfervations
254 Histoire d’un Voyage
Deux ou trois jours après cette con-
verfation , j’allai voir un EccléfiafH*
que. Aumônier d’une frégate Efpagnole
mouillée dans le Port de Buenos-ayres
depuis cinq mois j je le fçavois très-porté
pour les Jéfuites. On difoit même allez
hautement qu’il étoit envoyé d’eux à Mon*
te-video, pour acheter tout ce qu’il pour-
roit des pacotilles qui fe trouveroient fur
notre frégate. Il fit en effet emplette de
tout ce qu’on voulut lui vendre.
Après le premier falut , il me deman-
da pourquoi je n’avois pas été voir les Pe-
res Jéfuites, qui m’en a voient fait prier, &
à qui je Pavois promis. Il efh vrai , je Pa-
vois promis, lui dis-je ; mais on m’a allu-
ré qu’un de ces Peres a, depuis peu,
très-mai parlé du Roi de France mon
Maître , dans un Sermon qu’il a prêché à
Buenos-ayres j & fi ce fait eft vrai , il ne
convient pas à un bon François comme
moi , d’aller voir les confrères d’un Prédi-
cateur téméraire. Vous étiez fans doute
qu’il avoit recueillies pour faire la carte de cette riviere ,
& fur nos propres obfervations, a été rédigée la carte qui
forme la Planche V.
Aux ïsles Malouines. ijç
à ce Sermon , ajoutai- je.— Oui, j’y étois ;
il eft vrai que ce Pere ménagea peu Tes
termes. - Que dit-il donc en particulier
du Roi de France ? — Qu’il eft un tyran
& un perfécuteur de l’Eglife. Mais il faut
leur pardonner : c’eft l’effet du reffenti-
ment qu’ont ces Peres de leur expulfion
de France.
A peine eut - il fini, que deux des trois
Jéfuites de Monte-video entrèrent dans
la chambre où nous étions. Après nous
avoir falués , un des deux Jéfuites m’adref
fa la parole , & me témoigna fa furprife
fur ce que je ne m’étois pas rendu à leur
hofpice : j’en ai dit la raifon à M. l’Abbé ,
lui répondis-je ; & il pourra vous la dire.
—Oh ! je n’en fuis pas furpris; je fçai que
les Bénédiélins ne penfent pas bien , &
qu’ils ne font pas de nos amis. — Vous
vous trompez , lui dis-je j s’ils ne penfoient
pas bien , ils feroient de vos amis. Ma ré-
ponfe ne fut pas de fon goût ; il n’ajouta
pas un mot , nous fit la révérence , & fe
retira.
Les Jéfuites ne font pas hommes à fe
rebuter pour une épigrajnme , ils cher-
15 6 Histoire d’un Voyagé
cherent à fe lier encore avec nos Fran4
çois j un foir 3VL de Belcoùrt , qui avoir
pris un logement dans la ville , fé trouva
dans la compagnie d’unhomme inconnu,
peut-être déguifé , & qui parloit unfran-
çois-gafcon. Sufcité vraifemblablement
par les Jéfuites, qui s’étoient déjà infor-
més des gens de nos frégates, de la répu-
tation militaire de M. de Belcoùrt ; cet
homme lui propofa d’aller fervir au Pa-
raguay , pour y former les Troupes. Afin
de l’y déterminer, il lui promit de là part
des Jéfuites , les plus grands avantages.
M. de Belcoùrt feignit d’y donner les
mains , fans cependant s’engager en rien ;
& dès le lendemain , il en fit part à M. de
Bougainville. Celui-ci répondit que la po-
litique pourroit y trouver fon avantage :
que s’il vouloit , par cette même politi-
que, fe facrifier pour le bien de l’Etat, il
feroit peut-être à propos d’écouter ces
propofitions. M. de Belcoùrt lui dit alors,
qu’en cas qu’il prît ce parti , il faudrait
que lui , M. de Bougainville , lui donnât
un Certificat, comme il n’y alloit que de
fon confentement , & pour le bien pré-
lumé de l’Etat, Le
AUX ÏSLES MALOUINES. 2.57
Le lendemain , le même inconnu re-
nouvella à M. de Belcourt les mêmes
propofîtions avec plus d’inffance, lui di-
fant defe déterminer promptement: qu’il
ne devoit pas s’inquiéter de prendre fês
hardes & fes effets ; qu’on lui fournirait
tout ce qui lui étoit néceffaire ; & que ,
pour que le Gouvernement Efpagnol
n’en eût aucune connoiffance , on le
conduirait par des chemins inconnus
jusqu’au lieu où on l’établirait. M. de
Belcourt lui demanda quels étoient le
lieu & les avantages propofés ; mais l’in-
connu n’ayant rien voulu déterminer, &
même pour mieux cacher fon jeu, fans
doute , lui ayant parlé fur un ton peu fa-
vorable aux Jéfuites , M. de Belcourt lui
déclara qu’il ne fe rendoit pas à fes folli*
citations. Mais , comme il avoit à crain-
dre le retour , il fe tenoit fur fes gardes.
Le foir même, à l’entrée de la nuit , il fe
trouva tellement ferré de près par trois
hommes , qu’il fe crut obligé de tirer fon
épée , & de la porter hors du fourreau ,
pour fe faire paffage , s’ils l’avoient en-
touré : ce qu’ils ne firent pas. Je tiens cette
Tome 1 . R
258 Histoire d’un Voyage
aventure de M. de Belcourt lui-même ^
& il m’a permis de la publier.
Je terminerai ce que j’ai à dire fur les
Jéfuites par quelques réflexions fur l’ou-
vrage de M. Muratori fur le Paraguay.
Cet Auteur n’a travaillé que fur les
Mémoires que lui a fournis la Société ou
des amis de ces Religieux , gens intérêt
fés à ne pas inftruire le public de tout ce
qui s’y pafle. Des Officiers Efpagnols
pleins de probité , envoyés par la Cour
de Madrid au Paraguay , dans le temps
des partages des poffeflions refpe&ives
des Cours d’Efpagne & de Portugal ,
m’ont afluré que tous les Imprimés qu’ils
ont vû fur la conduite des Jéfuites dans
ce Pays-là , tant à l’égard des Indiens ,
que par rapport aux intérêts de ces deux
Couronnes , étoient écrits même avec
beaucoup de ménagements pour les Jé-
fuites; qu’un de ces Peres , l’un des prin-
cipaux de ce Pays-là , avoit fait en fa
préfence la réponfe fuivante , à un des
Officiers généraux Efpagnols , qui lui té-
moignoit fa furprife des obftacles que fa
Société oppofoit à l’exécution des arran-
Aux ÎsleS Malouinès. 2519
gements concertés & arrêtés entre les
deux Cours : J’ai bien plus lieu d'être éton-
né de ce que les deux Rois s’avisent de faire
des arrangements , pour partager un Pays
qui ne leur appartient pas. Nous feulsjéfui-
tes l'avons conquis ; nous feuls avons droit
d'en difpofer , de le garder & de le défendre
envers toits & contre tous. Je lailTe à penfer
quelle doit être la conduite des Jéfuites ,
avec de tels principes. Il eft certain que
les Indiens du Paraguay n’obéiffent qu’aux
Jéfuites, foitenpaix , ïoit en guerre. Der-
nièrement , lorfque les Efpagnols ont af
lîégé & pris fur les Portugais la Colonie
du Saint-Sacrement , qui efl: à une tren-
taine de lieues de Monte-video , les Ef-
pagnols avoient à leur fecours environ
mille Indiens , à la tête defquels étoit un
Pere Jéfuite , qüiles comrnandoitenchef,
& fans les ordres duquel ces Indiens n’au-
roient pas fait un pas ni tiré unfeul coup
de füfil. M. le Goüverneur de Monte-
video , qui commandoit les Efpagnols ,
& plulieurs autres Officiers qui s’étoient
trouvés à cette attaque , m’ont dit qu’ils
étoient obligés de concerter les opéra-
R if
2 ^o Histoire d’un Voyage
tionsde la campagne avec le Pere Jefuite,'
qui donnoit enimte fes ordres en fon nom
aux Indiens , campés féparément des Ef-
pagnois.
( Tous ces faits juftifient aflez les pui£
fances qui ont brifé le defpotifme delaSo-
cnté ; (i cependant ces puiffances ontbe-
iom d’étre juififiées).
aux Isles Malouines. l 6 l
CHAPITRE IX.
Réunion du Sphinx & de F Aigle.
E Samedi 3 1 , nous apperçûmes un
JL navire en pleine mer , & on jugea
d’abord à la route qu’il faifoit , qu’il alloit
à Buenos-ayres. Mais , comme nous at-
tendions de jour à autre la corvette le
Sphinx , à laquelle le rendez-vous étoit
donné à Rio de la Plata , on foupçonna
bientôt que c’étoit elle. A mefure que le
navire s’avançoit ^ on l’obferva avec plus
d’attention ;& enfin l’onfe confirma dans
cette idée agréable; M. de Bougainville
expédia auffi-tôt la chaloupe , pour leur
faire remonter fans danger la riviere;on
donna aux Officiers qui la montoient ,
des fufées & de la poudre pour exécuter
les fignaux , & ils partirent fur les fept
heures. Cependant la nuit devint noire ,
les vents contraires & la mer grofîe ; de
maniéré que n’ayant pas apperçu leurs fi-
gnaux , nous tombâmes dans de grandes
inquiétudes. Le Sphinx nousavoit recon-
R iij
z6i Histoire d’un Voyage
nu ; & pour ne pas nous perdre de vue,
il ne faifoit que louvoyer & faire des bor-
dées; ce qui, joint àl’obfcurité , empê-
choit notre chaloupe de l’aborder, Elle
y parvint à minuit. Alors le Sphinx mouil-
la , & le lendemain premier jour de l’an,
pous le vîmes appareiller.
On peut juger de la joie que fa pré-
fence nous caufa après deux mois & plus
de féparation. On avoit prévenu M. de
la Qiraudais de l’erreur des Cartes fur la
pofition des côtes du Bréfil ; mais quoi-
que nous fuffions fur nos gardes, peu s’en
étoit fallu que nous n’euffions échoué fur
un banc qui n’efl pas marqué dans les
Cartes Françoifes. Ce banc fe trouvoit
fur fa route , comme il s’étoit rencontré
fur la nôtre : les Abrolhos n’ont pas auffi
fur les Cartes toute l’étendue qu’elles ont
en effet ; tout cela nous fourniffoit de
grands motifs d’être inquiets du retard de
fon arrivée , fur-tout après le féjour que
nous avions fait à fille Sainte-Catherine.
Sitôt que le Sphinx eut mouillé , M.
de la Giraudais vint à notre bord dans
notre chaloupe, & nous dit qu’il avoit
été contraint de relâcher à Togny , fur la
AUX ISLES MaLOUINES. 263
côte du Bréfil ; parce que , malgré la dé-
fiance qu’ils avoient eu des Cartes , ils
av oient touché aux Abrolhos dansletems
qu’ils penfoient en être encore éloignés
au-moins de trente lieues. Ils fe trouvè-
rent defïus au milieu de la nuit ; heureu-
fement le temps étoit calme , & la roche
fur laquelle ils touchèrent, étoit de pierre
argilleufe.
Le Sphinx s’étant arrêté fur cette ro-
che , ceux qui le montoient, pour éviter
les fuites malheureufes du naufrage, mi-
rent à la hâte la chaloupe & le canot à la
mer ; & après avoir bien vifité le navire,
ils revinrent un peu de leur inquiétude ,
lorfqu’ils virent qu’il n’étoit pas endom-
magé.
Autre embarras. Il falloit tirer le Sphinx
de deffus cette roche : dès que le jour pa-
rut , ils fe virent environnés de fembla-
bles écueils ; & à un demi-quart de lieue
ils apperçurent un navire fans mât , &
furie côté. Jugeant alors qu’étant fur les
Abrolhos, ils n’étoientpas beaucoup éloi-
gnés de terre, M. de la Giraudais expé-
dia le bateau vers la côte , pour avoir
du fecours. Ils rencontrèrent plufieurs Pi-
R iv
2(34 Histoire d’un Voyage
rogues de pêcheurs Negres & Indiens.
On leur paria la langue Portugaife , &:
fix d’entre eux confentirent d’aller à bord
du Sphinx , où on les traita bien. Ils promu
rent tous les fecours qui étoient en leur
pouvoir. On en garda deux, & l’on ren-
voya les quatre autres dans le bateau ,
pour chercher leurs camarades de la
cote. Le lendemain ils revinrent accom-
pagnés d’un grand nombre de Pirogues.
Avec leur lecours on vint à bout de déga-
ger le Sphinx de deffus la roche , après
quelle s’y fut repofée trois jours de fes
fatigues. M. de la Giraudais en fut quitte
pour le batteau de pêche qui fe perdit.
Ces Negres le pilotèrent jufqu’à Togny ,
où , pendant fix jours , les habitants le
traitèrent lui & fon équipage avec toute
l’humanité poffible,& comme s’ils avoient
été du pays même : ces habitants font ce-
pendant prefque tous Negres ou Bralî-
liens.
M. de Bougainville , les principaux
Officiers & moi , nous partîmes du Port
pour aller à la rencontre du Sphinx 5 nous
avions déjà fait les trois quarts du che-
min , lorfqu’un. vent du Sud-Eft s’éleva
AUX 1 SL ES Malouines. 265
avec allez de force pour nous engager à
forcer de rames , afin d’arriver à bord *
avant qu’il devînt plus impétueux. Il fe
fortifia en effet de plus en plus. Chaque
nuage qui s’élevoit de l’horilondonnoit un
nouveau grain toujours plus vif que ceux
dont il avoit été précédé. Tous ces afîauts
réunis qui fouleverent beaucoup les eaux,
formoient des lames qui grofïifïbient de
plus en plus , & retardoient notre mar-
che. Malgré la mer & le vent contraire ,
nous avions déjà gagné jufqu’à la portée
du fufil du Sphinx ; mais dans l’obfcurité
profonde qui régnoit alors , nous ne l’ap-
perçûmes pas , nous ne vîmes qu’un pe-
tit bateau qui portoit fur nous. Comme
les vagues l’entraînoient de notre côté
avec violence , nous reconnûmes bien-
tôt notre petit canot à la merci des va-
gues , mais perfonne n’étoit dedans. L’en-
vie de le fauver nous fit changer notre
route j nous fumes à fa rencontre , nous
le joignîmes , jettames deux hommes
dedans avec des rames & un grapin ,
& nous nous difpofames à reprendre no-
tre route. Il pouvoit être alors huit heu-
res & demie. Nos efforts furent inutiles
266 Histoire d’uên Voyage
contre la marée , la violence des va-
gues & de Timpétuolité du vent. Dans
l’intervalle que nous avions jetté les deux
hommes & les avirons dans le canot ,
nous avions dérivé de plus de trois quarts
de lieue , du côté de Tille aux François ,
fituée tout près de la côte, prefque à Top-
polîte de la Citadelle. L’obfcurité nous
empêchoit de diftinguer la terre , & à
peine diftinguions-nous les fanaux que
Ton avoit mis à nos deux frégates.
Voyant donc que nous nous en éloi-
gnions de plus en plus au lieu d’en appro-
cher , on fe détermina à porter fur la ter-
re, & Ton gouverna du côté où Ton pré-
fuma que laVille pouvoit être ; car on ne ju-
geoit de fa fituation que par deux lumières
très-éloignées Tune de l’autre. Les lames
qui venoient fe brifer contre le canot , y
avoient déjà mis beaucoup d’eau , que
nous jettions avec nos chapeaux ; nous
étions nous-mêmes inondés , & les Ca-
notiers très-fatigués. M. de la Giraudais,
après avoir ramé près d’une heure , avoit
pris le Gouvernail ; nous ne fçavions où
nous étions, & nous n’a vionspoint d’eau-
de-vie pour nous donner des forces & du
AUX ÏSLES MaLOUINES. 267
courage. Dans cet embarras , on penfa
qu’il n’y avoit rien de mieux à faire que de
laiffer tomber le grapin, pour donner aux
Canotiers le temps de fe repofer. Nous
étions prefque déterminés à paffer la nuit
dans cet état , lorfque M. de la Giraudais
cruts’appercevoir que nous chaffions fur
notre grapin. Il dit au Maître Canotier de
mettre la main fur l’hanfiere , pour juger
par le trémouffement , fi nous chaffions
en effet. Le Maître Canotier penfa d’a-
bord que le mouvement qu’il fentoitétoit
l’effet des fecouffes que le canot recevoitr
des lames ; mais bientôt après il recon-
nut fon erreur , & en avertit. On lui dit de
fonder avec la gaffe ; il le fit , & ne trouva
que trois pieds d’eau , & un fond de ro-
ches. On borda les avirons , on leva le
grapin , & l’on nagea près d’un grand
quart-d’heure , toujours en fondant , &
toujours même fond. Enfin il fe préfenta
un fond de vaie , & fept à huit pieds d’eau.
On alloit y mouiller , lorfque les Cano-
tiers prévoyant qu’ils ne trouveroient pas
là dequoi fouper , dirent que , puifqu’ils
étoient en train , il falloir continuer & al-
ler coucher à terre. Charmé de voir leur
2.68 Histoire d’un Voyage
réfolution , on porta fur une lumière -,
que l’on imagina être celle du corps-de-
garde , placé au feul port où l’on peut def
cendre.
. Un moment après , chacun jettant les
yeux de tous côtés pour fe reconnoître ,
nous entrevîmes une goelette , que nous
favions n’être pas mouillée fort au large.
La vue de ce navire ranima le courage ;
& l’on fit tant d’efforts , qu’environ une
grande demi-heure après , nous abordâ-
mes au port. L’Officier de garde fe pré-
fenta pour nous reconnoître. Un autre
Officier avec notre Maître Canotier fu-
rent envoyés pour donner avis au Gou-
verneur de notre retour à la Ville ; parce
que nous n’avions pu gagner notre bord.
Il nous fit faire fon compliment de con-
doléance , & prier en même temps d’aller
fouper & coucher chez lui. Bientôt après
il parut lui-même , & n’ofant le refufer ,
nous nous acheminâmes au Gouverne-
ment.
Le lendemain nous apprîmes que ces
deux hommes que nous avions jetté dans
le canot qui fe perdoit, avoient eu le bon-
heur de relâcher dans une petite anfe fa-
AUX ISLES MâLOUINES. 269
bloneufe^ & que la chaloupe du Sphinx
qui avoit couru pour l’atteindre , s’étoit
rendue au fond de la baie fans éprouver
aucun dommage : ainlî nous en fûmes
quittes pour quelques heures d’inquiétu-
de , & l’orage ne fervit qu’à augmenter le
plaifir de nous voir réunis.
Cette tempête fe lit fentir avec des fui-
tes plus funeltes à deux portées de canon
au large de nos frégates. La foudre tom-
ba fur le navire Efpagnol la Sainte Barbe,
qui y avoit été mouiller depuis deux jours,
pour être plus à portée de fortir de la ri-
vière au premier bon vent. Il y eut dans
ce défaftre un homme tué & quatorze
bleffés , outre cela fon mât d’artimon fut
fracaffé.
270 Histoire d’un Voyage
CHAPITRE £
Des Loix f des Mœurs , & des Coutumes
de Monte - video.
M Onte-video eft dans un fensüne
Colonie nouvelle. Il n’y a pas vingt-
cinq ans , qu’on n’y voyoit que quelques
cafés. C’elt cependant le feul endroit un
peu commode pour le mouillage des na-
vires qui remontent Rio de la Plata. Au-
jourd’hui c’eft une petite ville $ qui s’em-
bellit tous les jours. Les rues y font tirées
au cordeau , & affez larges pour que trois
caroffes y puiflent paffer de front. On en
trouvera une vûe , que j’ai deffinée telle
quelle fe préfentoit à bord de la frégate
l’Aigle , pendant notre mouillage , entre
le mont & la ville. Voyez PL VI. fig.
Lesmaifonsn’yontque le rez-de-chauf-
fée fous la charpente du toit. J’en excepte
une feule , fituée dans la grande Place i
& appartenant à l’Ingénieur qui l’a fait
bâtir , & y fait fa réfidence. Elle a un étage
& une efpece de manfarde , avec une
AUX ÏSLES MaLOUINES. 271
affez longue faillie , qui fupporte un bal-
con au milieu de la façade. On voit le
plan de cette ville PL VI. fig. 3 .
Chaque maifon bourgeoife eft ordinai-
rement compofée d’une falle , qui fert
d’entrée , de quelques chambres pour
coucher , & d’une cuifine , feul endroit
où il y ait une cheminée , & où l’on faffe
du feu. Ces maifons font donc propre-
ment un rez-de-chauffée de quatorze ou
quinze pieds de hauteur , y compris le
comble. La piece d’entrée du Gouver-
neur eft une falle d’un quarré-long, qui ne
reçoit de jour que par une feule fenêtre
affez petite , avec un vitrage , moitié pa-
pier , & moitié verre ; le bas de la croi-
fée eft fermé par une menuiferie. Cette
falle peut avoir quinze pieds de large fur
dix-huit de long. On paffe de-là dans la
falle de Compagnie , qui eft prefque quar-
rée , ayant plus de profondeur que de
largeur. Au fond", vis-à-vis l’unique fenê-
tre qui l’éclaire , on voit une efpece d’eftra-
de large de fix pieds, couverte de peaux de
Tigres. Au milieu eft un fauteuil pour Ma-
dame la Gouvernante, & de chaque côté
fix tabourets revêtus, comme le fauteuil B
17 z Histoire d’un Voyage
de velours cramoifi. Toute la décoration
confifle en trois mauvais petits tableaux
& quelques grands plans, moitié peints,
moitié colorés, encore plus mauvais quant
à la peinture. Lesfleges pour les hommes
occupent les deux autres côtés de la falle.
Ce font des chaifes de bois, à doffier fort
élevé, de la forme de nos chaifes du temps
de Henri IV, ayant deux colonnes tour-
nées , pour accompagner un cadre qui
orne le milieu , revêtu de cuir , eftampé
en demi-relief, ainfiquele liege. Laporte
de communication de cette falle à la cham-
bre qui fuit , où couchent le Gouverneur
& fon époufe , n’efl fermée que par une
efpece de rideau de tapifîerie. Les deux
angles de cette falle, aux deux côtés de la
fenêtre , font remplis , l’un par une table
de bois, fur laquelle efl toujours expofé le
cabaret à prendre le maté ; l’autre par une
efpece d armoire, furmontée de deux ou
trois rayons , garnis de quelques plats &
de quelques talfes de porcelaine.
La Dame de la maifon efl: la feule
qui s’afleoit fur l’eftrade , quand il n’y
a que des hommes en fa compagnie , â
moins quelle n’en invite quelques-uns à
venir
#AUX ÏSLES MaLOUINES. 273
venir fe placer fur les tabourets auprès
d’elle.
Ces {ailes font d’ailleurs , généralement
parlant , fans plancher & fans carrelage.
On voit de l’intérieur les rofeaux qui fou-
îiennent les tuiles de la couverture.
Les Efpagnols de Monte-video font fort
oififs j ils ne s’occupent gueres qu’à con-
verfer enfemble, à prendre du maté , & à
fumer une cigare (a).
Ça} On nefefert pas de pipes à Monte-video, ni dans le9
établiffemens Efpagnols en Amérique. Ils fument, ce que
les François des Ides Antilles appellent fumer en bout. Ces
bouts que les Espagnols nomment Cigares , ou Cigales ,
ou Sigares, font de petits cylindres de fix à fept pouces
de long , Se de cinq à fix lignes de diamètre, compofés de
feuilles de tabac roulées l’une fur l’autre , de la queue à la
pointe. Ceux que j’ai vu fabriquer à Monte-video ne font
faits que de deux ou trois feuilles au plus. Elles font rou-
lées fort légèrement , afin de biffer un libre paffage à la
fumée parles interftices qui fe trouvent entre elles. Ordi-
nairement les deux bouts font liés d’un peu de fil, qui em-
pêche la feuille de fe dérouler ; 8 c l’on a foin , en finif-
fant le cylindre , de mouiller d’un peu de colle de farine
très-claire , la derniere extrémité qui complette le rou-
leau. On allume un bout de ce cylindre , 8 c l’on tient l’au-
tre dans la bouche , pourinlpirer enfuite la fumée, comme
l'on fait avec une pipe ordinaire.
U n Efpagnol n e marche jamais farts fa provifion de cigare j
qu’il met en paquets dans une efpece de petite gibeciefe ,
ou fac de peau parfumée , un peu plu* grand que nos por-
Tome /. S
274 Histoire d’un Voyage
Les Marchands & quelques Artiftes en
très-petit nombre , font les feuls gens oc-
tes-lettres. Jamais il ne manque, fur-tout enfortant de ta-
ble , de préfenter des cigares à fes convives.
La fumée en eft beaucoup plus douce que celle que l’on
tire par le tuyau d’une pipe. J’imagine que le tabac dont
ces cigares font faites , eft d’une efpece plus douce que
celui dont ils font des an douilles en forme de fufeau,pour
prendre en poudre; ou bien ils lui donnent une prépara-
tion qui l’adoucit ; & qui confifte , je penfe , à faire trem-
per la feuille dans l’eau pendant quelques heures, avant
que de la rouler. Nos matelots , qui fumoient du tabac en
andouilles, fe plaignoient de fon âcreté , & difoient que
la fumée de ce tabac leur peloit la gorge.
Les Efpagnols ne donnent pas au tabac la même prépa-
ration que les Portugais duBréfil : auflï n’eft-il pas à beau-
coup près , fi bon. Les Portugais , en le filant comme une
corde , dont la groffeur n’excede pas un pouce de dia-
mètre, l’humeftent d’un peu d’eau de mer, mêlée avec
du fyrop de canne à fucre ; ce qui l’entretient gras & frais.
Celui des Efpagnols eft toujours extrêmement fec ; les-
andouilles ou fufeaux font d’une livre & demie , ou deux
livres. Les Portugais mettent leur tabac filé en Rolle. Pour
cela ils l’entortillent autour d’un morceau de bois gros
comme le poignet, comme on fait en France de celui
qu’on connoîtfous les noms de tabacàfiuner,oudetabac de
■cantine. Ces Rolles font depuis dix jufqu’à deux cents
livres , & font enveloppés d’un cuir verd ou fans apprêts.
Quoique le tabac du Bréfil foit peut-être le plus excel-
lent qu’ily ait , perfonne , au-moins au goûtFrançois , n’en
prend de plus mauvais en poudre que les Portugais de ce
pays-là. Ils ne le râpent pas ; ils le coupent en petits mor-
ceaux , comme s’ils vouloient le fumer dans une pipe : ils
te mettent enfuite fur une plaque de fer ou de cuivre , fou-
AUX ÎSLES MàLOÜINêS. 175
Cüpés dans Monte-video. Il n’y a point
de boutiques apparentes , ni d’enfeignes
qui les annoncent ; on eft alluré d’en trou-
ver une lorfqu’on entre dans une maifon
lituée à l’angle formée parla rencontre de
deux rues. Le même marchand vend du
vin, de l’eau-de-vie, de l'étoffe , du linge,
de la clinquaillerie , &c.
Le terrein des environs de Monte-vi-
deo , eft une plaine à perte de vûe. Le fol
eft noir, fort , & produit abondamment
dès qu’on y donne la plus légère culture.
Il n’y manque que des cultivateurs, pour
en faire un des meilleurs pays du monde.
L’air y eft fain , le ciel beau -, les chaleurs
n’y font pas exceffives. Le bois cepen-
dant y manque , & l’on n’en trouve que
le long des rivières.
tenue par trois pieds fur un feu doux , où ils le biffent fé-
cher , jufqu’à ce qu’il puiffe être réduit en poudre. On le
pile après cela dans un mortier , on le tamife ; & pour lui
ôter 1 odeur défagréable de brûlé qu’il acquiert en féchant
ainfi , on y mêle quelques odeurs de fleurs , chacun fui-
vant fon goût particulier. Les Portugais préféroient au
leur celui que nous avions apporté de France- M. deBou-
gainville en fit préfent de deux livres à M. le Gouverneur
de rifle Sainte-Catherine , dans une ca* e de porcelaine
montée en argent.
S i j
ij 6 Histoire d’u n Voyage
Les Efpagnols de Monte-video font
vêtus à-peu-près comme les Portugais de
rifle Sainte-Catherine ; mais ils portent
affez communément des chapeaux blancs,
à ailes rabattues , & d’une grandeur dé-
mefurée.
Les femmes y font affez bien pour la
taille & la figure ; mais on ne fçauroit leur
dire avec vérité quelles ont un teint de
lys & de rofe ; leur vifage eft rembruni,
& communément les dents leur man-
quent, ou ne font pas blanches.
Leur habillement confifte , à l’exté-
rieur , en un corfet blanc ou de couleur,
fans ajuftement ; il fuit les proportions de
la taille , & fes bafques defcendent de
Q uatre doigts fur le jupon. Ce jupon eft
’une étoffe plus ou moins riche , fuivant
les facultés ou la fantaifîe de celle qui le
porte. Il eft bordé d’un galon ou d’une
crépine d’argent, d’or, ou de foie , quel-
quefois à double rang; mais fans falbalas.
Elles ne portent point de coëffures de toile
ni de dentelles. Un feul ruban , paffé au-
tour de la tête , tient leurs cheveux réunis
fur le fommet; d’où, en paffant fur le der-
rière de la tête, ils tombent en deux ou
AUX ISLES MaLOUINES. 277
trois treffes fur le dos ; quelquefois jufqu a
la jarretière. Les plus longs leur paroif-
fent les plus beaux.
Quand elles fortent, elles paffent fur la
tête une piece d’étoffe fine , blanche &
de laine , bordée d’un galon d’or , d’ar-
gent , ou de foie. Cette piece d’étoffe ,
qu’elles nomment iquella ou mantille ,
couvre auffi les épaules & les bras , & défi-
cend jufqu’au deffousde la ceinture. Elles
croifent les deux bouts fur la poitrine , ou
les paffent fous les bras , comme nos Da-
mes Françoifes font de leur mantelet.
Lorfqu’elles portent cette efpece de voile
dans la maifon , ordinairement elles ne le
paffent pas fur la tête (a). Mais , dans
les rues & à l’Eglife, elles l’arrangent fur
leur tête de maniéré qu’on ne leur voit
qu’un œil & le nez; & il eft alors imposa-
ble de les reconnoître.
Les femmes font chez elles au-moins-
avec autant de liberté qu’en France. Elles
reçoivent la compagnie de très -bonne
grâce , & ne fe font pas prier pour chan-
r (./) Ces mantelets font en ufage parmi les payfannes
du Poitou.
S ii)
278 Histoire d’un Voyagé
ter , danfer , jouer de la harpe , de la gui-
' tarre , du tuorbe , ou de la mandoline.
Elles font en cela beaucoup plus complais
fantes que nos Françoifes. Lorfqu’elles
ne danfent pas , elles fe tiennent affifes fur
des tabourets , placés , comme je l’ai dit ,
fur uneefpeced’effrade au fond de la falle
de compagnie. Les hommes ne peuvent
s’y placer que lorfqu’on les y invite 5 &
une telle faveur prouve une grande fami-
liarité,
La maniéré de danfer des Dames tient
de l’indolence dans laquelle elles paffent
leurs jours , quoiqu’elles foient naturelle-
ment fort vives. Dans la plupart de leurs
danfes , elles ont les bras pendans , ou
pliés fous la mantille , quelles nomment
anfli Rébos, En danfant le $apateo , une
des danfes le plus en ufage , elles tiennent
les bras élevés, & frappent des mains ,
comme l’on fait quelquefois en France en
danfa^ I e rigodon. Le fapateo fe danfe
fans changer beaucoup de place , & en
battant alternativement du bout du pied
du talon. A peine femblent-elles re-
mner. Elles paroiffent plutôt gliffer feule-
ment je pied > que marcher en cadence.
AUX ISLES MALOUINES. 279
Il y a cependant une danfe fort vive &
fort lafcive qu’on danfe quelquefois
Monte-video ; on l’appelle Calmda , & les
Negres aufli-bien que les Mulâtres , dont
le tempérament eft embrafé, l’aiment à
la fureur.
Cette danfe a été portée en Amérique
par les Negres du royaume d’Ardra fur la
côte de Guinée. Les Efpagnols la dan-
fent comme eux dans tous leurs établifle-
mens de l’Amérique, fans s’en faire le
moindre fcrupule. Elle eft cependant
d’une indécence qui étonne ceux qui ne
la voient pas danfer habituellement. Le
goût en eft fi général Sc fi vif, que les en-
fans même s’y exercent dès qu’ils peu-
vent fe foutenir fur leurs pieds.
La calenda fe danfe au fon des inftru-
mens & des voix. Les aâeurs font difpo-
fés fur deux lignes , l’une devant l’autre ,
les hommes vis-à-vis des femmes. Les
fpeêlateurs font un cercle autour des dan-
feurs & des joueurs d’inftrumens. Quel-
qu’un des afteurs chante une chanfon ,
dont le refrein eft répété par les fpeêfa-
teurs ,avecdesbattemens de mains. Tous
les danfeurs tiennent alors les bras à demi-
S iv
s8o Histoire d’un Voyage
levés , fautent , tournent , font des con-
torfions du derrière , s’approchent à deux
pieds les uns des autres , & reculent en
caçlence, jufqu’à ce que le fon de l’inftru-
ment, ou le tonde lavoix, les avertiflede
fe rapprocher. Alors ils fe frappent du
ventre les uns contre les autres deux ou
trois fois de fuite, & s’éloignent après .en
pirouettant pour recommencer le même
mouvement , avec des geftes fort lafcifs ,
autant de fois que l’inftrument ou la voix
en donne le lignai. De temps en temps ils
s’entrelacent les bras , & font deux ou
trois tours , en continuant de fe frapper
du ventre, & en fe donnant des baifers ,
mais fans perdre la cadence.
On peut juger combien notre éduca-
tion françoife feroit étonnée d’une danfe
suffi lubrique. Cependant les relations de
Voyages nous affinent quelle a tant de
charmes pour lesEfpagnols même de l’A-
mérique , & que l’ufage en eû fi bien éta-
bli parmi eux , quelle entre jufques dans
leurs aétesde dévotion : ils la danfent dans
l’Eglife & dans leurs Proceffions : les Re-
ligieufes même ne manquent gueres de
la danfer la nuit de Noël fur un théâtre
AUX ÏSLES MaLOUINES. 281
élevé dans leur chœur, vis-à-vis de la
grille , quelles tiennent ouverte pour
taire part du fpeftacle au peuple ; cette
calenda facrée n’eft diftinguée des pro-
fanes que parce que les hommes ne dan-
fent pas avec les religieufes.
Le Gouverneur & les Militaires font
habillés à la Françoife , mais ils ne frifent
ni ne poudrent leurs cheveux , ainfi que
les femmes. Ils vivent auffi dans une gran-
de oiliveté.
Les gens du commun , les Mulâtres &
les Negres , au lieu de manteau , portent
une pièce d’etofte rayée par bandes, de
différentes couleurs , fendue feulement
dans le milieu, pour paffer la tête. Elle
tombe fur les bras & couvre jufqu’aux
poignets. Par-devant & par-derriere elle
defcend jufqu’au deffous du gras de la
jambe , Sc eff frangée tout au tour. On lui
donne le nom de Poncho ou Ckony. Tous
le portent à cheval , & le trouvent beau-
coup plus commode que le manteau &
la redingote. M. le Gouverneur nous en
montra un , brodé en or & argent , qui
lui coûtoit trois cents & tant de piaftres.
182 Histoire d’unVoyage
On en fait au Chili du prix de deux mille ;
& c’eft de cette contrée , qu’on en a em-
prunté l’ufage à Monte-video.
Le Poncho garantit de la pluie , ne fe
défait pas au vent , fert de couverture la
nuit , & de tapis en campagne. On voit
toutes ces figures Pl. XV.
La maniéré de vivre des Efpagnols eft
très-fimple. Les hommes qui ne font pas
occupés au commerce , fe lèvent très-
tard , ainfi que les femmes. Ils refient en-
fuite les bras croifés , jufqu’àce qu’il leur
prenne fantaifie d’aller fumer une cigale
avec leurs voifins. On les trouve fouvent
quatre ou cinq , debout à la porte d’une
maifon , caufant & fumant. D’autres mon-
tent à cheval , & vont faire , non un tour
de promenade , dans la plaine , mais un
tour de rue. Si l’envie leur prend , ils
defcendent de cheval , fe joignent à la
compagnie qu’ils rencontrent , caufent
deux heures , fans rien dire , fument ,
prennent du maté, & remontent à cheval.
Il eft très-rare en général qu’un Efpagnol
fe promene à pied , & on voit dans les
rues j autant de chevaux que d’hommes.
AUX ISLES MALOUÏNES. 283
' Pendant la matinée, les femmes de-
meurent affifes fur un tabouret , au fond
de leur Salle , ayant fous les pieds , d’a-
bord une natte de rofeaux furie pavé $ &
par deffus cette natte , des manteaux de
Sauvages , ou des peaux de Tigres. Elles
y jouent de la guitarre, ou de quelque au-
tre inftrument en s’accompagnant de la
voix, ou prennent du maté , pendant que
les Négreffes apprêtent le dîner dans leur
appartement.
Vers midi & demi ou une heure, on
fert le dîner , qui confifte en du bœuf ac-
commodé de différentes façons , mais tou-
jours avec beaucoup de piment & de fé-
fran. On y fert quelquefois des ragoûts de
moutons , qu’ils nomment Carnero , &
quelquefois du poiffon , rarement de la
volaille. Le gibier y abonde ; mais les E£>
pagnols ne font pas chafleurs j cet exer-
cice les fatigueroit. Le deffert eft coin-
pofé de confitures.
D’abord après le dîner , Maîtres & E£>
claves font ce qu’ils appellent la Siejla ,
c’eft-à-dire qu’ils fe deshabillent , fe cou-
chent & dorment deux ou trois heures. Les
ouvriers , qui ne vivent que du travail de
2§4 Histoire d’unVoyage
leurs mains , ne fe refufent pas ces heu-
res de repos. Cette bonne partie de la
journée perdue , eft caufe qu’ils font peu
d’ouvrage , & voilà ce qui rend la main-
d’œuvre exceffivement chere. Peut-être
auffi cette inertie vient- elle de ce que l’ar-
gent y eft très-commun.
Il n’eft pas furprenant qu’ils foient in-
dolents. La viande ne leur coûte que la
, peine de tuer, d’écorcher , & de couper
le taureau pour l’apprêter. Le pain y eft à
très-bon marché. Les peaux de taureaux
& de vaches leur fervent à faire des facs
de toütes efpeces , & à couvrir une partie
de leurs maifons. Ces peaux font fi com-
munes , que l’on en trouve des lambeaux
épars ça & là le long des rues peu fréquen-
tées , dans les Places & fur les murs des
jardins.
On trouve peu de ces jardins cultivés ,
quoique chaque maifon ait le fien. Je n’en
ai vu qu’un feul affez bien entretenu ,
fans doute parce que le Jardinier étoit
Anglois. Auffi les légumes y font rares.
Celui que l’on y cultive le plus eft le Sé-
fran ou Carthame , pour la foupe & les
fauces.
AUX ISLES MàLOUINES.
Il efl: ordinaire aux Espagnols d’avoir une
MaîtrelTe. Ceux qui en ont des enfants, leur
donnent une efpece de légitimité? en re-
connoiffant publiquement qu’ils en font les
peres. Alors ces enfants héritent d’eux ,
à-peu-près comme les enfants légitimes.
Il n’y a pas de honte attachée à la bâtar-
dife ; parce que les Loix autorifent cette
naiffance , au point de donner aux bâ-
tards même le titre de Gentilshommes :
& de telles loix paroiffent plus conformes
à l’humanité , en ce quelles ne puniffent
point un enfant innocent du crime de fon
pere.
Les cérémonies de la Religion font à-
peu-près les mêmes qu’à Madrid. Pen-
dant tout le temps de la Meffe , un habi-
tant joue de la Harpe , dans une tribune ,
fans doute pour tenir lieu d’orgues. Je n’y
ai vu de particulières démonlïrations de
dévotion , que celle de fe frapper la poi-
trine à cinq ou fixreprifes, depuis le com-
mencement du Canon jufqu’après la
Communion. Le Rofaire y eft encore
fort en ufage ; & c’eft prefque la feule
priere qu’on fait à Monte-video. Les Por-
tugais de Sainte-Catherine, Blancs, Noirs
iS 6 Histoire d’un Voyage
& Mulâtres , font tous gloire d’en avoir*
Ils ont auffi beaucoup de dévotion au fca-
pulaire du Mont-Carmel , Hommes &
femmes en portent. Au moyen du fcapu-
laire & des Avillas , ils fe croyent à l’abri
de tous les périls , & en fureté pour leur
falut éternel. Ces Avillas qu’on leur voit
pendus au cou , font une efpece de châ-
taigne de mer , reflemblant à une feve
plate & ronde , de la largeur d’un petit
écu , & de deux lignes & demie d’épaif-
feurjla peau eft grenue & chagrinée très-
fin, couleur claire de châtaigne $ à la cir-
conférence eft une bande noire , qui en
fait prefque tout le tour. J’en amafîai beau-
coup fur le bord delà meràl’Ifle Sainte-
Catherine , fans les connoître , & j’en ai
vu pîufieurs montées en argent chez un
Orfevre à Monte-video. Il me dit qua ,
portée aji col , elle préfervoit du mauvais
air & des forciers.
A chaque Autel eft un voile qui régné
depuis le haut jufqu’au bas , toujours ten-
du devant la principale Image. Au com-
mencement de la Mefîe , le Servant tire
le cordon qui fufpend ce voile , & il dé-
couvre l’Image : laMefle finie , il laide re-
AUX ÏSLES MaLOUINES. 287
tomber le Store , & ce Tableau eft voilé.
Il n’y a qu’un feulEccléfiaftique dans la
Ville qui nous fit beaucoup d’accueil $ il
avoit connoiflance , non-feulement de ce
que le Roi de Portugal avoit fait contreles
Jéfuites de fes Etats , mais encore de ce
que les Parlements de France & le Gou-
vernement avoient ftatué contre cette
Société. Il me pria même de lui donner
en écrit le précis de ce que repréfente le
célébré Tableau trouvé chez les Jéfuites
de Billom en Auvergne , lors de l’inven-
taire qui y fut fait des meubles & des
biens de ces Peres , après la condamnation
& la fuppreffion de leur Inllitut en 17621
& 1763 , &lafécularifation de fes mem-
bres. Je fatisfis fa curiofité fur ce monu-
ment autentique de la folie Jéfuitique. Ce
Curé eft homme de bon fens , générale-
ment aimé. Il a une trentaine d’Efclaves ,
qu’il aime comme fes enfants. Il les éleve
bien, & leur donne énfuite la liberté , avec
quarante ou cinquante taureaux , pour les
mettre en état de vivre fans dépendance.
La Cure de ce bon Prêtre , avec fes reve-
nus particuliers, peuvent lui valoir près d<3
quatre mille piaftres.
288 Histoire d’un Voyage
Me trouvant un jour chez le Gouver-
neur , je lui témoignai mon étonnement
de ce que les habitants de Monte-video
ne s’avifoient même pas de fe procurer
de l’ombre dans leurs jardins & dans les
Places publiques, en y plantant des arbres
qui ferviroient à l’utilité & à l’agrément $
il nous dit , que cette décoration ne man-
quoit pas totalement au pays , & que lui-
même avoit fait planter un joli bois dans
une maifon de campagne qu’il avoit à en-
viron deux lieues de la Ville. Il propofa en
même temps la partie d’y aller à cheval le
lendemain après-midi. Nous acceptâmes
la cavalcade dans le deffein de voir le pays,
& de vérifier ce que lui & tant d’autres
nous avoient dit d’étonnant & de merveil-
leux fur les chevaux du Paraguay.
Le jour de la partie , M. de Bougain-
ville , les principaux Officiers & moi ,
nous nous rendîmes au Gouvernement ,
où nous trouvâmes des chevaux prêts.
Madame la Gouvernante , habillée en
Amazone & coeffée d’un chapeau bordé
d’or retroufle à la militaire , fe mit à la tê-
te de la cavalcade , furunchevalfüperbe,
dont la bonté égaloit l’apparence. Nous
arrivâmes
AUX ISLES MALOUINES. 289
arrivâmes au bout d’une grande heure au
bofquet du Gouverneur ; cet enclos déli-
cieux confifte en pommiers* poiriers , pê-
chers & figuiers, plantés en allées , mais
peu régulières , û l’on en excepte celle du
milieu , qui a de longueur près d’une demi-
lieue. Un ruiffeau affez confidérable fier-
pente au travers du verger; les allées fiont
fort champêtres , à caufe des plantes hau-
tes & baffes qui y croiffent fans culture.
La méliffe fur tout y vient en abondance.
Les arbres étoient fi chargés de fruits ,
que la plûpart des branches n’ayant pu en
fupporter le poids, étoient déjà brifées;&
tous ces fruits, dit -on, font excellents.
Nous 11e pûmes en juger, car ils ne dé-
voient être en maturité qu’à la fin de Fé-
vrier ; ils avoient au-refte une très-belle
apparence.
On pourroit faire de ce verger une pro-
menade charmante ; mais le Gouverneur
n’y fait pas travailler , parce qu’il efi: dans
le deffein de retourner en Europe , où il
compte fixer fon féjour.
C’eft dans ce bofquet que je liai con-
noiffance avec un Francifcain nommé le
Pere Roch , qui étoit Précepteur du fils
Tome /. T
2.90 Histoire d’unVoyage
de Dom-Viana. Pendant la promenade
nous raifonnâmes en langue latine , fur
quelques points de Phyfique ; & il me fut
aifé de connoître qu’il ne l’avoit gueres
étudiée que dans les écoles de la Philofo-
phie d’Àriftote. Il m’avoua même qu’il y
étoit très-attaché. Je fuis , me dit-il , Pé-
ripatèticicn & Scotijle pour la vie.
Nous avons dîné plufieurs fois chez le
Gouverneur, qui nous a toujours donné des
repas auffi fplendides que le pays peut le
permettre j mais les mets y étoient apprêtés
fuivant l’ufage 5 c’eft- à-dire , la plupart avec
de la graille de bœuf raftnée , qui leur
tient lieu de beurre & d’huile ; & affai-
fonnés de tant de piment , & de cartha-
me, que les viandes en étoient toutes cou-
vertes. On avoit cependant foin de ne
pas mettre ces épices fur tous les mets.
Les vins d’Efpagne & du Chili nous fer-
voientde boiuon -, les plats & les affiettes
étoient d’argent -, il y en avoit auffidepor-
celaine. Une nappe très-courte couvroit
la table , & les ferviettes étoient un peu
plus petites que des mouchoirs médiocres,
frangées naturellement ; ou pour parler
plus correèlement , effilées par lés deux
AUX ÏSLES MALOUINES. 29I
bouts. Les Efpagnols ne boivent ordinai-
rement que de l’eau pendant le repas , &
à la fin on apporte à chacun un grand ver-
re de vin , fans même qu’on le demande.
Quand nous demandions de l’eau & du
vin , on les apportoit donc l’un après l’au-
tre, & il falloir les boire fiéparément. Le
vin du Chili a la couleur d’une potion de
rhubarbe & de fénéj Ton goût en approche
allez. Il prend ce goût peut-être du tet>
roir , peut-être aufii des peaux de bouc
eaudronées danslefquelles on le tranfpor-
të. On n’en boit gueres d’autres dans tout
le Paraguay. On fie fait bientôt à ce goût-
là ; & quelques jours après en avoir fait
fon ordinaire, on le trouve on. 11 efi: très-
chaud fur l’eftomach. Mais foit goût, foit
fantaifie , les Efpagnols préféroient celui
de France que nous y avons porté.
Le 1 de janvier , nous allâmes à Mon-
te-video faire au Gouverneur notre com-
pliment fur la nouvelle année ; nous ne
lçavions pas que cette cérémonie efi: ren-
voyée dans ce pays-là , au fixieme du
mois , jour de l’Epiphanie. Il étoit occu-
pé à tenir l’aflemblée pour la nomination
des Officiers de la Juftice. Avant appris
Tij
2 Ç)i Histoire d’un Voyage
qu’après cette nomination , il devoit aller
avec tout Ton cortege , à l’Eglife-Paroif-
fiale , qu’ils nomment la Cathédrale ; nous
nous y rendîmes à midi & demi. Il parut
au milieu des nouveaux Officiers de la
Juffice , ayant tous de grandes baguettes
blanches à la main , dont ils fe fervoient
comme de bâtons, pour s’appuyer en mar-
chant. Il traverfa la place au milieu de ces
Officiers , rangés fur une même ligne ,
ayant leur grand manteau noir & leur
rotin , comme l’Oidor de lllle Sainte-
Catherine. La cérémonie finit comme en
Europe , par une Meffe , & par un grand
dîner.
Comme Monte-video n’eft point peu-
plé , on y encourage les déferrions dans
les troupes étrangères ; nous perdîmes
durant notre féjour fix Matelots & un
Colon deftiné pour les Ifles Malouïnes $
le Gouverneur, à la follicitation de M. de
Bougainville , qui promit dix piaftres
pour chaque Déferteur qu’on lui amene-
roit, envoya des Dragons à leur pour-
fuite j mais ils n’en donnèrent aucunes
nouvelles. Je penfe même qu’on leur en
aurait promis cent , qu’ils n’en auraient
AUX ISLES M ALOUI N ES. 293
arrêté aucun ; il eft de l’intérêt de l’El-
pagne qu’il relie beaucoup d’hommes dans
le pays , pour le peupler.
Il n’ell permis à aucun étranger de ven-
dre des marchandifes à Monte-video ; ce-
pendant , malgré les difficultés qu’il y
avoit à les débarquer , & les dangers
qu’on coui'oit à les vendre , plulieurs de
nos Officiers , & des gens de l’équipage ,
qui avoient fait des pacotilles, dans l’efpé-
rance de les vendre à Tille deF rance & aux
Indes Orientales où ils penfoient que nous
allions , s’en débarrafferent. Comme no-
tre navire étoit abordé le premier dans le
Pays, depuis la paix, tout s’y vendit très-
bien. Les Gardes ne confifquerent que
quelques paquets portés imprudemment,
& M. de Bougainville parut approuver
hautement cette rigueur; ce quiperfuada
les Efpagnols qu’il n’autorifoit point la
contrebande.
Dans la fuite , en donnant quelque argent
aux Gardes Efpagnols, & même à l’Offi-
cier qui les commandoit, 011 vint à bout
de n’effuyer aucune difficulté. Comme
nous étions cenfés n’avoir pas de la mon-
noie d’Efpagne , & que celle de France
Tiij
294 Histoire d’unVoyage
n’a pas cours dans le Pays , M. de Bou-
gainville demanda & obtint la permiflion
de vendre quelques pièces de vin , d’eau-
de-vie , d’huile , & plufieurs autres Mar-
chandées qu’il avoit de fuperflues , pour
acquiter toutes les dettes du navire; enfin
la bonne intelligence entre nous & les Es-
pagnols , dura pendant tout le temps de
notre relâche à Monte-video,
AUX ISLES MaLOUINES. 295
CHAPITRE XI.
*
De quelques particularités fur les Indiens
du Paraguay .
U N jour que nous étions au Gouver-
nement , quatre Indiens vinrent s’y
préfenter jdès que le Gouverneur apper-
çut qu’ils entroient dans fa cour , il fit fer-
mer la porte de fes appartements. Nous
lui en demandâmes la raifon : s’ils en-
troient dans cette Salle , nous dit-il, elle
feroit infeélée pour huit jours. Ils exha-
lent une odeur qui s’attache aux mu-
railles mêmes. Cette odeur vient de ce
qu’ils s’oignent le corps d’une huile infec-
tée , pour fe garantir des infeéles.
Ces Indiens , trôuvant les portes fer-
mées , s’approchèrent de la fenêtre où
nous étions , & un d’eux tira d’un petit
fac de peau de Tigre, un papier écrit &
plié , qu’il préfenta. Le Gouverneur le
prit , & le lut. Il étoit écrit en langue Efi
pagnole.C’étoit un Certificat deplufieurs
Gouverneurs Efpagnols qui déclaroient
Tiv
ic )6 Histoire d’un Voyage
qu’iin de ces Indiens étoit de la race des
Caciques, & lui même actuellement Chef
de Village. Le Gouverneur le lui rendit ,
& l’Indien lui (demanda par ligne une feuil-
le de papier , pour fubftituer à celle qui
enveloppoit auparavant le Certificat , par-
ce qu’elle étoit coupée dans les plis , par
vétulté : on la lui donna. Vraifemblable-
ment ceslndiens ignoroient lalangueEfpa-
gnole;carilsn’enprononcerentpas unfeui
mot. Un Officier nous dit, qu’ils a voient
parlé la langue du Para , mêlée de celle
des Indiens des Terres circonvoifines. Ils
n’avoient pour tout habillement , qu’une
çfpece de manteau compofé de plufieurs
peaux de chevreuils avec leur poil , cou-
iues enfemble pour former un quarré
long , tel que pourroit être une ferviette
de table. Il étoit attaché auprès des épau-
les avec deux courroies ; & produifoit
l’effet que l’on voit dans la fig. 4. de la PL
Vï. Le côté de la peau qui touchoit à la
chair, étoit blanc , & peint en rouge &
en bleu gris , par quarrés , lozanges &
triangles. Ceslndiens viennent afiez fou-
vent dans la Ville , par troupes , & y amè-
nent auffi leurs femmes. Leurs habitations
^ AUX ISLES MALOUINES. 297
ne font pas éloignées de Monte-video ,
de plus de fix ou fept lieues. Ils y viennent
pour boire du vin & de l’eau-de-vie.
N’ayant pas parmi eux l’ufage de l’argent
monnoyé , ils donnent des petits lacs de
peaux de Tigre , leurs manteaux, quel-
quefois les peaux des animaux féroces
qu’ils ont tués ; mais plus ordinairement
celles qu’ils ont coufues enfembie , pour
fe couvrir. Us les donnent prefque pour
rien j car ils livrent un de ces efpeces de
manteaux compoféde huit peaux de che-
vreuils pour un réau , qui vaut douze fols
& demi , monnoie de France. Un fac de
peau deTigre , long de quatorze ou quin-
ze pouces , & large d’un pied , ne coûte
qu’un demi-réau. Quand on veut avoir
ces manteaux des Indiens , il fuffit de le
prendre d’une main , & de préfenter un
réau, ou un demi - réau de l’autre. L’In-
dien dénoue auffi-tôt la courroie , prend
la piece d’argent, vous donne le manteau,
ou le petit fac , & va tout nud chez le pre-
mier marchand , boire du vin ou de l’eau-
de-vie.
Leurs femmes font de même. Elle n’ont
298 Histoire d’ünVoyage
pas ordinairement d’autres vêtements que
les hommes. Mais on en voit quelquefois
qui attachent de plus une courroie de
peau autour de leur ceinture , pour fo
montrer avec décence.
Il eil défendu de leur vendre une quan-
tité de vin , ou d’eau-de-vie , qui puiffe
les eny vrer , dans la crainte que l’y vreffe
ne leur faffe commettre quelques défor-
dres. M. de Bougainville voulant donner
un ré au à chacun des quatre qui fe pré-
fenterent chez le Gouverneur -, celui-ci
le pria , par cette raifon , de modérer fa
générofité. Une autrefois , étant chez le
Curé , on nous avertit qu’il en venoit une
troupe de huit à neuf, hommes & fem-
mes. L’écrivain de notre Frégate s’étant
mis à la porte, avec un morceau de pain
qu’il mangeoit , un de ces Indiens lui prit
en paffant ce morceau de pain, s’arrêta un
moment , le mangea en riant , & enfuite
rejoignit fa troupe en filence. Ils avoient
tous la tête & les piedsnuds,&ne portoient
d’autre vêtement que le manteau dont
j’ai parlé. Les unsle plaçoient fur l’épaule
droite , & les autres fur la gauche. Ils met-
AUX ISLES MaLOÜINES. 299
tent le poil en-dehors ou en-dedans ,
fuivant qu’il pleut , ou que le temps eft
beau.
Ceux que j’ai vus étoient bien faits ; ils
avoient le corps droit, la jambe & le
bras bien tournés , la poitrine large , &
tous les mufcles du corps bien deffinés.
Les femmes étoient plus petites de beau-
coup que les hommes , qui étoient tous de
de belle taille. Ces femmes avoient, com-
me eux, un air vif, un vifage arrondi , ce-
pendant fans embonpoint ; desyeux allez
grands , pleins de feu , le front élevé , la
bouche grande , le nez large & un peu
applati vers la pointe ; les levres de moyen-
ne grolfeur & les dents blanches ; les che-
veux longs, noirs , & tombant négligem-
ment autour du cou, quelquefois même
lur le front ; ils les oignent , ainli que le
corps , de différentes
des parfums que pour
On dit qu’ils n’ont pas , dans le premier
âge , cette couleur de cuivre rouge bron-
zé, qu’on leur voit répandue généralement
fur toute la peau. Sans doute que le cli-
mat , l’air brûlant qui agit fans celfe fur
drogues qui ne font
eux.
300 Histoire d’un Voyage
cette peau , & les prétendus parfums dont
ils l’oignent , contribuent beaucoup à lui
donner cette couleur , qui après plufieurs
générations, peut devenir naturelle.
Les femmes font occupées à la culture
du manioc , & à fa préparation pour en
faire la caffave. Leur ménage ne con-
fifte qu’à coudre enfemble les peaux de
c hevreuils ou d’autres bêtes , dont les hom-
mes & les femmes fe couvrent, & à pré-
parerleurs repas pour elles 5 pour les hom-
mes, ils pafi’entleur vie à la chaffe , ou à
la pêche , ou à monter à cheval ; aufiî
font-ils d’excellents cavaliers. Les vieil-
lards préfi dent à chaque hameau , de-
meurent dans leurs habitations avec les
jeunes garçons & les filles qui n’ont pas
encore la force de faire un travail péni-
ble. T oute la forme de leur gouvernement
confifte à refpefter leurs Anciens.
Ils font extrêmement adroits dans le
maniment des lacs , des lances & de
l’arc : rarement ils manquent leur coup
avec le lacs, à cheval même, & en cou-
rant à toute bride. Un Taureau furieux ,
un Tigre , l’homme* même le plus rufé ne
AUX ISLES MALOUINES. 3OI
leur échappent guère. Dans leurs querel-
les particulières , ils fe fervent de ces lacs,
& d’une demi-lance. La feule maniéré
de rendre leur adreife inutile , eft de fe
coucher à terre , ou defe coller contre un
arbre, ou contre un mur.
Ces lacs font de cuir de Taureaux cou-
pés autour de la peau. Us tordent cette
courroie -, ils la rendent fouple à force de
la grailfer, & l’allongent en la tirant , juf-
qu’à neluilaiffer qu’un demi-doigt de lar-
geur. Elle ne laide pas d'être fi forte ,
qu’un Taureau ne peut la îompre, &
quelle' réfille plus qu’une corde de chan-
vre , qui même ferôit moins fouple , &
ne pourroit pas être employée au même
ufage.
On ne peut guere avoir de peaux de
Tigres & autres bêtes féroces que par les
Indiens. Elles ne font cependant pas chè-
res , quoiqu’aflez rares à Monte-video.
On en a une des plus belles pour deux ou
trois piaftres. J’en achetai une de Tigre,
très belle , mais de moyenne grandeur ,
& coufue eu bilTac , pour une piece de
huit. Les Indiens rfen tuent guere , quoi-
302 Histoire d’un Voyage
qu’ils les mangent , parce qu’ils ne fe fer-
vent de leurs peaux que pour les petits facs
dont j’ai parlé. Ils portent dans ces facs la
caffave , qui leur fert de nourriture , &
les fers de leurs flèches , qu’ils n’emman-
chent au bout du rofeau , que lorfqu’ils
veulent les tirer. Ce fera la forme & la
largeur d’une feuille de Laurier , dont les
deux extrémités feroient très-allongées.
Ils l’enfoncent dans le rofeau par un
bout ou par l’autre indifféremment , par-
ce que ce fer efl: pointu & tranchant des
deux côtés. Ces flèches font d’autant plus
meurtrières , que le fer n’étant pas atta-
ché folidement au rofeau, ce fer demeure
dans la bleflure , quand on veut en reti-
rer la flèche.
Lorfqu’ils veulent lancer un animal ,
ils le pourfuivent , tenant la bride de leur
cheval d’une main, & de l’autre le lac -, &
le lui jettent au cou , aux jambes , ou aux
cornes. Si l’animal efl: fl furieux ou féroce,
ils l’attaquent trois , quatre de compa-
gnie ; chacun lui lace un membre , puis
ils fe féparent l’un allant à droite , l’autre
à gauche ; ce qui roidit les lacs , & don-
AUX ÏSLES MALOUINES. 303
ne la facilité à un troifieme d’approcher
fans danger de l’animal , & de le tuer
avec fa demi-lance.
[ Il eft fâcheux que nous ne connoif-
fîons ces Indiens que par les Jéfuites, ou
les partifants de leur aefpotifme : ils font
pour le politique auffi bons à étudier que
les Efpagnols même , & pour le philofo-
phe ils le font davantage -, car ils font plus
près de la nature].
TflRf T
«K
a»
304 Histoire d’unVoyagë
CHAPITRE XII.
Hijloire Naturelle, de Morne - video.
[1T Es chevaux du Paraguay font céle-
I j bres dans le nouveau monde -, auffi
ils forment la principale richeffe des ha-
bitants de Monte- video ; ils fervent aux
Blancs, aux Mulâtres & aux Negres, &
leur nombre égale pourlemoins celui des
hommes ].
Malgré le prix qu’on attache à ces qua-
drupèdes , on pourrait cependant nom-
mer Monte-video l’enfer des chevaux j
on les fait travailler fouvent trois jours
de fuite fans boire ni manger ; on les traite
comme les chameaux de l’Arabie.
Ces chevaux néanmoins font excel-
lents , ils ont confervéla vivacité des che-
vaux Efpagnols dont ils font fortits -, ils
ont le pied extrêmement alluré, & font
d’une agilité furprenante. Leur pas eft li
vif & fx allongé, qu’il égale le plus grand
trot & le petit galop des nôtres. Leur pas
conlifte à lever en même-temps le pied de
devant
AUX ISLES MàLOUINES. 305
devant & celui de derrière ; & aulieu de
porter le pied de derrière dans l’endroit oii
ils avoientpofé celui de devant , ils le por-
tent beaucoup plias loin , vis-à-vis & mê-
me au-delà du pied de devant du côté
oppofé ; ce qui rend leur mouvement
près du double plus prompt que celui des
chevaux ordinaires , & beaucoup plus
doux pour le cavalier. Ils ne font pas dif-
ftingués par leur beauté mais on peut
vanter leur légèreté , leur douceur , leur
courage & leur fobriété. Les habitants ne
font aucune provifion de foin ni de paille
pour nourrir ces animaux. Toute leur ref-
fource eft de les faire paître aux champs
toute l’année. Il eft vrai qu’il n’y fait jamais
de froid à glacer ni les rivières ni les
plantes.
Les chevaux ne font pas ferrés. Les
harnois font auffi bien différents de ceux
que l’on employé en Europe. Ils pofent
premièrement fur le cheval nud une groffe
étoffe molle & d’un tiflu peu ferré , qu’ils
nomment Jchuaderos ; par-deffus une fan-
gle , puis un cuir affezfort, de la largeur
ae la Telle , qui déborde fur la croupe , &
qui fert de houffe. On le nomme camé*
Tome I. V
30 6 Histoire d’un Voyage
ros. Sur ce cuir fe place la felle , faite com-
me les bâts de nos chevaux de charge ,
& par-deflus une ou plufieurs peaux de
mouton avec la laine coufues enfemble ,
& peintes d’une feule ou plufieurs cou-
leurs. C’eA le peilhon. Enfin une fécondé
fangle ou fouventriere , pour afîujettir le
tout fur le cheval. Les étriers font petits &
étroits , parce qu’ils n’y mettent que le
bout du foulier -, & ceux qui vont pieds
nuds , n’y mettent que le gros orteil.
Le mords de la bride efi de fer , tout
d’une piece , & fans bofîettes. Les renés
font compofées de plufieurs petites cour-
roies , entrelacées en forme de cordons à
pendules ou à fonnettes , & ont au moins
fix pieds & demi ou fept de longueur ,
parce qu’elles fervent en même temps
de fouet. Un demi-cercle de fer , pris de
la même piece de barre dans lequel on
pafie la mâchoire inférieure du cheval ,
produit le même effet que la gourmette.
La partie du carneros qui dérobe la felle ,
& porte fur la croupe, efi ordinairement
goffrée en fleurons.
Quand un Efpagnol efi; à cheval , il
porte le ponchos , qui efl: plus commode
'AUX ISLES MâLOUINES. 30?
que le manteau , foit pour le cavalier ,
Toit pour fa monture.
Le ponchos eft, comme je l’ai dit , une
piece d’étoffe de la forme d’une couver-
ture de lit , & de deux ou trois aulnes de
long fur deux de large. On le porte à che-
val & à pied. Les gens peu riches & les
Negres ne le quittent qu’en fe couchant.
Achevai , ce vêtement eft à la mode,
même pour les deux fexes , fans diftinc-
tion de rang. On ne diftingue le Gou-
verneur d’un efclave , que par la fineffe ,
la légèreté & la richeffe du ponchos.
L’exercice du cheval eft fi commun à
Monte-video, qu’on y voit aux femmes
autant d’adreffe & de légèreté qu’aux
hommes ; ce qui rend jufqu’à un certain
point vrai-femblable l’hiftoire des Ama-
zones.
[Il y a beaucoup d’animaux féroces à
Monte-video , les Tigres fur-tout y font
très-communs , & en général ils font plus
gros & plus féroces que ceux des déferts
du Zaara & du Biledulgérid ; cette obler-
vation fait naître quelques doutes fur l’i-
dée finguliere de M. de Buffon & de fau-
teur des Recherches philofophiques fur les
Vij
^o§ Histoire d’unVoÿagë
■Américains , que les animaux du nouveau
monde font tous dégénérés comme fi la
nature dans ces climats étoir épuifée ,
& que fa puiflance génératrice fût alté-
rée ; un feulfait bien conftaté parunNa-
turalifte fuffit pour faire écrouler tous
les fyftêmes d’un Philofophe ].
Malgréla férocité des Tigres de Mon*
te video , on réuffit quelquefois dans le
bas-âge à les apprivoifer. Le Gouverneur
en avoit fait élever un dans la cour de fon
. Palais j il étoit attaché auprès de la porte
d’entrée , avec une fimple courroie. Les
Dragons & les Domeftiques badinoient
avec lui , fans qu’il donnât aucune mar-
que de faférocité naturelle. Onletournoit,
on le tiroit , on le culbutoit, comme l’on
feroit un chat privé. Voyant qu’il pou-
voit faire plaifir à M. de Bougainville ,
le Gouverneur le fit porter à bord, & le
lui donna. On y fit conftruire une cage
de madriers de fix pouces d’écariffage f
& on le garda une huitaine de jours. An
bout de ce temps , il commença à mugir
de tems à autre , & fur-tout la nuit. Ôn
craignit alors qu’il ne devînt furieux. D’ail-
leurs il falloit de la viande fraîche pour le
AUX ÏSLE S MaLOUINES.
nourrir ; & nous n’en avions pas de refie
à lui donner. Ces confldérations détermi-
nèrent M. de Bougainville à le faire étran-
gler. 11 n’avoit alors que quatre mois : &c
la hauteur , fur fes jambes , étoit de deux
pieds trois pouces. On peut juger de celle
qu’il auroit acquife dans fa grandeur natu-
relle.
Un jour que M. Frontgoufle & moi
nous nous occupions à herborifer , nous
entendîmes un cri plaintif qui partoitd’un
amas de pierres & de roches qui envi-
ronnoit une des fontaines de Monte-video j
nous n’en étions pas éloignés de plus de
7 à 8 toifes. Nous prîmes d’abord ce cri
pour celui d’un chat embarrafle dans ces
pierres , & échappé d’une habitation qui
en étoit diftante d’un demi-quart de lieue.
En nous approchant de la fontaine , ce
cri nous parut être celui d’un enfant. Nous
en approchions , lorfque M. Frontgoufle
nous dit : n’avançons pas , ce n’efl: pas le
cri d’un enfant, c’eft: celui d’un Cayman.
Je me rappelle en avoir entendu de fem-
blables plus d’une fois dans nos Ifles.
.Nous ne fommes pasaflez forts contre un-
animal auffi féroce. Il y en a en effet dans
Viij
310 Histoire d’un Voyage
le Pays; & M.de Saint-Simon nous avoit
déjà dit en avoir vû un fur le bord d’une
petite riviere, qui coule derrière le Mont ,
qui n’eft féparee de la Ville que par labaie
où le Port eft fîtué.
[ Le Cayman eft une efpece de Cro-
codile : c’eft le plus grand des animaux
ovipares ; car il a quelquefois jufqu’à
vingt pieds de long; les écailles dontfon
corps eft couvert , refiftent à un coup de
moufquet chargé de balles ramées ; on
prétend qu’il peut couper un homme
par le milieu du corps. Les Negres, qui
font fi foibles auprès des Blancs , luttent
avec avantage contre cet amphybie. Ils
vont l’attaquer dans la mer , lui enfon-
cent dans la gueule un morceau de bois,
pour la tenir ouverte ; & comme cet ani-
mal n’a point de langue , il eft bientôt
noyé. Je doute que les conquérans de ces
Africains s’expofaffent ainfi à des com-
bats finguliers contre les Caymans ].
Inftruit de la férocité de cet animal in-
connu , jen’ofai pouffer ma curiofité plus
loin ; nous nous contentâmes d’amaffer
encore quelques pieds de moté , & nous
reprîmes le chemin de la ville pour retour-
AUX ISLES MALOUINES. 3H
lier à bord. Chemin faifant , nous ren-
contrâmes beaucoup de Courlis qui vo-
taient par compagnie. Ils fe laiffoient ap-
prochera la portée dupiftolet ; mais nous
n’étions armés que de bâtons.
Etant un jour dans un canot avec le
Gouverneur , nous fentîmes une odeur
infeéle , femblable à celle qu’exhaleroit
un cadavre. Je m’imaginai d’abord qu’elle
pro venoit de la corruption d e quelqueT au-
reau tué & abandonné fur le rivage ; mais
le Gouverneur me défabufa & m’aflura
que c’étoit une exhalaifon de l’urine d’un
animal nommé Zorillos , en colere , ou
pourfuivi par quelque chafTeur.
Le Zorillos eft de la grandeur d’une
Belette , un peu moins long , d’un poil
fauve , plus clair fous le ventre, qui eft prefi-
que gris ; deux'lignes blanches s’étendent
le long du dos , & forment depuis le cou
jufqu’à la queue , une figure prefque
ovale. Cette queue eft bien fournie de
poil, & l’animal la tient prefque toujours
dreffée, comme fait l’Ecureuil. Lorfqu’il
fe fent pourfuivi, ou qu’il s’irrite , il lâche
fon urine quiinfe&e l’air à plus d’une demi-
lieue. Nous avons fenti cette odeur deux
Viv
312. Histoire t>’u n Voyage
ou trois fois , à bord même de notre fré-
gate , quoiqu’éioignée de terre d’une
bonne lieue & demie. Le Zorilloseft peut-
être le même que la Bête puante , ou En-
fant du Diable du Canada, don t l’urine pro-
duit à-peu-près les mêmes effets. Le Chin-
che des parties méridionales de l’Amérique
a auffi beaucoup de rapport avec le Zo-
rillos.
Un autre animal fort commun dans les
environs & du côté de Buenos-ayres ,
elî: leTatu-apara,que nous nommons Ta-
tou ; les EfpagnolsyT/vaaTff/o , & les Por-
tugais Encubertado. Comme il eft très-
connu , je n’en ferai pas la defcription.
Ximenez dit que les écailles du Tatou,
réduites en poudre & avalées au poids
d’une dragme dans une décoéffon de
fauge , provoquent une fueur fi falutaire ,
qu’elle guérit les maladies vénériennes ;
quelle fait fortir les épines de toutes les
parties du corps ; & , fuivant Monades ,
liv. 1 5 , pag. 552, les petits os de la queue
de cet animal guérifïent la furdité.
Pluheurs de nos Marins achetèrent des
Perruches à Monte -video. Elles coû-
toicnt jufqu’à deux pialtres. Leur plu-
AUX ISLES MALOUINES. 31^
mage eft entièrement vercl , excepté ce-
lui du cou , de l’eftomac , & un peu du
ventre, qui eft d’un beau gris argenté. Le
bec eft court , très-courbé , & de cou-
leur de chair ; leur grofîeur eft celle d’une
grive ; mais elles ont une queue très-lon-
gue. Douces , careftantes , mais très-
vives, elles apprennent aifément à parler,
prononcent bien & fe plaifent en compa-
gnie. Plus on fait de bruit , plus elles
clevent la voix.
On les éleve & on les tient à Monte-
video dansées cages de cuir de Taureau;
ce font des efpeces de boîtes plates par-
deffous, oblongues, convexes par-deflus,
percées de trois trous de chaque côté, &:
d’un trou, à une extrémité, affez ouvert
pour laifter à l’oifeau la liberté d’y paffer
la tête feulement. A l’autre extrémité eft
une ouverture qui fe ferme à deux bat-
tants , ayant la forme d’une porte co-
chere. C’eft par-là que l’on introduit la
Perruche.'
On nous aftura que la durée de la vie
de cet oifeau n’eft que d’un an , quand
on le tient en cage. Eft-ce la vérité , ou
une fimple opinion fondée fur l’expé-
jï4 Histoire d’unVoyage
rience ? Je n’en fçai rien. De huit que
hous avions abord , fix fontpéries de ma-
ladie , ou en tombant à la mer ; une fep-
tieme le fauva , dit-on , à notre arrivée à
Saint-Malo , & la huitième mourut dans
ma chambre trois jours après mon retour
à Paris.
Il y a peu de coquillages linguliers dans
le Bréfil ; cependant le Gouverneur fit
préfent à M. de Bougainville d’un fu-
perbe nautile papyracée qu’on lui avoit
envoyé de Rio-Janeïro : il aflura auffien
avoir trouvé une femblable fqj la côte de
l’Ifle de Maldonnat ; il ell probable qu’on
en trouverait bien d’autres , fi on en fai-
foit commerce à Monte-video.
Le régné végétal mérite un peu plus
d’attention dans cette contrée. Je trouvai
chez un Officier Efpagnol , élevé en
France , un petitjardin déplantés curieu-
fes ou médicinales que le pays fait naître,
& dont j’ai appris le nom & les propriétés.
La plante nommée Méona , reflemble
beaucoup à du ferpolet ; mais la feuille
en efl: ronde & d’un verd moins brun ; la
tige efl: rouge & rampante : elle prend
racine à chaque nœud , & donne un lait
AUX ISLES MALOUINES. 31$
blanc comme le tithymale. La graine
Vient dans une goufle fpirale , hériffée j
cette goufîe ne contient qu’une graine
jaunâtre , qui a prelque la forme d’un
rein. Elle jette de fa racine beaucoup de
tiges branchues, qui le répandent en rond
fur la terre , comme celles de la renouée.
Prife en infulion comme le thé , elle
guérit , dit-on , de la rétention d’urine ,
comme par miracle.
Ebreno , ou Mio-mio , eft une plante dont
la tige eft prefque rampante , & ne s’é-
lève gueres que d’un demi-pied. Lafeuille
eft plus menue que celle du fenouil ; fa
fleur eft herbeufe & vient en bouquets ,
à-peu-près en ombelle -, la racine eft rouf-
fâtre en dehors, ayant, ainfx que la plante,
le goût de panais aromatiféj Elle fe prend
en infulion contre les fluxions & les rhu-
mes. Je la croirois une eljasce de Menm.
Moté a la tige haute d’environ un pied
& demi , droite , ronde , branchue , &
velue , d’un gris un peu rougeâtre. Les
feuilles font longues d’un Douce à un
pouce & un quart , larges feulement
de trois à quatre lignes , d’un verd blan-
châtre , velues comme la tige. Les fleurs
naiflent une à une le long des branches,
3 1 6 Histoire d’u h Voyage
compofées d’une feule feuille jaune , dé-
coupée en quatre , prefaue fans odeur.
Ï1 leur fuccede une gouffe ou filique , de
la groffeur d’une plume de coq , longue
d’un pouce , qui s’ouvre en quatre par-
ties lorfqu’elle feche , & laine tomber
des femences très-menues , pointues par
les deux bouts , de couleur d’un gris brun*
On la dit admirable pour les blelïures.
M. Simoneti m’a dit , qu’après fîx mois
de traitement par les Médecins & Chi-
rurgiens de l’armée , pour une bleffure
qu’il avoit reçue au côté , près des reins ,
qui avoit tourné en ulcéré , il s’étoit
guéri en peu de temps par lafeule appli-
cation des feuilles de cette plante.
La C achen-laguen ou la Canchalagua ÿ
que l’on nomme au Chily Cachinlagua ,
reffemble en tout à la petite Centaurée
de l’Europe. Elle eft un peu moins haute
que la nôtre. On fait infufer à froid dans
un verre d’eau fix ou fept plantes entières
& feches , pendant toute la nuit , ou du
matin au foir. On fe gargarife enfuite le
gofier avec cette infufion, que l’on avale,
& l’on elf bientôt guéri du mal de gorge.
On remet de nouvelle eau froide fur le
marc, qu’on laide infufer autant de temps*
AUX ISLES MaLOUINES. 317
ce que l’on recommence une troifieme
fois. M. de Bougainville & M. Duclos
notre Capitaine en ont fait l’expérience
avec fuccès plus d’une fois. Lorfqu’ori
fait l’infufton à chaud en façon de thé ,
.elle échauffe beaucoup $. mais elle puri-
fie bien le fang. Cette plante eft très-re-
nommée dans le Chily , d’où on la tire.
Je la croirois un meilleur fébrifuge que
celle d’Europe. Celle-ci n’auroit-elle pas
la même propriété pour les maux de
gorge ?
Mechoacan eft le nom que les Efpa-
gnols de Monte-video donnent à un©
plante qui ne reffemble point du tout à
celle que l’on vend dans nos boutiques
fous le même nom. Celle de Monte- video,
qui y eft très- commune ainft qu’aux en-
virons de Buenos-ayres , eft une petite
plante rampante , dont la racine court
fous terre , comme la régliffe. Elle eft
blanchâtre , menue comme un tuyau de
plume à écrire. De cette racine fortent
des branches affez courtes , couchées par
terre , peu garnies , & feulement à l’ex-
trémité , de petites feuilles, prefque fenv
3 1 S Histoire d’un Voyage
blables à celles du petit tithymale , con-
nu dans plusieurs Provinces de France
fous le nom de Réveil-matin. On me dit
que les Anglois, qui font le commerce à
la Colonie du S. Sacrement , emportent
toujours beaucoup de ces racines. Elle a
une propriété purgative comme le mé-
choacan de nos boutiques. Lorfque l’on
craint une fuperpurgation , ou que l’on
veut en arrêter l’effet , il fuffit d’avaler
une grande cueillerée d’eau-de-vie.
Une autre plante qu’ils effiment infini-
ment , eft la Guaycuru. Elle porte une
feuille d’un beau verd , un peu épaiffe ,
fortant en grand nombre de la racine ,
qui eff d’un rouge brun , luifant à l’exté-
rieur , & rougeâtre en dedans , comme
celle du fraifîer. Du milieu s’élève une
tige à la hauteur d’un demi-pied , grofîe
comme le tuyau d’une plume de poule ,
-pleine , fans feuilles , d’un verd grifâtre ,
fe partageant dans le haut en une dou-
zaine de petites branches -qui portent à
leur cime de très-petites fleurs herbeufes ,
fans odeur , & formant enfemble une ef-
pece de parafol.
Cette plante , fa racine fur-tout , eft
Aux Ï.Sf,ES Malouines. 319
un des plus puiffants aftringents de la Bo-
tanique ; & l’expérience a prouvé qu’elle
eft parfaite . pour deflecher & guérir
promptement les ulcérés, les écrouelles,
& pour arrêter la diffenterie.
Le Payco eft une plante , qui de fa ra-
cine jette beaucoup de branches rampan-
tes , qui fe divifent enfuiteen plufieurs au-
tres. Les feuilles ont environ trois lignes
de longueur fur deux de large, décou-
pées en forme de fcie , graffes & attachées
fans queue aux branches. La fleur eft ft
petite , quelle fe confond avec la graine
quiluifuccede j les branches en fontpref-
que toutes couvertes. Au premier coup
d’oeil, on la prendroit pour la turquette
çu hemiole , îî les branches étoient plus
courtes. Toute la plante eft d’un verdten-
dre , quelquefois rougeâtre , ainfi que la
tige ; quand elle approche de fa maturité,
elle exhale une odeur de citron qui com-
mence à pourrir. Elle eft excellente pour
les maux d’eftomac & les indigeftions.
Sa décoftion eft fudorifique , & on la
vante beaucoup contre la pleuréfie. On
mâche long comme le petit doigt d’une
des tiges vertes , & l’on avale fa falive
320 Histoire d’un Voyage*
avec la plante mâchée. Prife de cette ma-
niéré , elle eft un peu purgative. Lorfqu’on
n’en a pas de verte , on la prend en infu-
sion comme le thé.
On exalte beaucoup la propriété an-
tivénérienne de la Colaguala , que d’au-
tres nomment CalagueLa . Elle croît dans
les terreins ftériles & fablonneux. Sa hau-
teur eft de fept à huit pouces. Sa tige eft
unaffembiage de divers petits rameaux,
qui fe font jour à travers du fable ou du
gravier. Ils n’ont que deux ou trois lignes
d’épaifleur , & font remplis de nœuds à
peu de diftance l’un de l’autre , & cou-
verts d’une pellicule qui fe détache d’elle-
même , lorfqu’elle eft feche. Les feuilles
en font fort petites , en petit nombre , &
fortent immédiatement de la tige.
On regarde la Colaguala comme un
fpéeifique admirable pour diffiper les
apoftumes en fort peu de temps. Trois
ou quatre prifes , c’eft-à-dire , trois ou
quatre morceaux en fimple décoftion ,
ou infufés dans du vin , fuffifent dans l’in-
tervalle d’un jour. Etant chaude au pre-
mier dégré , elle deviendrait nuifible , fi
l’on en prenoit exceffivement. Cette ra-
cine ,
AUX ISLES MaLOUINES. 32I
cine , feule partie de la plante que l’on
employé , eîl d’un rouge brun en-dehors,
& a beaucoup de reflemblance avec celle
de la Guaycuru. Lorfqu’on la coupe hori-
fontalement , elle préfente un point brun
au milieu , & un cercle blanchâtre au mi-
lieu de fonépaiffeur. Un Francifcain nom-
mé Pere Roch, que l’on difoit très-verfé
dans la Médecine , m’a dit qu’il faifoit
ufer de la Colagucila contre l’épilepfie ,
ainfi que contre les maux vénériens ; que
lorfque fon ufage ne guériffoit pas par-
faitement la première de ces deux mala-
dies, il avoit recours auxremedesfuivants,
& toujours avec un heureux fuccès. Il
faifoit boire au malade , dans le cours de
la journée, & fur-tout deux verres à jeun,
à une bonne demi-heure d’intervalle l’un
de l’autre, une pinte ou deux livres d’eau,
avec laquelle une fille en puberté , ou
une femme faine, s’efi: bien lavée les par-
ties naturelles au fortir du lit ( a ). H fai-
foit continuer ce remede huit ou' neuf
(a) Obfervez que cette recette n’eft point de Syden-
ham ou de Boerhaave , mais du Pere Roch , Francif-
cain.
Tome I.
X
Histoire d’un Voyage
jours de fuite au déclin de la Lune. On
réitéré ce remede plufieurs mois de fuite,
fur-tout au printems. On employé la ra-
cine de la colaguala en infufion dans du
vin , ou de l’eaù bouillante , pour les maux
vénériens. .
Le même Francifcain étant avec nous
à Ja maifon de Campagne de M. le Gou-
verneur , m’a montré une autre plante
qu’il nomme Carqueja , & qu’il dit être
.admirable , prife en infufion comme le
thé , pour diifoudre le fang caillé dans le
corps , pour le purifier & ôter toutes les
obftruélions. Mais il faut en ufer avec
beaucoup de modération , parce qu’elle
agite extrêmement le fang , fur-tout la
racine.
Le Carqueja vient comme un petit ar-
bufte , hautd’unbon pied , taillé naturel-
lement en tête arrondie. Il n’a pas de
feuilles diftinéles de fa tige , qui relfem-
ble beaucoup à celle du genêt , dans la
clafîe duquel je penfe qu’on peut la met-
tre. Cette tige fe partage en beaucoup
d’autres pour former la tête. Elles font_
très-fouples & très-minces.
La Y guérilla , la Zarca & la Charma 3
AUX ÏsIes Malouixes. 323
font des plantes dont on fait grand cas
dans le Pays , de même que de la Birabi-
bida , ou Viravïda , qu’on croit très-ra-
fraichiflante. Un Chirurgien François fît
prendre l’infufion de la Bira-bida , qui
réuflit parfaitement contre la fievre tierce.
Frezier dit que c’efî: une elpece d’im-
mortelle ; ne feroit-ce pas la même dont
j’ai parlé ci-devant fous le nom de Dora -
dille ?
Mais celle dont ils font le plus grand
ufage , eft la plante qu’ils nomment Sé-
fran. C’efî: proprement une efpece de
chardon, que nous connoifîbns en France
fous le nom de Carthame. On en trou-
ve la defcription dans tous les Traités de
Botanique. Sa fleur efî: appellée Safran
bâtard. Elle a la couleur & la forme de
celle du Safffan vrai ; mais non l’odeur
ni le goût. A Monte-video , ainfî qu’au.
Bréfîl , on cultive le féfran dans les jar-
dins, & en abondance ; parce qu’on cou-
vre de fa fleur prefque tous les mets , &
même la foupe. Les Perroquets & les
Perruches font très-friands de la graine ,
qui efî: blanche , liflfe , & faite comme celle
du Corona faits, que le peuple appelle fîm-
Xij
324 Histoire d’un Voyagé
plement Soleil; mais elle eft de beaucoup
plus courte. En général les plantes de
Monte-video font très- curieules, & elles
deviendroient beaucoup plus célébrés,
s’il fe trouvoit dans le Pays quelque Juf-
fieu , ou quelque Tournerort.
dp.
AUX ISLES MALOUINES. 325
CHAPITRE XIII.
Obfervations particulières fur l’herbe du
Paraguay .
C Ette plante fameufe eft la princi-
pale fource cïes richeffes des Efpa-
gnols, des Indiens, & fur-tout des JeTuites.
Ainfi l’idée que je vais en donner , inté-
reffe d’autres hommes que les Natura-
lises.
M. d’Ulloa a donné quelques détails fur
l’herbe du Paraguay -, mais il ne parle
que d’après les Millionnaires de lafociété,
car les Jéfuites n’ont jamais laiffé pénétrer
dans cette riche contrée que leurs con-
frères.
« On prétend , dit M. d’Ulloa , que le
» débit de cette herbe fut d’abord û conli-
» dérable , que le luxe s’introduilit bien-
» tôt parmi les conquérants du pays , qui
» s’étoient trouvés d’abord réduits au pur
» nécelfaire. Pour foutenir une exceffive
» dépenfe, dont le goût va toujours en
» ctoiffant , ils furent obligés d’avoir re-
Xiij
3 2.6 Histoire d’un Voyage
» cours aux Indiens alfujettis par les arr
» mes, ou volontairement fournis , dont
» on fit des domeftiques , & bientôt des
» efclaves. Mais on ne les ménagea pas :
» pluficurs fuccomberent fous le poids
» d’un travail auquel ils n’étoient pas ac-
» coutumes ; & plus encore fous celui des
» mauvais traitements dont on puniffoit
» l’épuifement de leurs forces plûtôt que
» leur parefie. D’autres prirent la fuite,
» & devinrent les plus irréconciliables
» ennemis des Efpagnols. Ceux-ci retom-
» berent dans leur première indigence ,
» & n’en devinrent pas plus laborieux. Le
» luxe a voit multiplié leurs befoins ; ils n’y
» purent fuffire avec la feule herbe du Pa-
» raguay; la plupart n’étoit même plus en
». état d’en acheter , parce que la grande
» confommation en avoit augmenté le
» prix. Tom. I , pag. 1 3 ».
Cette herbe fi célébré dans l’Amérique
méridionale , efi: la feuille d’un arbre de
la grandeur d’un pommier moyen. Son
goût approche de celui de la mauve , &
là figure efi; à-peu-près celle de la feuille
de l’oranger. Elle a aufli quelque refîem-
blancç avec la feuille de la Coca du Pé~
AUX ÏSLES MALOUINES. 327
fou , où l’on en tranfporte beaucoup ,
principalement dans les montagnes &
dans tous les lieux où l’on travaille aux mi-
nes. Les Efpagnols l’y croient d’autant plus
néceffaire , que l’ufage des vins du pays y
eft pernicieux. Elle s’y tranfporte feche &
prefque réduite en poufliere Jamais on ne
la Iaifle infufer long-tems , parce qu’elle
rendroit l’eau noire comme de l’encre.
On en diftingue communément deux
efpeces, quoique cefoit toujours la même
feuille. La première fe nomme Çaa ou
Caamini 3 & la fécondé Caacuys ou Yerva
de Palos ; mais le Pere del Techo prétend
que le nom générique efl Caa, & distin-
gue trois efpeces, fous les noms de Caa-
cuys, Caamini & Caag.1t.a7y..
Suivant le même Voyageur , qui avoit
paffé une grande partie de fa vie au Para-
guay , le Caacuys eft le premier bouton ,
qui commence à peine à déployer fes
feuilles. Le caamini eft la feuille qui a
toute fa grandeur , &dont on tire les côtes
avant que de la faire griller. Si les côtes
y reftent, on l’appelle Caaguazu,ou Palos.
Les feuilles que l’on a grillées fe con-
fervent dans desfoffescreufées en terre &
X iv
328 Histoire d’un Voyagé
couvertes d’une peau de vache. Le Caa-
cuys ne peut pas fe conferver fi long-tems
que les deux autres efpeces , dont on tranf-
porte les feuilles au Tucuman, au Pérou,
& même en Efpagne. Il fouffre difficile-
ment le tranfport. On allure même que
çette herbe prife fur les lieux, a je ne fcai
quelle amertume qu’elle n’a pas ailleurs ,
& qui augmente fa vertu comme fon
prix.
La maniéré de prendre le Caacuys eft
de remplir un vafe d’eau bouillante , &
d’y jetterla feuille en poudre & réduite
en pâte. A mefure quelle fe diffout , le
peu de terre qui peut y être refié , fur-
nage affez pour être écumée. On paffe en-
fuite l’eau dans un linge -, & l’ayant laiffé un
peu repofer , on la hume avec un chalu-
meau. Ordinairement on n’y met point de
fucre ; mais on y mêle un peu de jus de
citron , ou certaines paffilles d’une odeur
fort douce. Quand on la prend pour vo-
mir, on y jette un peu plus d’eau, que l’on
laide tiédir.
La grande fabrique de cette herbe eft à
la Villa , ou la nouvelle Villanca , qui eft
voifine des montagnes de Maracayu ,
AUX ISLES MaLOUINES. 329»
fituées à l’Orient du Paraguay , vers les
vingt-cinq degrés vingt-cinq minutes de
latitude Auftrale. On vante ce canton
pour la culture de l’arbre ; mais ce n’efl:
pas fur les montagnes qu’il faut le cher-
cher , c’eft dans les fonds marécageux
qui les féparent.
On en tire pour lePérou feulement juf-
qu’à cent mille arrobes , pefant chacun
vingt-cinq livres de feize onces poids de
marc , & le prix de l’arrobe eft de fept
écus , ou vingt-huit livres de France ,
ce qui fait deux millions huit cent mille
livres.
Cependant le Caacuys n’a pas de prix
fixe , & le Caamini fe vend le double du
Caaguazu. A Monte-video, ce dernier,
pendant que nous y étions en relâche , fe
vendoit vingt-cinq livres ou cinq piaflres
l’arrobe. Le Gouverneur nous en procura
un à ce prix.
Les indiens établis dans les provinces
d’Uraguay & de Parana , fous le gouver-
nement des Jéfuites , ontfemé des grai-
nes de l’arbre, qu’ils y ont tranfportées de
Maracayu , & qui n’ont prefque pas dé-
généré. Elles relîemblent àcelle du lierre.
330 H istoire d’un Voyage
Mais ces Indiens ne font pas d’herbe de
la première efpece -, ils gardent le Caa-
mini pour leur ufage , & vendent leGaa-
guazu ou Palos , pour payer le tribut qu’ils
doivent à l’Efpagne.
Les Efpagnols croient trouver dans
cette herbe un remede , ou un préferva-
tif contre tous les maux. Tout le monde
efl: d’accord fur fa qualité apéritive & diu-
rétique ; mais je ne voudrais pas être ga-
rant pour les Jéfuites, de toutes les pro-
priétés qu’ils lui attribuent. Je croirais que
la plus avérée , & celle qu’ils prônent ce-
pendant le moins , eft de leur procurer ,
tous les ans , une l'omme incroyable d’ar-
gent.
On raconte que , dans les premiers
tems , quelques-uns en ayant uféavec ex-
cès, elle leur caufa une aliénation totale
des fens , dont ils ne revinrent que plu-
Eeurs jours après. Mais il paraît certain
quelle produit fouvent des effets oppofés
entre eux , tels que de procurer le fom-
meil à ceux qui font fuiets à l’infomnie ,
& de réveiller ceux qui tombent en lé-
thargie ; d’être nouriffanre & purgative.
L’habitude d’en ufer la rend nécefîaire 3
AUX ISLES MaLOUINES. 3 3 ï
& fouvent même elle fait trouver de la
peine à fe contenir dans un ufage modéré;
puifqu’on afiure que l’excès enyvre , &
caufela plupart des incommodités que l’on
attribue aux liqueurs fortes.
Suivant M. d’Ulloa , l’herbe du Para-
guay fe nomme Maté au Pérou. Pour Ja
préparer , dit-il , on en met une certaine
quantité dans une calebafîe montée en ar-
gent, que l’on nomme aufli Maté , ou To -
turno , ou Calabacito.
On jette dans ce vafe une portion de
fucre,&l’on verfe une portion d’eau froide
fur le tout , afin que l’herbe en pâte fe dé-
trempe : enfuite on remplit le vafe d’eau
bouillante ; & comme l'herbe efi: fort me-
nue , on boit par un tuyau aflez grand
( on nomme ce chalumeau Bombilla')
pour laifler paflage à l’eau , mais trop pe-
tit pour en laifler à l’herbe. A mefure que
l’eau diminue, onia renouvelle, ajoutant
toujours dufucre , jufqu’à ce que l’herbe
c elfe de furnager. Alors on met une nou-
velle dofe d'herbe : Souvent on y mêle
du jus de citron , ou d’orange amere , &
des fleurs odoriférentes. Cette liqueur fe *
prend ordinairement à jeun : cependant
33ï Histoire d’un Voyage
plulïeurs en'ufent auffi l’après-dîner. Il fe
peut que l’ufage en foitfalutaire ; mais la
maniéré de la prendre eft extrêmement
dégoûtante. Quelque nombreufe que foit
une Compagnie , chacun boit par le
même tuyau qu’on fait paffer à la ronde.
Les Chapetons (Efpagnols Européens) ne
font pas grand cas de cette boiffon ; mais
les Créoles en fontpaffionnément avides*
Jamais ils ne voyagent fans une provi-
fon d’herbe du Paraguay; & ils ne man-
quent pas d’en prendre chaque jour , la
préférant à toutes fortes d’alimens , & ne
mangeant qu’après l’avoir prife.
Quelques-uns , dit Frézier ( Relat. du
Voyage de la Mer du Sud , pag. 228 ) ap-
pellent l’herbe du Paraguay, Herbe de
Saint Barthelemi , parce qu’ils prétendent
que cet Apôtre a été dans ces Provinces ,
où il la rendit falutaire & bienfaifante de
venimeufequ’elle étoit auparavant. Au lieu
d’en boire la teinture féparément, comme
nous buvons celle du thé , ils mettent
l’herbe-dans une coupe , faite d’une cale-
baffe montée en argent , qu’ils appellent
* Maté. Ils y ajoutent du fucre, & verfent
d-effus de l’eau chaude , qu’ilsboivent auf-
AUX ÏSLES MALOUINES. 333
fitôt , fans lui donner le tems d’infufer ,
parce qu’elle noircit comme de l’encre.
Pour ne pas boire l’herbe qui iurnage, on fe
fert d’un chalumeau d’argent, au bout du-
quel eft une ampoule percée de plufieurs
petits trous : ainfi la liqueur que l’on fuce
par l’autre bout fe dégage entièrement de
l’herbe. On boit à la ronde avec le même
chalumeau , en remettant de l’eau chaude
fur la même herbe , à mefure que l’on
boit. Au lieu dechalumeau ou Bombilla ,
quelques-uns écartent l’herbe avec une fé-
paration d’argent , percée de petits trous.
La répugnance que les François ont mon-
trée de boire après toutes fortes de gens ,
dans un pays où il y a beaucoup de per-
fonnes attaquées de maladies vénériennes,
a fait inventer l’ufage des petits chalu-
meaux de verre dont on commence à fe
fervir à Lima. Cette liqueur , à mon
goût , ell meilleure que le thé : elle a une
odeur d’herbe affez agréable. Les gens du
pays y font fi accoutumés , qu’il n’y a pas
jufques aux plus pauvres qui n’en boivent
àu moins une fois le jour.
Le commerce de l’herbe du Paraguay ,
ajoute cet Auteur , fe fait à Santa-Fé , où
334 H istoirè d’un Voyage
elle vient par la riviere de laPlata, &par
descharrettes.Ilyenadedeuxfortesrl’une
que l’on appelle Yerva dePalos,&c l’autre
plus fine& de meilleure qualité, nommée
Hierba de Camini. Cette derniere fe tire
des terres des Jéfuites. La grande confom-
mation s’en fait depuis la Pa ^ jufqua
Cnfco , où elle vaut la motié plus que l’au-
tre qui fe débite depuis le Potozi jufqu’à
Paz. Il fort , tous les ans , du Paraguay
pour le Pérou plus de 50000 arrobes $
c’eil-à-dire 1 250000 pefant de l’une & de
l’autre herbe, dont il y a au moins le tiers
de Camini, fans compter environ 25000
arrobes de celle de Palos pour le Chily.
On paie par paquet , qui contient fix ou
fept arrobes , quatre réaux de droit d’Al-
cavala ; & les frais de la voiture de plus
de fix cens lieues , font doubler le prix du
premier achat qui ell environ deux piaf-
tres j de forte qu’elle revient au Potozi à
cinq piaftres l’arrobe , ou vingt-cinq li-
vres de France. Cette voiture fe fait ordi-
nairement par des charrettes qui portent
cent cinquante arrobes , depuis Santa-Fè
jufqu’à Jujuy , derniere ville du Tucu-
man ; & de-là jufqu’au Potolî , qui en eft
AUX ÏSLES MaLOUINES. 33J
encore éloigné de cent lieues , on la tranf-
porte furdesmules. J’ai remarqué que l’u-
îage de cette herbe eff néceffaire dans les
pays des mines & dans les montagnes du
Pérou.
J’ai vu à Monte-video la vérité de la
relation de ces déux auteurs ; & même à
quelque heure du jour que vous vous pré-
fentiez dans une maifon , vous trouvez
quelqu’un qui prend du maté , & qui ne
manque pas de vous en offrir, même dans
les plus grandes chaleurs ; car on leur a
dit que cette infufion rafraîchit , qu’elle
aide à la digeftion , &c.
Ordinairement le vafe où l’on prend le
maté , eft monté fur un pied, & adhérant
à un plateau. J’en ai vu a’à-peu-près fem-
blables prefque dans toutes les maifons.
Quelques habitants cependant av oient le
vafe feul orné d’argent à la main fans le
plateau. Il y a auffi desBombilles, dont le
bout qui trempe dans la liqueur , a la forme
d’une coquille d’huître , qui fer oit emman-
chée au chalumeau par le haut de la char-
nière.
33 6 Histoire d’un Voyage
CHAPITRE XIV.
Départ pour les IJles Malo urnes.
Notre arrivée à Monte -video.
nous avions porté au Gouverneur
la bouffole imaginée par le Capitaine
Mandillo, Génois, pour trouver les longi-
tudes : nous voulions y faire les obferva-
tions que nous n’avions pu entreprendre
fur lè navire dans toute la traverfée ,
même pendant le calme ; parce que le
défaut de cette bouffole eft que le moin-
dre mouvement empêche les aiguilles de
fe fixer: & pendant le calme, il y a tou-
jours un roulis plus ou moins fort. Malgré
toute l’attention que nous avions appor-
tée à conferver cette bouffole , l’humi-
dité de l’air de mer qui pénétré partout ,
en avoit altéré les aiguilles , qui avoient
acquis un peu de rouille près du centre &
descurfeurs. Elles avoientperdu cet équi-
libre fi néceffaire , & même leur aimant
en partie. Nous travaillâmes à les dé-
rouiller; & nous leur redonnâmes leur ai
mant :
AUX ISLES MaEOUINES. 337
mant : mais nous partîmes fans avoir fai t
nos obfervations ; & même l’embarras du
transport, joint à la crainte deperdre le mo-
ment favorable pour fortir. de Rio de la
Plata, engagea M. de Bougainville à lait
fer cette machine chez le Gouverneur -, il
le pria feulement de le lui faire tenir en
France f quand lui-même reviendroit en
Europe. Ainfî cette bouffole Génoife ne
nous a fervi à aucune expérience.
Ce fut le 1 6 J anvier que nous fîmes voile
vers lesIflesMalouines. Nous étionsdéja
en pleine mer * lorfque nous prîmes trois
fuperbes papillons , qui par les couleurs
variées de leurs aîles, imitoient affez le plu-
mage du plus beau perroquet du Bréfîl.
Je les ai defïinés PL VII. fig. 4.
Nous pêchâmes aufïi dans ces parages
un poiffon fîngulier : nos Marins lui don-
nent le nom de Galere. C’efl une efpece
de veffie que l’on peut mettre dans le gen-
re de celles que les Naturalises nomment
Holotures , qui , fans avoir l’apparence de
plante ni de poiffon , ne laiffent pas que
d’avoir une véritable vie , & fe tranfpor-
tent à la maniéré des animaux , par un
mouvement qui leur eft propre, d’un lieu
Tome A Y
338 Histoire d’un Voyage
à un autre , indépendamment du fecours
du vent & des ondes, furiefquellesonvoit
ces veflies portées comme de petits navi-
res. Ceux qui n’obfervent pas avec des
yeux curieux & éclairés cette apparence
cle veflie , la prendroient pour un limon
enflé d’air qui fumage , emporté par les
vagues & les vents ; mais le matelot qui
l’avoit pêchée, me l’ayant apportée, j’eus
tout le tems de l’obferver. J’y remarquai
un mouvementpériftaltique, tel que celui
que les Anatomiftes attribuent aux intefl
tins & au ventricule. J’étoisfur le point de
l’enlever du feau avec la main, lorfqueM.
Duclos , notre Capitaine , m’arrêta le bras ,
& me fit connoître le danger qu’il y auroit
à toucher un telpoiflon. Je me contentai
donc de l’obferver des yeux , & de le
peindre.
Le preflentiment du Capitaine fe véri-
fia dès le même jour. Un moufle ayant
pêché une fécondé galere , eut l’impru-
dence de la prendre avec la main ; un inf-
tant après il s’écria qu’il fentoit une vive
douleur fur tout le deflus de la main &au
poignet : il la fecoua bien promptement
pour fe débarrafler de la galere , mais il
AUX ISLES MaLOUINES. 33^
étoit trop tard. On accourut à fes cris ; il
pleuroit , trépignoit des pieds , & difoit
qu’il lui fembloit avoir la main clans un bra-
der ardent. On la lui trempa dans de l’hui-
le ;on lui appliqua defîus une comprefle im-
bibée de cette liqueur, & il reffentit enco-
re la même douleur pendant plus de deux
heures ; mais elle diminua infenfiblement.
La galereeftuneveflieoblongue, ap-
platiepar defîous, arrondie dans Ton con-
tour, mais comme.émouflee par fes extré-
mités ; c’efl: de-là que partent ces filets ,
dont l’attouchement devient fi doulou-
reux. Une de ces extrémités efi plus arron-
die que l’autre -, celle-ci efi; un peu allon-
gée. Ce qui forme la bafe ou point d’ap-
pui à cette veflie , eftfraizé par fes bords.
Le tout efi: une membrane très-déliée ,
tranfparente , & approchant de la figure
de ces demi-globes qui s’élèvent fur la fur-
face des eaux dansune pluie d’été , fur-tout
quand elle tombe à' girofles gouttes : elle
efi: touj ours vuide, mais enflée comme un
balon. Cette membrane a des fibres , les
unes circulaires, lesautreslongitudipales,
au moyen defquelles fe forme le mouve-
ment de contraction périfialtique.
Yij
440 Histoire d’un Voyage
A fon extrémité la plus allongée, elle rert-
ferme un peu d’eau très-claire , qu’une pe-
tite cloifon membraneufe empêche de s’é-
pancher dans le refte de la concavité. La
fibre qui prend de l’avant à l’arriere , en
paffantfurle dos, ell élevée, ondée fur les
bords , pliffée comme une belle crête ,
d’une couleur vive de verd bleu-purpurin,
& étendue en maniéré de voile : elle fe
.baiffe , fe hauffe & fe tourne , comme
r pour s’appareiller fuivant le vent. Des
deuxextrémitésdelafraize, colorée com-
me cette efpece dévoilé, fortent des filets
de différentes longueurs ; deuxtrès-courts
font gros comme un fort tuyau de plume,
qui fe divifent enfuite en plufieurs autres
.moins gros , mais beaucoup plus longs ; &
ceux-ci en d’autres encore plus longs &
plus menus , au nombre de huit en tout:
Jeur longueur eft d’environ un pied -, mais
tous ne font pas également longs. Ces cor-
dons entrelacés ont près du corps l’appa-
-rence d’un rézeau, dont Lesmaillesfont iné-
gales. Ces jambes ont des efpeces d’arti-
culations formées par de petits anneaux
^circulaires , dans lefquelles on remarque
aufii un mouvement de contraction. Tous
AUX ÏSLES MALOUINES. 3 41
ces filets font comme des houppes pen-
dantes, compofées de cordons d’un azur
pourpré & verdâtre , à peu près tranfpa-
rents, & de diverfes longueurs , dontles
bords paroiflent dentelés & couleur de
feu, & gris de lin, entremêlés d’elpace en
elpace.
Les plus groffies galeres que j’ai vues ,
avoient environ fept pouces de long dans
leur bafe , fur cinq de haut. Il ferait bien
difficile de déterminer au juffe la couleur
de ce fingulier animal. Lavefiie cib claire.
& tranfparente comme le cryftal le plus
purj mais fes bords, fon dos &fes jambes
ont , pour ainfi dire , les couleurs de l’Arc-
en-Ciel , ou d’une flamme fulphureufe.
Nous en avons vu une grande quantité
dans notre route , & fur-tout dans le canal
q ui forme flfie Sainte-Catherine au Bréfil $
Si je le crois commun dans ces parages.
Si le fimple attouchement de cet animal
caufe tant de mal, quel jugement ne doit-
on pas porter de celui qu’il produit dans
le corps des poiffons, ou autres animaux
qui l’ont dévoré ? Ce qu’il y a de furpre-
nant, dit le Pere Labat, c’eft qu’il cor-
rompt & empoifonne la chair des poif-
Yiij
342. Histoire d’un Voyage
fons , fans les faire mourir. C’efl à-peu-
près l’effet du fruit du Machenilier.
Le 25 il y eut une grande agitation dans
le ciel & fur la mer : le roulis étoit fi conf-
iant &fîfort, qu’il fit périr un bouc, deux
moutons & trois vaches ; d’autres animaux
en furent malades , ainfi que les chevaux
que nous avions embarqués à Monte-
video.
Le 29 , au vent fuccéda un grand orage;
la mer étoit fi groffe que les vagues tom-
boient fur le gaillard d’avant , & mena-
çoient à chaque inifant d’engloutir le na-
vire.
Le 3 1 , dèsfîxheuresdumatin,nous ap-
perçûmes une terre à l’Eff , & en appro-
chant nous crûmes voir deslfles : la figure
de ceslfles, difpoféesentriangle, comme
l’on dit que le font celles que l’on nomme
Sébaldes , & la proximité oùnouspenfîons
en être , nous fit croire d’abord que nous
allions y aborder. Suivant notre point pris
à midi , nous les trouvâmes placées, dans
la Carte Françoife de Belin , trente lieues
trop à l’Oueff ; & notre obfervation nous
a d’autant plus détrompés à cet égard ,
quelle eff d’accord avec celle du Pere
AUX IstES MaLOUINES. 343
Feuillée , & avec une Carte manufcrite
du dépôt de la Marine , donnée par M.
de Choifeul à M. de Bougainville , avant
notre départ de Paris. V oye^ ces Ifles ,
comme elles fe préfenterent à nous à deux
lieues de diftance , ayant le Cap à Efï-Sud-
Eft, PI VIL fig. 1.
En cotoyantcetteterrenous nous trou-
vâmes bientôt à une demi-lieue de deux
Mes plates qui , au premier afpeêl , nous
parurent couvertes de taillis ; mais ce n’é-
toit qu’un grand jonc à feuilles plates &
larges , connu fous le nom de glayeux ,
comme nous le reconnûmes en abordant
à d’autres terres , dont la furface nous avoit
auffi trompés. Chaque plante de glayeux
forme une motte élevée de deux pieds &
demi ou environ , d’où s’élève une touffe
de feuilles vertes àune hauteur à-peu-près
égale. Nous n’apperçûmes point de bois j
le terreinparoiffoitfec& aride : peut-être
la chaleur de l’été avoit-elle defféché les
végétaux.
Le même jour, fur les trois heures après
midi , nous découvrîmes un Mot qui pré-
fentoit à-peu-près la figure de celui fur le-
quel effc bâti le fort de la Couchée, auprès
Yiv
244 Histoire d’un Voyage
de Saint-Malo -, M. de Bougainville le
nomma la tour de BiJJy.
Le premier de Février nous rangeâmes
la côte , & bientôt nous fûmes furpris
du calme ; cependant la marée nous por-
tait à terre fur un fond de roches. Dans
cet embarras , d’où nous ne pouvions
nous tirer, faute de vent, on prit la fonde
dans le defiein de mouiller fi le fond fe
trouvoit bon. Il y avoit dix-huit à vingt
brades , mais fond de roches ; l'inquié-
tude alors redoubla dans notre navire. Le
Sphinx fe trouvoit dans la îriême perple-
xité que nous ; & l'on penfoit déjà aux
moyens de fauver fa vie , fi nous allions
faire naufrage fur ces roches, que les Ma-
rins appellent Charpentiers . Heureufement
fur les huit heures le vent fraîchit tant foit
peu du côté de la terre * & nos Capitai-
nes , attentifs & habilesà profiter du moin-
dre avantage qui fie préfentoit, firent ma-
noeuvrer fi adroitement , que nous nous
éloignâmes delà terre. L’équipage fentoit
fi bien le danger où nous étions engagés ,
que dans les temps les plus orageux ,
pendant la tempête même que nous ef-
fuyâines auprès des Maldonnades-, ils n’a-
AUX ISLES MàLOUINES. 34J
voient pas manœuvré avec autant de
promptitude & d’exaêfitude. C’étoit un
fpeftacle curieux que de voir chacun à
fon pofte , tenant à la main le cordage qu'il
devoit faire jouer -, tous avec une figure
fur laquelle étoient peintes l’inquiétude &
la crainte, mêlées d’efpérance; tous dans
le plus profond filence , les y eu\ fixés fur
le Capitaine , & les oreilles attentives ,
pour obéir au premier commandement :
les deux Capitaines & les Lieutenans , tout
le monde même , occupés à regarder , les
uns du côté de lapleine mer , les autres vers
la terre , pour obferver fi on ne verroitpas
la moindre brife s’élever, & faire frémir la
furface des eaux, qui étoit prefque auffi unie
qu’une glace. Celui-là préfentoit la joue ,
celui-ci la main , un troifieme l’expofoit
mouillée du côté où il s’imaginoit que le
vent commençoit à foufïler, afin dienfen-
tir la moindre impreffion. Enfin , la brife
tantdefirée, quoique très-foible, s’éleva ,
la crainte fit place à la joie & à la fatisfac-
tion ; & pour ne pas nous retrouver dans le
même embarras, nous nous éloignâmes en
oleine mer. #
A onze heures notre bateau de pêche
3 46 Histoire d’unYoyage
revint à bord chargé d’herbes ; les fleurs
Donat &le Roy, quiyétoientdefcendus,
nous rapportèrent qu’ils avoient vu à terre,
à une petite portée de fufil de l’endroit où
ils étoient, un animal effrayant , & d’une
groffeur étonnante , couché fur l’herbe ,
ayant la tête comme celle d’un lion , une
crinière fêmblable , tout le corps couvert
d’un poil roux-brun , long comme celui
d’une chevre ; que cet animal les ayant
apperçus , s’étoit levé fur les deux pieds de
devant , les avoit regardés un moment ,
puis s’étoit recouché : qu’eux ayant en-
fuite tiré un coup de fufil fur une outarde ,
qu’ils tuerent , le gros animal s’étoit levé
de nouveau , les avoit encore regardés
fans changer de place , puis s’étoit recou-
ché. Cet animal leur parut gros comme
deux boeufs enfemble , & long de douze
ou quatorze pieds. Ils avoient deffein de
le tirer ; mais dans la crainte de ne le bleffer
que légèrement , & de courir des rifques
pour leur vie , ils fe rembarquèrent fans
avoir exécuté leur projet ; ce fut le len-
demain Jeudi 2 de Février , que nous
apperçûnîes la grande baye des Ifles Ma-
louines.
3 46 Histoire d’unYoyage
revint à bord chargé d’herbes ; les fleurs
Donat &le Roy, quiyétoientdefcendus,
nous rapportèrent qu’ils avoient vu à terre,
à une petite portée de fufil de l’endroit où
ils étoient, un animal effrayant , & d’une
groffeur étonnante , couché fur l’herbe ,
ayant la tête comme celle d’un lion , une
crinière fêmblable , tout le corps couvert
d’un poil roux-brun , long comme celui
d’une chevre ; que cet animal les ayant
apperçus , s’étoit levé fur les deux pieds de
devant , les avoit regardés un moment ,
puis s’étoit recouché : qu’eux ayant en-
fuite tiré un coup de fufil fur une outarde ,
qu’ils tuerent , le gros animal s’étoit levé
de nouveau , les avoit encore regardés
fans changer de place , puis s’étoit recou-
ché. Cet animal leur parut gros comme
deux boeufs enfemble , & long de douze
ou quatorze pieds. Ils avoient deffein de
le tirer ; mais dans la crainte de ne le bleffer
que légèrement , & de courir des rifques
pour leur vie , ils fe rembarquèrent fans
avoir exécuté leur projet ; ce fut le len-
demain Jeudi 2 de Février , que nous
apperçûnîes la grande baye des Ifles Ma-
louines.
ÀUX ISLES MaLOUINES. 347
CHAPITRE XV,
Déf cerne aux IJlss Malouines.
’Entrée de là baie eft admirable, &
JL-, nous y entrâmes à pleines voiles ,
comme dans le plus beau port de l’Eu-
rope.
Cette baie , dont on voit le plan & la
figure Pl. VIII. peut contenir au moins
mille vaiffeaux ; on y voit à l’Oueft des
Ifles & Mots , à l’abri de tous vents , &
où les vaiffeaux font plus en fûreté que
dans le port même de Breft.
On mit le canot & la chaloupe à la
mer , & nous defcendîmes au Sud de la
baie , M1V|. de Bougainville , de Nerville,
de Belcourt, Lhuillier , Donat, Sirandré,
& moi. Pendant le trajet une quantité
prodigieufe d’une feule efpece d’oifeaux
noirs & blancs paffoient en troupes nom-
breufes , à cinq ou fix pieds feulement au-
deffus de nos têtes. On en tua quelques-
uns. Ceux qui tomboient bleffés, plon-
geoient lorfque l’on vouloit les faifir.
548 Histoire d’un Voyag-e
Avant que d’aborcler , on tira fur des ou-
tardes , des oies, & des canards, qui ne
s’envolèrent pas à notre approche. Ils fe
prom'enoient auprès de nous, comme s’ils
eufîent été privés. «
T rompés par l’éloignement , nous nous
étions imaginés trouver un terrein fec &
aride ;’mais , lorfque nous eûmes mis pied à
terre , nous trouvâmes par-tout une herbe,
haute d’un pied ou d’un pied & demi , juf-
ques fur le fommet des hauteurs mêmes,
où nous eûmes beaucoup de peine à grim-
per, parl’obftacle que cette plante oppo-
foit à notre marche.
Nous y montâmes en troupes , pendant
que quelques-uns fe détachèrent, pour
chalfer tant fur les hauteurs que le long
de la côte. Nous nous fatiguâmes beau-
coup à efcalader ces haureurs: il n’y avoit
point de fentiers à travers cette herbe ,
qui y vegete vraifemblablement , depuis
que cette terre exifte. On enfonçoit dans
ce foin jufqu’au genou ; & le fol , prefque
noir , n’étoit qu’un terreau de plantes pour-
ries d’année en année , qui faifoit reffort
fous les pieds à caufe des racines qui y
croient entrelacées. Heureufement nous
!àüx Isles Malouines. 34$
nous étions munis de petites bouteilles
clifîees d’eau-de-vie, & de quelques bit-
cuits de mer, qui nous furent d’une grande
reffource , pour nous fortifier contre la
chaleur & la fatigue.
Nos chalfeurs revinrent le foir , char-
gés d’oies , d’outardes , de canards & de
harcelles. Je m’étois éloigné des autres ,
& j’avois été feul à une grande lieue le
long de la côte, au-delfus de l’endroit où
le canot avoir abordé. Je tirai fur deux
canards , à quatre ou cinq pieds du bord.
N’ayant olé rifquer de me mettre à l’eau
pour les prendre , je les y attirai impru-
demment avec le bout du fufil. La quan-
tité de gibier me fit prelfer de recharger ,
fans faire attention qu’il pouvoit y avoir
quelques gouttes d’eau dans le canon. La
poudre en fut affez mouillée pour ne plus
prendre feu ; & n’ayant pas de tire-bourre,
je pris le parti d’aller rejoindre le canot.
A peine eus-je fait une vingtaine de pas,
que je rencontrai un fenrier dans l’herbe,
très-battu , large de huit à neuf pouces ,
qui fe dirigeoit le long de la côte , à dix
ou douze pieds du bord de la mer. J’ima-
ginai alors que l’I:(le étoit habitée $ finorr
350 Histoire d’unVoyage
par des hommes , au-moins par des ani-
maux à quatre pieds , qui fréquentoient ce
canton-là. Mais quels animaux ? Etoient-
ils féroces ; ne l’étoient-ils pas ? Je pou-
vois en rencontrer quelques-uns fur ma
route. J’étois feul , avec un fufil dont je
ne pouvois faire ufage. J’avois un peu
d’inquiétude. Je mis la bayonnette au
bout du fufil, & je pourfuivis néanmoins
ma route dans le fentier , curieux de fça-
voir où il aboutiffoit. A deux cens pas ou
environ de l’endroit où je l’avois pris, il
entroit dans un bouquet d’une centaine de
ces glayeux dont j’ai fait mention. Je n’o-
fai m’y enfoncer ; mais en paffant auprès,
je m’arrêtai quelques minutes en y regar-
dant attentivement , & écoutant fi je n’y
entendrois pas remuer. Point de mouve-
ment, point de bruit. Je continuai mon
chemin en reprenant le fentier au-delà ,
jufqu’à ce que j’eus rencontré le canot ,
qui, voyant que la nuit approchoit, &
que les différentes bandes d’obfervateurs
& de chaffeurs ne s’y étoient pas rendus ,
venoit au-devant de nous , pour nous pren-
dre. Il étoit prefque plein de gibier, &
nous fûmes obligés , à caufe de la nuit ,
AUX ÏSLES MALOUIN ES. 35I
d’en laifler à la mer une grande partie ,
que Ton envoya chercher le lendemain.
Le 4 , dès les fix heures du matin , on
alla à la découverte du fond de la baie ,
qui nous avoit paru être une grande ri-
vière , lorfque nous l’avions obfervée la
veille, de deffiis des hauteurs. Les prin-
cipaux Officiers montèrent dans le canot,
bien armés, & munis de provisions de
bouche pour quatre ou cinq jours , avec
une tente pour coucher à terre. Les Ma-
telots mêmes étoient armés de fufils , de
fabres & de bayonnettes. Ils fe propo-
saient de vifiter la partie du Nord , & de
découvrir s’il y avoit d\* bois. D’autres
dans le bateau de pêche , dévoient aller à
la découverte dans la partie du Sud , dans
l’idée que le fond de la baie étoit partagé
en deux iffues , qui fe perdoient dans les
vallons.
Le même jour, M. Duclos notre Ca-
pitaine , &• M. Chênard de la Gyraudais,
montèrent fur le fommet d’une elpece de
montagne au Sud , qui reftoit au Sud un
quart Oueft du compas de notre navire ,
plantèrent , tout au haut entre deux ro-
chers , une croix de bois d’environ trois
352. Histoire d’unVoyage
pieds de hauteur , & donnèrent à cette
hauteur le nom de Montagne de la Croix.
Le lendemain, furie midi* M. de Bou-
gainville & ceux qui l’avoient accompa-
gné , revinrent bien mortifiés de n’avoir
pas trouvé de bois; ils avoient mis le feu
a l’herbe d’une Illeque l’on a nommée de-
puis Yljle brûlée , & à une pointe de la
terre-ferme. Ils apportoient dix jeunes
Pinguins & un gros morceau de bois ,
qu’on avoit trouvé fur le rivage.
Ce morceau de bois réveilla d’abord
l’efpérance que l’on avoit d’en trouver
dans l’Ifle. Différens Journaux , entre au-
tres ceux de^ood-Rogers, parlent des
Ifles Malouines, comme d’un Pays qu’ils
ont vu , formé de hauteurs & de collines
couvertes de bois. N’en ayant apperçu
en aucun endroit jufqu’ici , nous avons
lieu de penfer qu’ils n’ont vû ce terrein
que de loin , & qu’ils ont été , comme
nous , trompés pasles apparences. Cepen-
dant ce bois trouvé fur le rivage feroit
croire qu’il y en a fur quelques côtes
de ces Mes. Car d’où ce bois y auroit-il
été apporté ? Nous fulpendrons cepen-
dant notre jugement jufqu’à ce que nous
ayons
AUX ÏSLES MALOUINES. 353
ayons une connoiffance plus étendue de
ces Mes.
Onavoit d’abord nommé Vljïe aux Pin-
guins , cètte Me à laquelle M. de Bougain-
ville avoit mis le feu > parce qu’il avoit
trouvé fur cette Me , une grande quantité
de ces animaux. En effet , il y en avoit un
fi grand nombre , que plus de deux cents
périrent dans les flammes. Il en refta
encore une quantité prodigieufe, & nous
en trouvions à chaque pas que nous y fai-
fions. Le feu mis à cette Me , qui a près
d’une bonne lieue de longueur , fur une
demie de largeur, eft, l’on peut dire fans
conféquence , parce qu’il ne peut pas s’é-
tendre au-delà : mais en eff-il de même
de celui que l’on a mis à la Terre-ferme ?
M.de Bougainville crut devoir confumef
ce foin inutile pour rendre plus facile le
défrichement des terres. Je repréfentai
que tout le pays étant couvert de foin, le
feu gagneroit de proche en proche , peut-»
être même toute la furface de la Terre-
ferme , s’il n’étoit pas arrêté par quelques
rivières -, que d’ailleurs Ce feu détruiroit
tout le gibier. On n’eut point d’égard à
mes repréfentations ; & dès le foir même
Tome I, Z
354 Histoire d’un Voyage
on mit encore le feu en plufieurs endroits
de la Terre-ferme.
Le 8 , les enfans de notre Capitaine
s’aviferent de tendre quelques hameçons
fur le derrière du navire , & prirent une
grande quantité de poiffons , d’un goût
délicat , mais qui n’avoit que huit à neuf
pouces de long ; ils avoient les yeux rou-
ges , les ouies bordées d’une couleur do-
rée , & toutes les nageoires de même cou-
leur; leur peau étoit liffe comme celle de
la tanche. J’en ignore le nom.
Nous envoyâmes quelques Officiers
du Sphinx pour chercher du bois : ils nous
rapportèrent que les arbres que nous
avions cru voir dans l’éloignement , n’é-
toient qu’une herbe de la nature des joncs
à feuilles plates , que nos Marins connoffi
fent fous le nom de glayeux ; & que les
mottes fervoient de repaire aux loups ma-
rins. Us en avoient tué trois entre autres ,
gros & grands comme notre canot, auffi-
bien qu’une elpece de chien fauvage, qui
reffemble beaucoup à un renard de la
grande efpece , & qu’on prit pour un loup-
cervier.
M. de Bougainville , de fon côté , ne
AUX ÏSLES MaLOUINES. 3^
trouva que trois arbres très-fecs fur le ri-
vage , dont un étoit prefque auffi gros
qu’une barrique de vin. Comme il n’en
vit point fur pied dans tout le terrein qu’il
avoit parcouru , il eft à croire que ces ar-
bres y ont étéàmenésde la Terre de Feu
ou des environs , par les vagues & les cou-
rans , qui portent fur l’Eft. Les Officiers de
fa fuite furent , pour ainli dire , attaqués
par une forte de chien fauvage ; c’eft ,
peut-être , le feul animal féroce & à qua-
tre pieds, qui foit dans les Mes Malouines:
peut être auffi cet animal n’eft-il pas féroce,
& ne venoit-il fe préfenter & s’approcher
de nous, que parce qu’il n’a voit jamais vu
d’hommes; Les oifeaux ne nousfuyoient
pas ; ils approchaient de nous comme s’ils
avoient été familiers. Nous n’avons vu
dans cette contrée ni reptiles ni bêtes ve-
nimeufes.
Nous expédiâmes en ce temps là notre
canot fur une Ifle voifine , afin de cher-
cher des Pinguins , qui y abondent com-
me des fourmis dans une fourmilliere. Il
revint quelques heures après avec cent foi-
xante de ces oifeaux fans ailes , des efto-
machs defquels nous fîmes une falaifon.
Zij
35 6 H i st o ire d’u n Voyage
A force de vifiter cette terre inconnue,
nous eûmes lieu d’admirer la beauté de
la nature, même dansleslieux quelle fem-
ble avoir le plus négligés -, dans lapartie de
l’Ille que nous avons vûe , le terrein pré-
fente par-tout un afpeft très-agréable. Des
montagnes , ou plutôt des hauteurs que
nous appellions montagnes , environnent
des plaines à perte de vûe , coupées par
de petites élévations , & des collines qui
fe communiquent par des pentes douces.
Au bas de chacune coule & ferpente un
ruiffeau plus ou moins grand, qui fe rend
dans la mer, par les anl'es multipliées des
baies. Celle où nous avons mouillé , pé-
nétré plus de dx lieues dans les terres, &
forme naturellement un bon port pour
mouiller plus de deux mille navires. On
trouve un bon fond par-tout, des Ides ,
desldots , des prefqu’lîles au nombre d’en-
viron une douzaine , qui mettent à l’abri
des vents les plus violens ; au point même
de n’y avoir peut-être jamais de grode
mer.
L’entrée de cette baie a au-moins deux
lieues d’ouverture , & fe trouve rederrée
par un Idot adez conddérable , & adez
AUX ÏSLES MALOUINES. 357
éloigné de la pointe du Sud-Eft , comme
on le voit dans la Carte.
Cette grande baie , que l’on découvrit
une quinzaine de jours avant notre dé-
part de rifle , a été examinée & fuivie en
partie par M. de Belcourt & M. Martin ,
qui y firent une caravane de deux ou trois
jours. Comme nousdefirions uneconnoif-
fance plus complette de Ton étendue ,
MM. de Saint-Simon & Donat partirent
quelques jours après le retour des deux
Officiers que je viens de nommer. S’étant
d’abord rendus à l’endroit où elle fe rap-
proche le plus de l’habitation , c’eft-à-dire,
à deux petites lieues , ils parcoururent la
côte jufqu’à fon fond. Us paflerent enfuite
à la rive oppofée , & la fuivirent une
dixaine de lieues. Les ruifleaux & une
riviere confidérable ayant formé un obfta-
cle à la continuation de leur marche , vu
la difficulté de la traverfer , ils prirent le
parti de grimper fur la montagne qui leur
parut la plus élevée, d’où ils penfoient
qu’ils pourroient découvrir l’entrée de
cette baie , & le refte de fon cours. Us
jugèrent alors qu’elle enfonçoit dans les
terres quinze lieues au-moins , & quelle
Z iij
358 Histoire d’u n Voyage
formoit une prefqu’Me de la partie du ter-
rein où nous devions fonder un établiffe-
ment.
La côte de cette baie offre , difent-ils,
un terrein excellent, & unafpeéf agréa-
ble. Elle effc arrofée de quart de lieue
en quart de lieue par des ruiffeaux & des
petites rivières dont une, venant de
fOuefî:, leur parut avoir une foixantaine
de pieds de largeur. Ils ont compté vingt-
iîx Hles aifez. confîdérables dans la partie
qu’ils ont vue de cette baie.
Y a-t-il réellement un détroit qui par-
tage ces Ifles , & qui communique du
Nord au Sud , comme l’ont imaginé quel-
ques Navigateurs. Cette baie ne les au-
roit-elle pas induit aie conjeéfurer ? Peut-
être n’en ont-ils apperçu que l’entrée ; ou
n’ayant pas ofé s’y avancer , à caufe de
ion grand enfoncement dans les terres &
de fa grande largeur , ils auront jugé
qu’elle formoit un détroit ( a ).
(<i) Dans le fécond voyage , on a reconnu que ce
détroit exifte en effet ; & que fon entrée du côté du
Nord efl à l’endroit que nous avions nommé la Couchée.
AUX ISLES MALOUINES. 359
CHAPITRE XVI.
Etabli ffement dans cette, nouvelle contrée .
C E fut le 1 7 de F évr ier que nous nous
embarquâmes dans le grand canot,
avec une tente & nos lits , pour nous éta-
blir à terre , & camper dans une colline,
prefque au fond de la baie.
Auffitôt après notre débarquement ,
nous travaillâmes à dreffer notre tente
dans l’endroit qui nous paroiffoit le plus
commode , à une bonne portée de fufîl de
la mer. L’endroit où nous nous établîmes
étoit expofé au Nord , qui fait le Sud du
pays, relativement à l’Equateur. Aiîdef-
fous, & à une petite portée de piftolet de
la tente , couloit un petit ruiffeau d’eau
douce, très-bonne à boire. En face de la
tente étoit un coteau femblable à celui
fur la pente duquel la tente étoit dreffée.
A quelques pas de-là on creufa un trou en
terre, pour y faire la cuifine -, & l’on y
brûla de la bruyere , n’y ayant pas d’au-
tres bois. On eflaya auffi ces groffes mot-
Z iv
360 Histoire d’un Voyage
' tes vertes de gommier réfineux , dont j’ai
parlé. Elles font très-bonnes pour entre-
tenir le feu, & le conferver.
Voyant l’embarras où nous mettoit le
défaut de bois dans un pays où nous nous
proposons d’établir une colonie , je cher-
chai les moyens d’y fuppléer , au-moins
jufqu’à ce que le Gouvernement eût pris
des arrangemens pour envoyer dans ce
pays-ci des flûtes & des goélettes , qui y
demeureraient , & qui feraient des voya-
f es auxTerres deFeupour en apporter le
ois néçeflaire, tant pour le chauffage que
pour la conftruélion & la charpente. J’ima-
ginai que nous pourrions trouver du char-
bon de terre, ou du-moins de la tourbe. Je
me munis en conféquence d’une pioche,
& je me mis en chemin pour en chercher.
Ayant obfervé que les bords du ruiffeau
çtoient affez marécageux, je penfai que le
pays n’ayant jamais été cultivé , l’herbe
qui y végété , devoit , par fuccefljon de
temps , avoir formé une maffe de terre ,
mêlée de racines & de feuilles pourries ,
qui donnerait précifément la tourbe que
je çherchois. Je donnai donc quelques
coups de pioche , & je découvris çn effet
AUX ISLES MâLOUINES. 361
une tourbe, mais une tourbe rougeâtre ,
qui n’étoit pas au point de maturité re-
quife pour fa perfection. Etant monté une
vingtaine de pas le long du ruiffeau , je
bêchai, & y ayant trouvé de la tourbe telle
que je la défirois, j’en enlevai deux ou
trois briques, que je portai à M. de Bou-
gainville , pour lui faire part de cette dé-
couverte : on prit le parti d’en faire l’effai.
On en leva quelques douzaines de bri-
ques , que l’on arrangea autour du feu j
l’impatience en fit jetter quelques-unes
dans le feu même , & l’on vit avec une
grande fatisfaftion, que l’humidité de cette
tourbe étant évaporée , elle brûloit ainfi
que la meilleure tourbe de France.
Lorfque l’on en eut arrangé quelques
tas, le heur Donat fe rappella avoir vu le
long de la côte , avec M. Lhuillier , une
terre noire filamenteufe, & affez feche ,
qui pourroit fervir au même ufage. Mais
ayant oublié l’endroit , nous le cherchâ-
mes en vain ce jour-là. Cependant quel-
ques jours après nous fumes plus heureux.
M. de Bougainville apporta un morceau
de cette terre , l’épreuve en fut faite , &
elle réuffit parfaitement. Tous ceux qui
362 Histoire d’unVoyage
fe propofent de demeurer dans ces Mes
pour y commencer l’établiffement de la
nouvelle colonie , en treffaillirent de joie,
avec d’autant plus de raifon,que cette tour-
be eft dès ce moment feche & prête à brû-
ler -, & qu’étant extrêmement abondante,
on peut tous les jours en charger des ca-
nots , & l’amener à l’habitation.
Pendant que nous travaillions ainfi à
faire notre établiffement, on prenoit à
bord les moyens de s’enfoncer plus avant
dans la baie, tant pour être plus à portée
de nous, que pour mettre nos frégates
plus en sûreté.
Après ces expériences , on embarqua
dans la chaloupe les deux familles Aca-
diennes que nous avions amenées pour les
établir dans cette Me, afin de la peupler.
Elles defeendirent fur les neuf heures du
matin, avec toutes leurs hardes , meubles
& uflenfiles néceffaires ; des vivres & des
tentes canonieres , pour loger ceux des
équipages qui dévoient relfer à terre ,
afin de travailler à l’établiflement. Com-
me notre tente alors ne fuffifoit pas pour
nous loger tous, nousendreffâmesdenou-
velles, & nous nous partageâmes -, je de-
AUX Isles Malouines. 3 63
meurai feul avec MM. de Bougainville &
de Nerville.
Les animaux domeftiques que nous
débarquâmes , étoient dans une trille
lituation ; ils nous paroiffoient ou ellro-
piésou languiflants. On les abandonna à
leur fort lui* le rivage , & on traîna à
l’herbe , ceux qui ne pouvoient fe foute-
nir fur leurs pieds. Le lendemain , ayant
été voir s’ils étoient morts ou vifs , nous
ne fûmes pas peu furpris de ne trouver ni
chevaux ni moutons , & les vaches avec
leurs veaux difperfés dans la campagne.
On n’avoit pu imaginer qu’étant la
veille lî malades , ils eulfent pris dans une
nuit alfez de forces pour courir les
champs ; & l’on craignoit cpie des loups
marins ou quelques bêtes féroces à nous
inconnues, ne les eulfent dévorés ; mais
les cadavres delà jument & de fon pou-
lain , que l’on voy oit encore fur le rivage ,
dilïïperent cette crainte.
Dès le Dimanche après-midi , on cher-
cha un lieu propre à bâtir le logement de
ceux qui doivent demeurer dans cette
Ille. On jugea que le même coteau , où
les tentes étoient dreffées , feroit très-*
3^4 Histoire d’un Voyage
convenable. M. Lhuillier ^ Ingénieur-
Géographe du Roi , traça les Fondements
fuivant le plan qu’il en avoit préfenté au
Commandant. Dès le Lundi matin , tous
ceux qui fe trouvoient à terre prirent la
pioche ou la beche pour encreuferles
fondements.
J’avois vûlepremier plan ; & furmes re-
préfentations on avoit fait plusieurs chan-
gements : je crus donc pouvoir, avec la
même liberté, dire mon avis fur le choix
de l’emplacement. Je repréfentai que
dans les grandes pluies , & les fontes de
neige , l’eau qui defcendroit abondam-
ment du coteau , inonderoit le logement,
& pourrait peut-être le renverfer , li-
non tout d’un coup , du moins à la longue ,
après avoir minélesfondements. Lapente
elf en effetun peuroide danscet endroit.
M. Lhuillier propofa contre cet incon-
vénient d’ouvrir une tranchée au-deffus ,
pour recevoir les eaux & les détourner $
mais ce moyen ne me parut pas fuffifant ,
la tranchée n’étoit pas capable d’arrêter
l’impétuolité d’un torrent : d’ailleurs
l’eau qui y auroit féjourné , en fe filtrant
peu à-peu à travers les terres , auroit
aux Isles Malouines. 3 6$
porté dans les appartements une humi-
dité trèspernicieufe à la fanté de ceux qui
les auroient habités , aux vivres & aux
meubles. On parut d’abord ne pas fe ren-
dre à mon avis. M. Lhuillier défendit le
lien ; & avoit déjà fait déblayer quelques
terres dans l’endroit auquel il avoit donné
la préférence. Mais , toutes réflexions fai-
tes , il fe détermina pour un autre lieu, à
une bonne portée de fuffl, fltué fur le
même coteau 3 mais dont la pente efl: très-
douce. Dès le moment même , on mit des
ouvriers pour creufer les fondements. On
employa pour cela les matelots des deux
frégates 3 & M. deBougaiuville paya leurs
journées de travail, indépendamment de
leurs appointemens de matelots.
Après avoir pris nos précautions pour
nous défendre de la rigueur des faifons ,
il fallut fonger à nous prémunir contre l’at-
taque imprévue des ennemis du nom Fran-
çois j & on verra bientôt fi nos mefures
furent bien concertées.
3 66 Histoire d’un Voyage
v - 1
CHAPITRE XVII.
On conjlndt un Fort , & on élevé un
Obélifque.
L E 25, M. de Bougainville propofa
aux Officiers tant de terre que de
mer , de travailler à élever un Fort , fur
la hauteur qui forme le coteau où l’on
avoit bâti le logement des nouveaux co-
lons des IflesMalouines. Tous d’une voix
unanime , nous convînmes de l’élever de
nos propres mains, & de le conduire à fa
perfection fans le fecours du relie de l’é-
quipage; à l’inftant on choilît l’emplace-
ment & le plan du Fort fut tracé par l’ingé-
nieur.
Pendant ce temps-là , quelques-uns de
nous allèrent choifir des outils pour exé-
cuter notre projet ; d’autres chafferent ,
pour fournir des vivres aux travailleurs.
Jufqü’à préfent on a tué du gibier en lî
grande abondance , qu’il a plus que fuffi
pour la nourriture des équipages des deux
frégates. Nous avons fait plus d’une fois
AUX ISLES MâLOUINES. 3 67
la réflexion , qu’il étoit bien fingulier que
nous fuflions venus nous établir à terre ,
dans un pays défert & inconnu , fans au-
tres vivres que du pain, du vin, & de
l’eau-de-vie ; fans inquiétude pour le len-
demain , & perfuadés que la chafle four-
nirait allez pour la nourriture de plus de
cent vingt perfonnes defcendues & cam-
pées fous des tentes. Au refte , non-feu-
lement nous n’en avons pas manqué , mais
nous en avons été pourvus très-abondam-
ment. On donnoit cependant à chaque
plat ( on appelle ainfl en fait de marine,
le nombre de fept hommes réunis pour
manger enfemble. ) au moins une outar-
de & une oie , ou une oie & deux canards,
ou deux oies, ou deux outardes ; & quel-
ques-uns de ces oifeaux d’eau plongeurs,
que nous nommons Becjics ou Nigauts ,
dont on voit la figure dans la PI. VilL
fig. x , &: dont je parlerai dans la fuite.
Sur les trois heures après-midi , nous
nous a’emblâmes au lieu où l’on avoit
tracé le Fort , & l’on convint de le nom-
mer le Fort du Roi , ou le Fort royal. Cha-
cun travailla de tout fon cœur , & avec
une ardeur incroyable -, de maniéré que
368 Histoire d’un Voyage
le foir même on avoit déjà creufé une par-
lie d’un folle de lix pieds de large & d’un
pied de profondeur : l’exemple du Com-
mandant animoit tout le monde.
Le i de Marsonaébarquaquatre pièces
de canon pour armer le F ort que nous éle-
vions ; on fe propofa d’y en ajouter qua-
tre qu’on tireroit du Sphinx , & ûx pier-
riers.
Comme l’on avoit réfolu d’élever une
Pyramide en forme d’Obélifque , au mi-
lieu du Fort , je propofai de placer fur la
pointe , le bulle de Louis XV. & je me
chargeai de l’exécuter en terre cuite. Pa-
vois vu une terre glaife & grife fur le bord
d’une anfe , qui m’avoit paru propre à ce
deffein $ & je partis pour l’aller chercher :
l’ayant trouvée , je la lis charger dans un
bateau avec de la tourbe. Mais le canot
échoua , à caufe de fa trop grande charge,
& on en ôta pour le mettre à flot. Nous
avions été trompés par le reflux ; car la
mer , qui n’ell pas bien réglée dans ces
baies-là , hors le temps de la nouvelle &
de la pleine lune , n’étoit pas montée aufli
haut que l’on avoit compté. Près d’une
heure s’écoula avant que l’on eût mis le
bateau
AUX ISLES MALOUINES. 3 69
bateau à flot. Pour ne pas le furcharger ,
M. Duclos & moi prîmes le parti de nous
en retourner par terre, en fuivant la côte.
Nous rîmes près d’une lieue fur des cail-
loux , galets , & roches qui bordent cette
côte. Les canotiers avoient ordre de.
venir nous prendre au goulet , où nous
leur avions dit que nous les attendrions.
Nous eûmes beaucoup de peine à nous y
rendre , par un temps brumeux & très-
venteux. Les y ayant attendus pendant
trois quarts d’heure inutilement , & dans
une grande obfcurité, nous penfions que
la mer , qui fe retiroir , & le vent violent,
qui étoit contraire , auraient engagé les
canotiers à relâcher aux navires. Nous
prenions la réfolution d’achever la route
par terre , en faifant le tour de la baie ,
qui a au- moins trois quarts de heue , lors-
que nous entendîmes le bateau qui appro-
choit ; nous nous hâtâmes d’y entrer : mais
à peine avions-nous vogué cinq à flx toi-
les , que le vent devint d’une violence ex-
trême ; les vagues s’enflerent , & la mer ,
qui fe retirait, aidée du vent qui nous étoit
contraire, forma un obftacle que nous ne
pûmes vaincre. En une heure & demie à
Tome /. A a
570 Histoire d’un Voyage
peine , malgré tous nos efforts, remontâ-
mes-nous dix toifes. La mer devint ef-
frayante ; chaque lame fe brifoit avec fu-
reur contre le bateau , & entroit dedans
en partie : nous étions déjà tous inondés.
Las de lutter envain contre les flots , &
voyant que nous étions en grand danger
d’échouer fur les pierres qui bordent le ri-
vage , où les flots & le vent nous faifoient
dériver malgré tous nos efforts , M. Du-
clos dit qu’il falloir retourner à la pointe
du goulet, & y aller échouer. En moins
de trois minutes , malgré les rames & le
gouvernail , nous nous vîmes jetter vers
le rivage éloigné de terre de quatre brafles
ou environ. La mer , alors furieufe , alloit
mettre le bateau en pièces , & nous cou-
rions des rifques pour nous-mêmes. Notre
Capitaine dit qu’il falloir fe jetter à l’eau ,
& y fauta le premier. Je l’y fui vis au mo-
ment qu’une vague très-grofle vint fe*bri-
fer contre le bateau , le couvrit en entier,
& par la fecouffe me fit tomber à l’eau ;
je me relevai promptement , & je pris ,
fort fatigué , le chemin de l’habitation.
En arrivant , j’appris que le Lieutenant
du Sphynx, qui avoit été en chaffant.
AUX ISLES MaLOUINES. 371
découvrir la fource cle la riviere , en étoit
de retour. Il nous dit qu’à trois ou quatre
lieues du camp, aü Nord-Oueft, il avoit
trouvé une baie immenfe , dont il n’avoit
pu découvrir l’entrée , ni le fond même de
deffus les hâuteurs : que cette baie lui pa-
roiffoit avoir au-moins huit à dix lieues
d’enfoncement dans les terres ; & que de
diftance en diftance il y avoit vu des ri-
vières & des Ifles. On fut charmé de cette
découverte , & l’on réfolut d’en prendre
,connoiffance.
Cependant le Fort s’avançoit , & M. de
Bougainville propofa d’y monter les ca-
nons , qui étoient fur leurs affûts au bas de
la colline. Dès l’inftant même on fe mit
ën devoir d’exécuter ce projet. On éten-
dit pour cet effet des planches fur le ter-
rein, pour faire ce que l’on appelle un
pont j & empêcher les roues des affûts d’en-
foncer dans la terre. A force de bras feu-
lement, & fans autres inflrumens ou ma-
chines que des pinces , des leviers & des
cordages , nous vînmes à bout de monter
un canon , malgré la hauteur & la rapidité
du coteau. L’ayant mis en place, comme
il étoit à-peu-près l’heure de finir le travail
Aaij
372. Histoire d’un Voyage
de la journée , on chargea ce canon , &
on le tira pour fervir de lignai. On cria
enfuite fept fois Vive le Roi ; & les ou-
vriers qui étoient occupés aux travaux des
logemens , répondirent à nos acclama-
nt ations.
D’après ce temps , tous les matins à
cinq heures , & le hoir à fept & demie ,
on rira un coup de canon de campagne
d’une livre de balle , & l’on fonna la clo-
che pour appeller aux travaux , & pour
les faire ceffer. Auffi bientôt l’ouvrage
fut avancé , comme li l’on y avoit em-
ployé deux cens ouvriers.
Pendant que nous étions ainli occupés
à terre , le peu de monde qui étoient à
bord des frégates , ne demeuraient pas
oififs. Tous les jours ils embarquoient
quelque chofe pour le Camp , des ca-
nons, des boulets, des vivres, des uffen-
lîles , &c.
Pendant qu’on travailloit avec tant d’ac-
tivité , je fis mettre dans des paniers la
terre glaife , corroyée avec de l’argile
faute de fable propre à cet effet , & je fis
mes arrangemens pour travailler à mon
aife au bufte du Roi. Je commençai par
AUX ISLES MaLOUINES. 373
modeler le bufte ; & n’ayant pas de barre
de fer , pour foutenir la terre far le dez ,
j’y fuppiéai par un rouleau de bois. Le
foir même , la tête fut groffiérement ébau-
chée.
Mais le lendemain en courant à mon
ouvrage , je ne fus pas peu déconcerté d’y
voir des crevaffes & des fentes , quoique
la terre fût très-bien corroyée. Je deman-
dai à M. Guyot s’il n’avoit pas vu le long
de la côte , du fable bien fin ^ afin de cor-
riger le défaut de cette terre , en la cor-
royant de nouveau avec ce fable. Ils par-
tirent une heure après pour le Camp , &
rendirent compte à M. de Bougainville de
l’embarras où memettoit la mauvaife qua-
lité de cette terre. Pour prévenir toute
tentative inutile , cet Officier fe détermi-
na à fubftituer au bufte une fleur-de-lys.
On continua à porter des vivres dans
le Fort pour les befoins de la nouvelle co-
lonie , & le 1 1 on pofa la première pierre
de la pyramide.
Un fait fingulier occupoit dans ce tems-
là notre attention. Nous avions tranfporté
environ une douzaine de pourceaux mâ-
les ou femelles. Dans ce nombre étoit ùn
A a iij
374 Histoire d’unVoyage
pourceau coupé. Après les avoir débar-
qués tous , ils s’en alloient chercher leur
vie dans la campagne , & ne manquoient
pas de revenir tous les foirs pafier la nuit
enlèmble tout auprès du camp. Au com-
mencement on leur avoir fait une efpece
de litiere avec du foin , & ils s’y trou-
voient bien fans doute , quoiqu’à la belle
étoile , puifqu’ils s’y rendoient exaèfe-
ment. Quelqu’un remarqua que le pour-
ceau coupé devançoit ordinairement le
retour des autres d’environ demi-heure ,
alloit roder autour de la litiere , & en ar-
rangeoit le foin ; qu’il en arrachoit avec
les dents pour le porter au gîte , & enrem-
plifioit les endroits où il en manquoit. Les
autres étant arrivés , fecouchoient enfem-
ble , & lui ne s’y mettoitque le dernier.
Lorfque quelqu’un d’eux ne fe trouvoit pas
à fon aife , il fe le voit , & s’en prenant au
pourceau coupé , il le mordoit & l’obli-
geoit à coups de dents d’aller chercher du
foin , & d’en fortifier la litiere. Les fe-
melles fur-tout étoien t fort délicates fur cet
article. Ce phénomène efi: capable d’inté-
reffer d’autres perfonnes encore que les
Naturaliftes,
AUX ISLES MALOUINES. 3.75
Le 24 5 nous allâmes chercher la plu-
part de nos animaux clomeftiques qui s’é-
toient échappés. Nous réufsîmes à invef-
tir de cordes trois chevaux , & à les em-
mener au camp : mais bientôt ils fe dé-
barraflerent en renverfant leurs conduc-
teurs , fauterent par-deffus les cordes, &
fe fauverent û loin , qu’on renonça à les
pourfuivre.
On fut plus heureux à l’égard des va-
ches & des géniffes. Elles s’étoient égale-
mentrépandues & difperféesdans la cam-
pagne ; mais ayant pris un petit veau ,
nous le conduisîmes auprès du camp , &
nous l’y attachâmes à un piquet : fa mere
l’ayant entendu beugler le foir , revint lui
donner à tetter, & les autres la fuivirent.
Après être ainfi revenus deux ou trois
joursde fuite, ces animaux en prirent l’ha-
bitude , & fe rendoient exaêlement tous
les foirs dans l’étable qu’on leur a voit pra^
tiquée.
Cependant le monument qu’on vouloit
ériger n’étoit pointperdu de vue ; on pofa
la première pierre de la bafe , & on mit
dans la maçonnerie du fondement une pla-
que d’argent ronde , du diamètre d’envi-
Aa iv
37 6 Histoire d’un Voyage
ron deux pouces & demi,furlaquelle étoit
gravé à l’eau-forte , d’un côté le plan de
la partie de l’Ifle où font le fort & l’habi-
tation ; dans le milieu , l’obélifque avec ces
mots pour exergue : Tibi ferviat ultima
Thule. Sur l’autre elf ce qui fuit :
Découverte.
EtablifTcmenc des Ifles
Malouïnes, (îtuées au çi d 30m.
delat.Auf.Sc S'od.so in.de long oc.Mér.
de Paris E. par la Frégare l’Aigle, Capit.
# P.DucIos Guyot,Cap. de Brûlot, & la Corvere
le Sphinx, Cap. F. Chênard Gyraudais, Lieutenant
de Frégate, années par Louis de Bougainville
Col. d’infanterie , Cap. de Vaiiïèau , Chef de l’expédition.
G. de Bougainville de Merville , Volontaire, 8c P. Darboulin ,
Adminiftratcur Général des Polies deFrance.
Conftruûion d’un Fort & d’un Obélifque
décoré d’un Médaillon de S. M. L o u I s XV,
fur les plans d’A. L’ h u i 1 1 i e r de la Serre ,
Ingénieur-Gcogr. des Camps 8c Armées
fervant dans l’expédition ; fous le
Miniftred’E. de Choifcul , Duc
de Stainville. Eu Février
1 7 6 4.
avec ces mots pour exergue : Conamur ténues grnnclia.
Cette elpecede médaille eft enchâffée
entre deux plaques de plomb dans une
pierre creufée. Auprès on a placé une bon-
AUX ISLES MALOUINES. 377
teille de verre double, bien bouchée, avec
un maftic qui réfifte à l’eau, dans laquelle
on a enfermé un papier roulé , fur lequel
font écrits les noms , furnoms, qualités &
pays de tous ceux qui compofent les équi-
pages des deux navires employés à cette
expédition, & de ceux qui y font volon-
taires, en cette forme:
Rolle de l’Etat-Major,
des Officiers, Matelots, qui compofent les
équipages de la frégate du Roi H Aigle ,
commandée par le iîeur Duclos-Guyot ,
Caoitaine de brûlot : & de la corvette k
Sphinx , commandée par le fieur Fran-
çois Chênard de la Gyraudais, Lieute-
nant de frégate , armées à Saint-Malo
par Meilleurs le Chevalier de Bougain-
gainville , de Bougainville-Nerville , &
Darboulin , Admimlfrateur général des
Poftes de France , aux ordres de M. de
Bougainville , Colonel d’infanterie & Ca-
pitaine de vaiffeau ; lefquels ont reconnu
& établi les Mes Malouinels au
mois de Février 1764.
37^ Histoire d’un Voyage
Etat-Major
de la frégate l'Aigle.
Le Chevalier Louis- Antoine de Bougainville ,
* G. de Bougainville- Nervi lie , Volontaire ,
L’un & l’autre Armateur , de Paris.
Etienne de Belcourt , Capitaine d’infanterie.
N. de Saint-Simon , Canadien , Lieutenant d’in-
fanterie.
Lhuillier de la S erre , Ingénieur-Géographe des
Camps & Armées du Roi.
Dom Antoine- Jofeph Pernetty , de Rouanne en
Forez , Bénédiftin de la Congrégation de S.
Maur, Paflager, envoyé par le Roi.
Equipage.
MM. Duclos-Guyot , de Saint-Malo , Capitaine
de Brûlot.
Alexandre Guyot , de Saint-Malo, Capitaine
en fécond.
Pierre-Marin Donat , de Saint-Malo, premier
Lieutenant.
Michel Sirandrl , de Saint-Malo , premier Lieu-
tenant.
Pierre-Marin le Roy , de Saint-Malo , fécond
Lieutenant.
Antoine Semon , de Saint-Malo , fécond Lieu-
tenant.
René- Jean Hercouct , de Saint-Malo, Enfeigne,
AUX ISLÉS MALOUINES. 379
Pierre Guyot , de Saint-Malo, Enfeigne.
Alexandre Guyot , de Saint Malo, Enfeigne.
René-André Oury , de Genêt en Normandie ,
Ecrivain.
Pierre Monclair , de Saint-Malo, premier Chi-
rurgien.
* Guillaume B ajlé , de Saint-Malo , fécond Chi-
rurgien.
Pilodns.
Charles-Felix-Pierre Fêche , de Paris.
Michel Seigneurie , de Saint-Malo.
Charles-François Auger , de Saint-Malo.
Louis Alain , de Saint-Malo.
Jean-Baptijle Carré , de Saint-Malo.
Matelots.
Germain Bongourd , de Saint-Servant, pre ;
mier Maître.
François Tennchuit , de Saint-Malo, fécond
Maître.
Pierre de Saint-Marc , de Pille d’Orléans en
Canada , premier Pilote.
Artur Fleury , de Bréhat , Pilote-Côtier.
Jofeph Couture de Saint-Servant,
JeanPorety dit Paliere , de Saint-
Servant,
Pierre Feuillet , de Saint-Servant , Maître Ca-
nonier.
François Hamel , de Saint-Servant, fécond Ca*.
nonier.
Contre-
Maîtres.
380 Histoire d’un Voyage
Mathurin Toupé , de Saint-Servant , Maître
Charpentier.
Etienm U Breton, dePIeurthuit, fécond Char-
pentier.
Pierre Hou^é, de Pleurthuit , Maître Calfat.
Jacques Hou^é , dePIeurthuit, fécond Calfat.
Louis Cantin , de Saint-Servant , Maître de
Chaloupe.
François-Jean Macé, de Saint-Malo, Maître de
Canot.
Gilles Ferrand , de Saint-Malo, Maître Voi-
lier.
Joachim Feuillet , de Saint - Servant, fécond
Voilier.
Mathurin G uerlav as , de Saint-Malo, Dépen-
ser.
Michel Argouel , de Saint-Malo, Maître Ton-
nelier.
Guillaume Chauvin , de Saint-Malo , fécond
Tonnelier.
Jean du Feu , de Saint-Servant , Armurier.
* François Perrier , de Coutances , Forgeron
Taillandier.
* Antoine Gaillard , de Rennes , Menuiüer.
Houvrè Garjin , Provençal, Tambourin.
Mathieu Méance , de Rézé en Dauphiné, Bou-
langer.
Simples Matelots.
Marc Julien , de Saint-Malo.
* Julien Brord , de Saint-Enogat.
AUX ÎSLES MaLOUINES. 38 1 ,
Henry Laifné , de Saint Malo.
* Jean Bethuel , de Saint-Servant.
Antoine-Louis Mallet, de Saint-Coulomé.
Barthélémy Guichard, de Pleurthuit.
Julien le Bret , de Pleurthuit.
Jacques le Mefnager , de Pleurthuit.
Pierre Gilet , de Saint-Servant.
* Claude du Cajfou , de Saint-Servant , Char-
pentier.
Laurent Baquet , de Saint- Servant.
Félix Bros , de l’Acadie.
Laurent Roucé , de Saint-Coulomé.
Louis Oqanne , de Pleurthuit.
François Fouquet , de Saint-Servant.
François Saffray , de Saint-Servant.
* André Vaudelet , de Pleurthuit.
Nicolas Bureau , de Saint-Malo.
* Guillaume Guichard , de Pleurthuit^
Jean Renouard , de Pleurthuit.
François Duval , de Saint-Malo.
* François Gouclo , de Saint-Malo.
Gilles Labbé , de Saint-Malo.
Jean-Baptijle le Bas , de Saint-Malo.
Jofeph le Mer, dit le Maire , de Saint-Malo.
Jean Bayé , de Paramé.
* Jofeph Talbot , Acadien.
Jean Jugan , de Saint Malo.
Louis Dupont , de Saint-Servant.’
382. Histoire d’un Voîage
Pierre. Monclair , de Saint-Malo.
Pierre-Léonard- Julien Jor'es , de Saint-Malo.
Jofeph Couture , de Saint-Servant.
Jean Hou^é , de Pleurthuit.
François Guerlavas , de Pleurthuit.
* Louis-Noël le Roy , de Saint-Servant.
* Etienne Pontgirard , de Saint-Servant.
* Julien Béguin t de Saint-Servant.
Domefllques.
* Michel Beaumont , de Normandie , Maître
d’Hôtel.
Henry Dallon , de Saint-Servant, Cuilinier
, en chef.
Jean Guerinony de Saint-Malo, fécond Cuifi-
nier.
.* Michel Evardy de Saint-Malo, fécond Cuifi-
nier.
'Bernard Denis , dit Montmirel , de Valogne.
* Jean-François Henrion, de Bleid , près Lu-
r xembourg.
'Eujlache le Contour y de Saint-Pierre deSirville,
Jean Meir , de Munich en Bavière.
Passagers
qui s’établiflent dans rifle.
'Guillaume Malivain , dit Boucher , Acadien.
'jtinne Bourneufy Acadienne, fon époufe.
AUX IsLES MaLOUINES.
Jean , leur fils, âgé de trois ans S l demi.
Sophie , leur fille , âgée d’un an.
Jeanne B ourneuf , leur tante, Acadienne.
Sophie B ourneuf , leur tante. Acadienne.
Augufin Benoît , Acadien.
Françoife Terriot , fon époufe , Acadienne.’
N. leur fils.
Genevieye Terriot , fa tante , Acadienne.
Equiïage
de la Corvette le Sphinx.
Officiers.
#
MM. Chênard de la Gyraudais , Capitaine»
■ Lieutenant de Frégate , de Saint-Malo.
Charles - Malo Tifon , de Saint-Malo , fécond
Capitaine.
Henry Donat , de Saint-Malo, premier Lieu-
tenant.
Jean BaptiJle Guyct , de Saint-Malo, fécond
Lieutenant.
Jofeph Donat , de Saint-Malo , fécond Lieute-
nant.
Charles Martin , de Rennes , fécond Lieute-
nant.
Jofeph Laurent , de Saint-Malo, Enfeigne.
Augufin- Antoine Front-goujfe , de Guienne 3
Chirurgien,
384 Histoire d’un Voyage
Pilôtins .
Jean-François Oury , de Genêt , en Normandie.
Charles Martin , de Rennes, fils du Lieutenant.
Matelots.
François Blanchard , de Saint-Malo , premier
Maître.
Jean-François Maquaire , de Saint-Malo , fécond
Maître.
Nicolas Vinet , de Saint-Malo, Maître Canon-
nier.
Laurent Lucas , de Saint-Servant, Maître Char-
pentier.
* Jean Clautier , de Saint-Servant , fécond Char-
pentier.
René le Moine , de Saint-Servant , Maître Calfat.
Servant Dauplé , de Saint-Malo , fécond Calfat.
Pierre-Thomas Fecquent , de Saint-Malo, Maî-
tre de Canot.
François Vinet , de Saint-Malo, Maître Voilier.
Jean-Baptijle Blondeau , de Saint-Malo, Ton-
nelier.
Jean Masures , de Saint-Malo.
Pierre Nicole , de Saint-Servant.
Jean Saunier , de Saint-Malo.
François Hue, de Saint-Malo.
Jean le Monter , de Saint-Malo.
Louis le François , de Saint-Malo.
François-Jean le Maire , de Saint-Malo.
Moufles.
AUX ÏSLES MALOUINES. 38$
reçu & reconnupour tel. M. de Bougain-
ville proclama auffi au nom du Roi les au-
tres Officiers , qui furent auffi également
reconnus.
On avoitdreiléun autel dans le fort au
pied même de la pyramide. Je comptois
y dire la Meffe , pour rendre la cérémo-
nie de la prife de poffeffion plus augufte
& plus folemnelle ; mais le vent y fouf-
floit avec tant de force , malgré la tente
quel on y avoit montée , que 1 on jugea
à propos de s’en tenir à la cérémonie que
je viens de décrire.
[ C’efl: ainfx que la France a acquis un
droit légitime à la fouveraineté des Mes
Malouïnes. Elles n’ont point été enlevées
à des hommes : c’eft une conquête que
l’induftrie a faite fur la nature ].
Fin du premier Volume.
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